Author

Alexandre Bertrand

Browsing
Higionio ( Antonio de la Torre) poursuivi par les soldats franquistes dans Une vie secrète
Droits réservés : Epicentre Films

Dans les salles françaises le 28 octobre 2020, Une vie secrète réalisé par Aitor Arregi, Jon Garaño et Jose Mari Goenaga relate un pan méconnu de l’histoire espagnole : celle des “taupes“, les partisans républicains espagnols qui se sont cachés, souvent dans leur propre maison, du régime franquiste parfois durant plusieurs années ou toute une vie. Ayant remporté deux Goyas cette année, dont celui de la meilleure actrice pour Belén Cuesta, que vaut ce film historique espagnol ? Critique.

Une vie secrète : De quoi ça parle ?

Espagne, 1936. Higinio ( Antonio de la Torre vu dans El Reino ou bien encore Balada Triste), partisan républicain, voit sa vie menacée par l’arrivée des troupes franquistes. Avec l’aide de sa femme Rosa ( Belén Cuesta, vue notamment dans La casa de papel), il décide de se cacher dans leur propre maison. La crainte des représailles et l’amour qu’ils éprouvent l’un pour l’autre condamnent le couple à la captivité.

Une vie secrète : Est ce que c’est bien ?

Par une réalisation efficace, caméra à l’épaule, l’introduction d’Une vie secrète nous pose les enjeux et la personnalité des principaux protagonistes. Entre deux fuites éperdues ponctuées par les tirs franquistes, le film pose les bases de ce dont on a besoin de savoir. Higinio et Rosa sont fraichement mariés. Higinio est un républicain modéré. On comprend qu’il a été dénoncé par un voisin envieux. La tranquillité relative du village est irrémédiablement bouleversée avec l’arrivée de troupes franquistes, incarnation d’un nouveau régime qui va peser sur l’Espagne pour une durée encore indéterminée. Blessé, Higinio n’a d’autres choix que de retourner en cachette, le temps de se soigner et de saisir l’occasion qui lui permettra de s’échapper vers le maquis ou bien vers l’étranger…  Une occasion qui va tarder à se présenter…

Antonio de la Torre et Belén Cuesta dans Une vie secrète
Droits réservés : Epicentre Films

Si le postulat d’Une vie secrète peut sembler assez simple ( c’est l’histoire d’un mec qui se cache sous le plancher pendant trente ans pour éviter de se faire capturer), la principale force du film est dans le symbolisme qu’elle offre à deux niveaux. En effet, Une vie secrète c’est à la fois l’histoire de la vie d’un couple, uni mais chahuté car se développant dans un contexte troublé tout au long du film. Mais c’est aussi une tranche d’histoire espagnole qui nous est contée, à travers trois décennies d’histoire vues par le prisme d’une famille dysfonctionnelle car n’ayant pas d’existence “officielle”.

Higinio et Rosa s’aiment. C’est indéniable, les premiers plans nous les présentent ensemble. Et c’est la bienveillance de Rosa qui permettra à Higinio, tout d’abord de ne pas succomber à sa blessure puis tout simplement de survivre tout le temps qu’il sera une “taupe”, un républicain caché du reste du monde par peur du régime de Franco. Tout au long du film, nous verrons l’évolution de ce couple à travers les ans. La passion, tout d’abord, faisant prendre des risques pour pouvoir continuer à s’aimer malgré tout. Une première épreuve avec un autre secret à garder dissimulé du reste du monde. L’arrivée d’un enfant, dont il faudra malgré tout taire les origines. Une éducation à mener. Les doutes qui s’installent, sans réels fondements mais qui commencent à empoisonner une vie faite de secrets. Et enfin, un sacrifice fait par amour. Car ce que raconte Une vie secrète, c’est bien cela, l’histoire d’un amour secret, d’un amour en secret à l’échelle d’une vie.

Mais si l’histoire de cet amour est universel, Une vie secrète raconte aussi une histoire typiquement espagnole. Celle d’un républicain espagnol se cachant des franquistes. Celle d’un militant politique, Higinio exposant à plusieurs reprises ses opinions politiques, que ce soit à des camarades tentant comme lui de fuir au début ou bien à un opposant politique un peu plus tard dans le film. Elles sont modérées mais ne reniant jamais la République. Il y a le personnage d’un voisin soupçonneux ( Vicente Vergara), dont on comprend qu’il a fait des dénonciations aux franquistes pour venger la disparition de son frère et qui a bien de la peine à refouler son ressentiment et sa suspicion. Il y a Jaime (Adrian Fernandez puis Emilio Palacios), le fils, que l’on voit grandir tout au long du film, incarnant une volonté d’être plus actif que son père puis simplement de vouloir vivre une vie normale. Et enfin, il y a Rosa. La femme aimante, soutenante de son mari mais qui finit par vouloir, par étapes successives, que sa vie ne soit pas que question de politique et de secrets.

Droits réserves : Epicentre Films

C’est là l’un des points les plus intéressants d’Une vie secrète. Au fur et à mesure des années et des bulletins radios puis télévisés qui défilent, on voit l’histoire de l’Espagne. La victoire de Franco. La victoire des Alliés laissant à penser la fin du régime franquiste. La visite d’Eisenhower dans les années 50 confortant la stabilité du régime. L’étiolement de la répression jusqu’à ce que soit promulgué une loi d’amnistie. Mais plus qu’une indirecte leçon d’histoire d’Espagne, c’est une histoire sur l’Espagne de cette période troublée que Aitor Arregi, Jon Garaño et Jose Mari Goenaga nous offrent. Higinio incarne une forme d’idéalisme poussé jusqu’à l’absurde finissant par l’aveugler : il se cache et craint tout ce qui est extérieur à la pièce recluse ou il vit pour continuer à pouvoir exprimer une idée qu’il ne peut plus partager. L’incarnation de cette idée ira jusqu’à l’éloigner de sa propre famille. Gonzalo le voisin, incarne la suspicion généralisée mêlée au sentiment de peur (on comprend que c’est presque autant par convictions que par peur d’être condamné qu’il a pu commettre les dénonciations du début du film) et les rancœurs ressassés année après année. Il y a Maria qui incarne cette envie de vivre envers et contre tout.

En conclusion, Une vie secrète, malgré quelques défauts tels que la longueur du film ou bien encore le peu d’impressions de voir le temps passer ( un comble pour un film censé se dérouler sur une trentaine d’années!), est une œuvre intéressante à plus d’un titre, tant dans le contexte dans lequel elle s’inscrit que pour nous dépeindre un couple uni et tentant de résister aux tempêtes d’une vie.

En salles le 28 octobre 2020, découvrez la bande annonce d’Une vie secrète


Relic film 2020

Relic : drame horrifique à fleur de peau sur la douleur du vieillissement à voir absolument

Présenté en France en avant-première à l’Etrange Festival, le film australien “Relic” de Natalie Erika…

“The Climb” de Michael Angelo Covino : une amitié mise à rude épreuve [critique]

Dans un monde où on ne cesse de vanter les vertus de l’amitié dans une…

“Un Fils” de Mehdi M. Barsaoui : ce qu’un drame remarquable nous révèle de l’homme

   Drame conjugal bouleversant sur toile de fond politique, Un fils est le premier long-métrage…

Casey ( Jesse Eisenberg) va se révéler en prenant des cours de karaté dans The Art of Self Defense
Droits réservés : Universal Sony Pictures Home Entertainment


Dans le cadre de la vingt cinquième édition de L’Étrange Festival, au Forum des Images à Paris, était projeté le second film de Riley Stearns, The Art of Self Defense avec en tetes d’affiche Jesse Eisenberg et Imogen Poots. Au programme: masculinité, teckel et karaté pour une des grandes réussites du festival. Critique.

On pourrait se demander si à défaut d’un prix d’interprétation une mention spéciale ne pourrait pas être décernée cette année au duo Jesse Eisenberg/Imogen Poots pour avoir illuminé cette édition de l’Étrange Festival de leurs talents à deux reprises : Vivarium et The Art of Self Defense donc. Dans des registres bien différents à chaque fois, preuve s’il le fallait de leurs larges palettes de jeu. A chaque fois pour des œuvres plus complexes qu’elles ne peuvent paraître à première vue.

Droits réservés : Bleecker Street

The Art of Self Defense : De quoi ça parle ?

Après s’être fait attaquer dans la rue en pleine nuit par un gang de motards, le timide comptable Casey ( impeccable Jesse Eisenberg) décide de s’inscrire à des cours de karaté afin de pouvoir se protéger en cas de nouvelle agression. Sous l’œil bienveillant de son charismatique professeur, Sensei (glaçant Alessandro Nivola), Casey découvre un sentiment nouveau ; la confiance en soi. Mais l’image auréolée de son instructeur tombe quand le jeune homme participe aux cours du soir de son mentor…

A la lecture du synopsis, il est facile de se dire que Fight Club n’est pas très loin avec cette histoire d’employé de bureau qui va se révéler par l’affrontement physique. Pourtant, dès les premières minutes, aucun doute possible, c’est bien dans une comédie que nous emmène Riley Stearns. La critique sociétale laisserait finalement donc la place à une séance de rigolade ? The Art of Self Defense décide de ne pas choisir et, mieux, de se servir de sa forme comique pour appuyer son fond plus sombre, et malheureusement dans l’air du temps.

Encore une fois excellente, Imogen Poots dans le rôle d’Anna.
Droits réservés : Bleecker Street

The Art of Self Defense : Est ce que c’est bien ?

Reprenant sa posture de beta/timide qui a contribué à le faire connaitre ( Bienvenue à Zombieland, 30 minutes maximum, The Double), Jesse Eisenberg, bien aidé par l’excellent dosage du comique de situation du film, semble évoluer dans une comédie sympathique moquant le culte de l’auto défense en vogue aux Etats Unis. La présentation du personnage d’Anna ( excellente Imogen Poots), ceinture marron dans le dojo de Sensei, achève même de laisser penser que l’on va avoir, au final, droit à un love interest entre les deux personnages principaux. Un chemin balisé dans une comédie de situation bien rythmé, cela pourrait suffire pour en faire un film somme toute sympathique.

Mais ce n’est pas la vocation de The Art of Self Defense. Et c’est justement la présentation d’Anna qui va faire basculer le film dans son propos principal : la dénonciation des excès de la masculinité. Avec l’importance prise par le personnage incarné par Imogen Poots, le discours émancipateur prôné par Sensei lors de ses cours va trouver ses limites et afficher son fond nauséabond. Hommes > Femmes. Il est plus viril d’avoir un dobermann qu’un teckel, tout comme il est mieux d’apprendre l’allemand que le français ou bien encore d’écouter du metal par rapport à de la pop. Evidemment, le trait est grossi dans l’idéologie, car The Art of Self Defense reste une comédie. Mais une comédie noire, voire par moment glaçante quand on comprend mieux quel est le projet de Sensei. Se servir de la comédie pour mieux dénoncer et faire passer un message est l’une des réussites du film de Riley Stearns.

Droits réservés : Bleecker Street

The Art of Self Defense est une excellente surprise, de même qu’un film aussi intelligent que pertinent dans sa morale. Ainsi, Casey après avoir été au bout de sa quête existentielle (et prétendument virile) et avoir “rétabli l’équilibre” retourne t-il à sa place… Réussie au niveau de ses effets comiques. Intéressante par rapport au sujet qu’elle veut dénoncer. The Art of Self Defense est incontestablement une des grandes réussites de la vingt cinquième édition de L’Étrange Festival et on ne peut qu’espérer que le film finira par être distribué dans les salles françaises!

A quelques jours de sa sortie le mercredi 24 avril 2019, le premier film d’Audrey Diwan était présenté dans le cadre du Club 300 d’Allociné au Forum des Images. ” Mais vous êtes fous” porté par les talentueux Pio Marmai et Céline Sallette nous parle de la délicate problématique de l’addiction et de comment elle peut impacter un couple. Critique.

Affiche de Mais vous êtes fous
Droits réservés : Wild Bunch

En début d’année, le fléau de l’addiction était évoqué dans le touchant et délicat My Beautiful Boy à travers le regard d’un père tentant d’empêcher son fils de sombrer face à ses démons. Le film d’Audrey Diwan, Mais vous êtes fous, aborde cette thématique en restant à hauteur du couple formé par Pio Marmai et Céline Sallette. Car si la drogue fait office d’élément déclencheur c’est bien de la tourmente d’un couple dont il s’agit dans Mais vous êtes fous.

Mais vous êtes fous : De quoi ça parle?

Céline Sallette et Pio Marmai
Droits réservés Wild Bunch

Roman aime Camille, autant qu’il aime ses deux filles. Mais il cache à tous un grave problème d’addiction, qui pourrait mettre en péril ce qu’il a de plus cher. L’amour a-t-il une chance quand la confiance est rompue?

Inspiré d’une histoire vraie, « Mais vous êtes fous » pose rapidement le cadre de son histoire. Roman est un père de famille charismatique aimant et aimé de sa femme et de ses deux filles. La scène de la boite de nuit en début de métrage, qui sert à justifier le titre du film, est là aussi pour démontrer que le personnage de Pio Marmai a le sens de la fête. Un peu trop… Et pourtant, jamais au cours du film, il ne sera montré Roman entrain de se droguer.

Pas de scène de déchéance à la « Requiem for a Dream », pas de scène de shot à la « My Beautiful Boy » tout au long de « Mais vous êtes fous ». Là n’est pas le propos du métrage d’Audrey Diwan. Non, il s’agit pour elle de parler d’un couple et des tourmentes nées de la tragique découverte de l’addiction de Roman. Car, comme l’a déclaré la réalisatrice après la présentation du film : « La drogue agit comme une maîtresse ». « Mais vous êtes fous » va donc prendre rapidement la forme d’une histoire d’amour qui se (re)bâtit après une sinistre révélation.

Mais vous êtes fous : Est ce que c’est bien?

Droits réservés : Wild Bunch

Ce qu’il y a de particulièrement impressionnant dans Mais vous êtes fous, c’est la facilité avec laquelle la réalisatrice Audrey Diwan parvient à nous faire ressentir l’incrédulité de Camille face aux conséquences des actes de Roman. Sans spoiler, c’est le monde entier de cette dernière, cette famille harmonieuse lui servant de cocon et d’échappatoire à un travail l’épuisant, qui s’écroule en quelques minutes. Son mari n’est pas celui qu’il semblait être, sa famille est mise à mal et un engrenage judiciaire, implacable, prend pratiquement le contrôle de sa vie sans qu’elle réalise pleinement ce qui est entrain de lui arriver. L’excellente performance de Céline Sallette, il est vrai, aide beaucoup le spectateur à s’attacher au personnage de Camille et à pleinement comprendre ce qu’elle ressent. Aussi après avoir vu le cadre sans histoire et la chute, on ne peut, comme elle, qu’espérer que les choses s’arrangeront entre elle et Roman. Sauf que tout n’est pas si simple…

Touchée par l’histoire vraie confiée par une de ses proches, Audrey Diwan a pleinement investi son premier long métrage, tout en sensibilité et spontanéité. Aucune dramaturgie excessive. Ainsi, il n’y a pas de grande révélation expliquant pourquoi Roman se drogue. Aucune excuse ne lui est trouvé, comme explique le personnage « Je suis tombé dedans et je dois en sortir ». C’est comme ça. La confiance a été brisée et chacun doit se reconstruire. Audrey Diwan aime beaucoup le pouvoir du hors champ et le manie excellemment. Ainsi, au lieu d’un happy end rassurant ou d’une leçon de morale édifiante, le film se conclue par une sorte de trois points de suspension, laissant le spectateur s’interroger et réfléchir sur son rapport à la confiance en l’autre et à l’amour de façon intelligente et élégante. Une belle réussite pour le premier film d’Audrey Diwan et son excellent duo d’acteurs Pio Marmai et Céline Sallette.

Adonis Creed ( Michael B. Jordan ) et Rocky Balboa ( Sylvester Stallone) en route pour un dernier combat<br /> © 2018 Metro-Goldwyn-Mayer Pictures Inc. and Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved
Adonis Creed ( Michael B. Jordan ) et Rocky Balboa ( Sylvester Stallone) en route pour un dernier combat
© 2018 Metro-Goldwyn-Mayer Pictures Inc. and Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved


Mercredi 9 janvier 2019 est sorti en salles le deuxième opus de la saga “Creed“, spin-off des célébrissimes “Rocky“. Porté par Michael B. Jordan et Sylvester Stallone, ce dernier en profitant pour faire ses adieux au personnage/alter ego qui l’aura fait connaitre, et auréolé de bons retours outre Atlantique, le film de Steven Caple Jr vient nous raconter les nouvelles aventures d’Adonis Creed et de son célèbre mentor Rocky Balboa. Pour quel résultat ? Critique.

Creed 2 : A l’origine… (Là ou le bas blesse)

En 2015, le jeune cinéaste Ryan Coogler (porté aux nues depuis grâce au succès de Black Panther), réalisait Creed : L’héritage de Rocky Balboa, vendu sous l’angle du très à la mode concept du requel et prolongeant ainsi une saga entamée avec le magnifique premier opus qui s’était pourtant vue offrir une conclusion aussi touchante que réussie avec Rocky Balboa en 2005. Mais qu’est ce qu’un requel me direz vous? C’est un terme hybride désignant une sorte de mélange entre le principe du remake et celui de la sequel. Ce nouveau concept, très à la mode au cours de notre décennie a donné dernièrement naissance par exemple aux Jurassic World, à la dernière trilogie Star Wars, aux Animaux Fantastiques, Halloween ou bien encore au prochain Men In Black International.

Surfant sur la vague de nostalgie actuelle, tout en essayant d’apporter un souffle nouveau pour séduire les jeunes consommateurs  un public plus jeune, la plupart des requels ont tendance à se perdre dans le fan service le plus stérile. Ainsi, le Retour de la Force et le premier Jurassic World apparaissaient comme des quasi copies carbones lorgnant de façon très gênantes sur leurs illustres prédécesseurs. De même, si le premier Les Animaux Fantastiques avait pour lui une certaine fraîcheur dans sa manière d’appréhender l’univers potterien, sa suite, Les Crimes de Grindelwald, sortie récemment, est tombé tout entier dans le travers du biscuit pour fans (beaucoup trop de Dumbledore et de Poudlard pour être honnête).

© 2018 Metro-Goldwyn-Mayer Pictures Inc. and Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved
© 2018 Metro-Goldwyn-Mayer Pictures Inc. and Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved

Creed, premier du nom, n’échappait pas à la règle. Sorte de “Retour de la Force” de la saga Rocky, Ryan Coogler prenait le même parti pris de J.J Abrams, incapable de transcender son matériel de travail et préférant miser sur la fibre nostalgique du spectateur en singeant l’oeuvre originelle plutôt que de tenter une réelle prise de risque. De même, le personnage d’Adonis Creed, voulu comme le Rocky Balboa des années 2010 ne parvenait pas vraiment à exister. En effet, son postulat de base, à savoir fils bâtard de Creed plaquant une existence dorée pour se faire cogner comme son boxeur de père étant à mille lieux, à tout point de vue, du loubard italo-américain de Philadelphie parvenant aux sommets à force d’abnégation et de volonté. Néanmoins, se collant dans le sillon du chef d’oeuvre qu’est le premier Rocky, sans originalité mais jouant du concept de passage de flambeau, Creed premier du nom ( titré, comme un symbole, en France “L’héritage de Rocky Balboa“) avait obtenu un certain succès tant commercial que critique. Assez pour justifier une suite…

Creed 2 : De quoi ça parle ?

Creed 2
© 2018 Metro-Goldwyn-Mayer Pictures Inc. and Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved

Quelques années après les événements du premier film, Adonis Creed ( Michael B. Jordan : Black Panther, Chronicle) finit par devenir champion du monde des poids lourds, toujours sous le patronage bienveillant d’un Rocky Balboa ( Sylvester Stallone), remis de son cancer. C’est alors que venu d’Europe de l’Est, un boxeur au physique imposant (Florian Munteanu) du nom de Viktor Drago le défie. Un nom lourd de sens tant pour Balboa que pour Creed

En effet, trente ans auparavant, Apollo Creed est mort sur le ring suite à un combat face à Ivan Drago ( Dolph Lundgren, le seul vrai Punisher, Universal Soldier ou bien encore The Expendables). Pour venger la mort de son meilleur ami et ancien adversaire, Rocky Balboa est alors venu défier le boxeur soviétique jusqu’à Moscou en pleine Guerre Froide. Combat qui aura marqué Rocky à plus d’un titre, puisque souffrant de lésions cérébrales, il est déclaré inapte pour la boxe et finira ruiné.

Après un premier opus parlant de passage de flambeau entre deux générations de boxeurs ( et d’acteurs), le début idéal de Creed 2 aurait du être un plan sur la pierre tombale de Rocky. Le premier Creed lui collant un cancer (après les liaisons cérébrales du 5, dont on a jamais plus entendu parler dans le reste de la saga, ça commence à faire beaucoup), cela aurait pu être une évolution logique et une bonne transition pour passer à une nouvelle histoire, celle d’Adonis Creed. Sauf que… La nostalgie est à la mode en ce moment et les producteurs ont décidé d’y aller à fond en liant ce Creed 2 au Rocky 4.

Creed 2
La famille Drago, antagoniste de Rocky et Adonis
© 2018 Metro-Goldwyn-Mayer Pictures Inc. and Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved

Comme dit précédemment, ce quatrième opus voyait la mort d’Apollo Creed et le combat Rocky/Drago. Au lieu d’aller de l’avant, la saga Creed regarde donc encore une fois en direction d’un passé censément glorieux. Sauf que copier , s’inspirer fortement, d’un classique comme le premier Rocky peut s’entendre ( au delà de la vacuité de la démarche), quand on commence à vouloir lorgner vers le plaisir coupable qu’est Rocky 4, cela peut être plus problématique…

En effet, imprégné des années Reagan jusqu’au bout des ongles, cet opus est une succession de séquences servant d’illustration visuelle à des tubes du moment sous fond d’affrontement USA/URSS d’une finesse quelque peu pachydermique. Guerre Froide, ambiance MTV, brushing impeccable de Stallone et signes extérieurs de richesse ( cf la scène de la Lamborghini qui aura inspiré probablement le gag de la Safrane dans la Cité de la Peur). So 80’s… Mais un plaisir coupable de vidéoclub peut-il donner lieu à des prolongations qui en vaillent la peine, passé l’effet Madeleine de Proust?

Creed 2 : Est ce que c’est bien ?

Creed 2
© 2018 Metro-Goldwyn-Mayer Pictures Inc. and Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved

Cette partie contient des spoilers du premier quart d’heure du film.

Creed/Drago. Dès le début, le ton est posé, les trajectoires des deux fils de étant mêlés. En introduction, Viktor Drago émergeant de la banquette d’un appartement miteux de Kiev (parce qu’en Europe de l’Est tout est miteux c’est bien connu), surveillé de près par son entraîneur de père, pour aller livrer un combat qu’il va gagner sans mal. Titre : Creed II. Enchaînement cette fois sur Creed se préparant à livrer combat pour la couronne mondiale. Intervention du vieux mentor Rocky Balboa pour le motiver à base de deux ou trois phrases de grand sage. Combat gagné sans mal. Adonis Creed est parvenu à être champion du monde des poids lourds. Consécration du jeune héros qu’on laissait battu de peu à la fin du premier opus. Dix minutes de métrage seulement se sont écoulés et pourtant, c’est comme si tout le reste du film était déjà résumé.

Commencer le film en présentant Viktor Drago , nouvel Némésis de nos deux héros trente ans après les ravages causés par son père, est en soi une bonne idée. La menace est là, présente, à mille lieux pour le moment du quotidien de nos héros et ils n’en savent rien. Aux deux bouts du globe, deux fils se battent pour la mémoire de leurs pères. Si elle peut faire tiquer de prime abord, l’idée de faire de faire de Creed 2 une sorte de Rocky 4 : Trente après, croiser de nouveau un Creed, un Drago et un Balboa, avait largement de quoi faire au niveau symbolique et dramaturgie quasi shakespearien.

Pourtant dès le début, il n’en est rien et l’impression de danger ou tout du moins de puissance que devrait dégager Viktor Drago est totalement annihilé par une mise en scène du combat sur-découpée rendant peu lisible l’action qui se déroule. De cet incipit, ne subsiste donc l’information que Drago est le nouveau méchant du film et… c’est tout! En même temps, vu qu’il est russe on aurait du se douter aussi… De son coté, aux Etats Unis, Adonis Creed se prépare à combattre pour le titre des poids lourds. La tension est à son comble dans le vestiaire. Enfin… Adonis exhibe ses abdos, sa copine lui demande en langage des signes s’il a bien fait caca et l’apparition de Rocky est iconisé à mort en terme de mise en scène avec un jeu de miroir et un début de speech, du niveau des mantras qu’on trouve sur le mur Facebook d’un préado, lancé depuis la pénombre. La tension est à son comble on vous dit.

Creed 2
© 2018 Metro-Goldwyn-Mayer Pictures Inc. and Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved

Vu qu’on est à dix minutes-un quart d’heure de métrage et que la promo entière du film a été faite sur le duel Creed/Drago, l’issue du combat laisse chancelant le spectateur qui voit donc Adonis Creed remporter son combat. Sans avoir vraiment pu vibrer pour lui, le cadrage et le montage de ce dernier étant du même niveau que celui du fils Drago quelques minutes auparavant. Pas possible de rejeter la faute sur le réal’ de seconde équipe ou d’un éventuel accroc sans conséquence. Houston, ou plutôt Philadelphie, on a un problème.

Car dès lors, le réalisateur Steven Caple Jr va s’échiner à ne pas insuffler un zeste d’émotion, de tension ou de quoi que ce soit de sensitif durant les différentes scènes clés de ce début de métrage. Retrouvailles Rocky Balboa/Ivan Drago dans une configuration qui aurait du être un mini Heat et qui est expédié comme on abrégerait la visite d’un vieux relou. Adonis Creed passe son temps à dire qu’il ne fait pas ce combat pour Apollo. Rocky expédie la conversation avec Adonis quand il veut le mettre en garde de ne pas combattre le fils Drago avec une émotion dans la voix, en parlant de celui qui a tué son meilleur ami et qui a ruiné sa vie, proche de celle d’un neurasthénique. Adonis révèle à sa mère adoptive, femme d’Apollo et donc veuve Creed depuis Rocky 4, qu’il va combattre un Drago et a tout juste droit à une remontrance plus proche du “ben fais comme tu veux ” plutôt que de la colère froide et de la douleur que devrait ressentir celle qui a perdu l’homme de sa vie sur le ring et qui aura tout fait pour que son enfant adoptif ne monte jamais sur un ring.

Peu d’émotions, pas de tension ou de montée dramatique. A un point tel, qu’on finit par se demander ce que le film veut raconter. Entre une demande en mariage maladroite qui aurait du être touchante et qui finit par une mise en scène aux fraises par être gênante et une tentative de reprise de contact de la part de Rocky avec son fils expédié. Nombreux sont les exemples de scènes qui s’accumulent, ne menant à pas grand chose et semblant être là que pour jouer les passages obligés d’un film qui n’a pas grand chose à dire…

Ou plutôt qui pense qu’il n’a pas grand chose à dire, tant la donne change au milieu du métrage.  En effet, quand naissent les doutes d’Adonis et de Bianca ( Tessa Thompson, impeccable de bout en bout), que deux événements, l’un sportif et l’autre plus intime, viennent ébranler jusque dans leur vie de couple, le film de Steven Caple Jr arrête les approximations et se met enfin à raconter une histoire avec une certaine conviction. La partie du rebond, tout en sensibilité, arrive enfin à faire passer de l’émotion. Un sursaut bienvenu alors que se profile l’entrainement du fils Creed puis le combat final contre le fils Drago.

Creed 2
Tessa Thompson dans le rôle de Bianca, impeccable de bout en bout tout au long du film
© 2018 Metro-Goldwyn-Mayer Pictures Inc. and Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved

Meme si le combat n’est pas en soi à la hauteur, un passage chanté et un martèlement de poings sur le ring avec la frénésie d’un hyperactif de 5 ans 1/2 n’aidant pas vraiment à se plonger entièrement dans la tension de ce qui devrait être un climax final. Mais c’est encore une fois par l’émotion ( comme depuis les tout premiers Rocky?) que viendra malgré tout le salut du film, la toute dernière scène de l’un des personnages les plus marquants du cinéma du dernier demi siècle finissant par enlever une petite larme…

Creed 2 : K.O technique ou T’as rien dans le ventre ?

Creed 2
La bonne surprise du film : Dolph Lundgren convaincant dans le rôle d’un Ivan Drago revanchard
© 2018 Metro-Goldwyn-Mayer Pictures Inc. and Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved

Le problème de Creed 2 vient-il donc uniquement de la mise en scène et de la direction d’acteurs de Steven Caple Jr? Non mais elle n’aide vraiment pas, il est vrai. Comme il a déjà été dit, la plupart des scènes qui auraient du marquer le début du film et faire monter la tension avec le retour de Drago dans la vie des Creed et de Balboa est au mieux expédié, au pire raté, comme autant de boulets que Caple Jr et sa star Michael B. Jordan voudraient se débarrasser.

Pourtant des bonnes idées ou surprises, le film n’en manque pas. Le fameux “passage du rebond”, sorte de parenthèse d’un quart d’heure-vingt minutes annonçant le derniers tiers du film, qui a déjà été évoque. Ivan Drago, incarné par l’inusable Dolph Lundgren et dont le personnage acquiert en quelques scènes une profondeur insoupçonnable par rapport à ce qu’il incarnait dans Rocky 4. La bonne surprise du film alors que son retour pouvait faire peur. Des échos- assez fins- de la mort d’Apollo Creed sur le ring se retrouvent à deux moments. Tout d’abord, quand son fils Adonis est en difficulté face au fils Drago et qu’il refuse, comme son père, qu’on jette l’éponge. Enfin, quand Ivan Drago hésite à jeter l’éponge pour protéger son fils en difficulté sur le ring, effet miroir de Rocky qui, hésita, en son temps lui aussi pour protéger Apollo…

Creed 2
Adonis ( Michael B. Jordan) et Bianca ( Tessa Thompson) dans leur bulle
© 2018 Metro-Goldwyn-Mayer Pictures Inc. and Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved

Mais malheureusement, chaque bon moment est contrebalancé par quelque chose de plus négatif, comme si Caple Jr n’avait pas bien compris ce qu’il racontait. Au retour agréable, car travaillé, d’un Ivan Drago, la mode du fan service nous met dans les pattes une Brigitte Nielsen de retour dans le rôle de Ludmila Drago, là juste pour faire une apparition clin d’œil d’une finesse J.J Abrams-ienne. Ou bien encore le combat final dont la dramaturgie entamée par la mise en scène est sublimée par les notes du thème du tout premier Rocky et donnant un regain d’émotion….pour voir le combat se terminer une poignée de secondes plus tard….

Au final, Creed 2 s’avère donc être une belle déception. Suite d’une saga dont la justification et la raison d’être pouvaient déjà interroger sur sa sincérité, elle n’aura jamais réussi à se transcender, ne sachant vraiment jamais ni d’ou elle venait ni ou elle allait. La façon dont un Rocky Balboa aura été mis en avant dans le premier Creed (au point d’en faire une sorte de Rocky 7) pour finalement le laisser de coté une grande partie du métrage et voir la relation s’achever par un bref hochement de tète et un au revoir méta-lourdingue. La façon dont Adonis aura passé son temps à dire qu’il ne combattait pas pour son père. Passé donc deux films ou on aura oscillé entre le trop et le trop peu, la saga Creed, porté dorénavant par les seules épaules de Michael B. Jordan, sera obligé d’aller de l’avant si un troisième volet devait voir le jour.

En effet, après avoir fait son Rocky 1 ( et un peu 5) avec le premier Creed et revisité Rocky 4 ( et un peu 3), il ne reste plus rien de la saga originelle dont on puisse s’inspirer. Alors qu’aucune note de Bill Conti ne se fait entendre tout au long du générique de fin de ce Creed 2, n’est ce pas là le symbole qu’une page s’est définitivement tournée? Tout au long des deux films qui lui sont consacré, Adonis Creed est un personnage qui n’aura jamais existé qu’en réaction, que ce soit à son père Apollo ( et son héritage), à Rocky (et son mentorat pesant), à sa femme Bianca (et ses problèmes de santé) ou bien au poids du nom qu’il s’est battu pour mériter de porter. Alors à quoi ressemblera un futur film Creed ? Gageons que l’on n’attendra pas très longtemps pour le savoir, l’étoile montante d’Hollywood, Michael B.Jordan, n’allant probablement pas se priver du rutilant “véhicule à star” sur lequel il vient de mettre la main avec la franchise Creed…

romans after

“After” dévoile sa première bande-annonce, l’occasion de parler de plaisirs coupables littéraires (et de la regarder)

Tout d’abord, place au direct, place à l’information. Les nombreux fans du roman After signé…

“Mother!” ou quand Aronofsky lâche prise et signe l’oeuvre what the fuck? de la rentrée

Mother! et ses 1000 promesses. Le dernier film signé Darren Aronofsky était des plus attendus. Déjà…

Film culte #1 : Rocky (1976) . « Yo Adrian ! I did it ».

Il y a 40 ans sortait le film porté à bout de bras par un…