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Léonard Pottier

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Critique UNDERVOID – “Le Noir se fait”

Le Noir se fait. C’est le moins que l’on puisse dire en cette période. L’homme est faible et impuissant. Il ne se bat que pour lui-même. Pour sa survie. La crise actuelle l’aura d’autant plus révélé. Que faire pour y remédier ? Pas grand-chose, si ce n’est ouvrir les yeux sur notre condition, pour y voir plus clair. Se confronter à notre propre hypocrisie, pour vivre plus consciemment. Pleurer notre bêtise peut-être, pour prendre de l’avance. On vous l’accorde, ce n’est pas très encourageant… Mais faire face à notre chute, n’est-ce pas mieux l’accepter ?

UNDERVOID n’égayera probablement pas votre journée de ce côté-là, plutôt défaitiste vis à vis de notre société et de l’espèce humaine en général. Pour autant, leur premier album, ravage parmi les ruines, vous secouera si puissamment qu’il sera en capacité de vous esquisser un sourire. Le sourire de l’engouement. De la folie. De l’hystérie. Bien utile aujourd’hui en tant qu’échappatoire.

 

 

 

UNDERVOID, du rock tout droit venu de Strasbourg

Trêve de pensées funestes, concentrons nous sur cette musique pour le moins exaltante. Avant tout, qui sont-ils ? UNDERVOID vient de Strasbourg. Un quatuor remonté contre le système, dans la lignée du rock contestataire français, et dont le désir de se faire entendre est plus fort qu’une décharge électrique. Formé en 2016, le groupe sort aujourd’hui Le Noir se fait, son premier album, après quatre EPs de la même poigne. Ils ont déjà beaucoup tourné à travers la France, avec plus de 200 concerts, dont des premières parties de haut vol (No One is Innocent, Temperance Movement…). Décidés à envoyer le paquet et à nous en foutre plein les oreilles, UNDERVOID a déjà une identité musicale bien marquée : des morceaux concis et endiablés, des riffs entrainants portés par des guitares à l’aspect lourd et martelé, un chant venu des tripes… Arnaud Sumrada (chant), Marc Berg (guitare), Alexandre Paris (batterie) et Mathias Fischbach (batterie) concrétisent pleinement leur savoir-faire avec ce premier album (LP) des plus aboutis.

Photo : Antoine Pfleger

Un départ en trombe

Tout commence avec « Addict », charge virulente contre l’addiction au pouvoir. C’est incisif, ça baigne dans le sale et le pourri, ça mord là où ça fait mal et ça fait son effet. Le riff est imparable, de quoi nous faire tourner en bourrique dès cette ouverture en trombe. On commence dans le noir, et ça n’est pas près de s’arrêter. Non, l’album dans son entier ne fait pas de cadeau, il se dévoile de plus en plus sombre et accusateur, sans jamais baisser en qualité. Au contraire, sa force première est sa constance. Du début à la fin, les morceaux sont du même impact. Assez étonnant d’ailleurs, à l’écoute de cette musique qui peut rapidement montrer ses limites. UNDERVOID y échappe avec brio. Le groupe parvient à nous maintenir en haleine, avec quelques nuances bienvenues, comme la belle surprise d’« Un Regard a suffi », chanson à la structure différente et à l’atmosphère musicale plus apaisante, comme une errance mélancolique au bout de laquelle une note positive s’empare de nous, après avoir été tant malmené par les morceaux précédents.

 

Alliance entre discours politique et compositions efficaces

Mais de cette hargne bousculeuse, colonne vertébrale du projet, nous en tombons rapidement amoureux. « Dieu n’existe pas », après un « Je suis né peuple » faisant monter la tension, finit de nous convaincre. Le titre interpelle directement par son caractère affirmatif. On s’attend à une prise de position claire et assumée, portée par un riff acerbe. Ca ne manque pas. Il y est question d’un monde en proie à la démence, le nôtre, qui s’attache à des croyances illusoires, et qui pense pouvoir être pardonné de ses dérives aberrantes. Mais comme Arnaud Sumrada nous le martèle avec conviction : « suffit pas d’en parler, il n’est pas là, tu peux toujours prier, Dieu n’existe pas ». Les crimes sont visibles, et l’homme hypocrite a beau vouloir les dissimuler, il ne peut s’en remettre à autre chose qu’à sa propre cupidité, et non perpétuellement essayer de s’en défendre autrement. Le refrain nous crie une vérité difficile à accepter peut-être, mais nécessaire d’entendre au vu de la folie qui s’empare de certains esprits : « Tu n’es que poussière. Seulement de la matière. De toi, rien ne restera ». Personne ne viendra nous sauver de ce système où l’homme exploite l’homme. Surtout pas une divinité. Ca ne plaira certes pas à tout le monde mais un rock politique et engagé comme celui d’UNDERVOID, s’il n’est pas virulent et insurgé, ne vaudrait pas grand-chose. Ici, l’alliance entre compositions acharnées et messages politiques assure à l’œuvre une véritable maitrise. Le Noir se fait a l’avantage de venir du cœur, et renvoie un véritable sentiment d’authenticité. On le ressent même dans la production, percutante, et surtout pertinente, tout droit inspirée de Rage Against the Machine et plus récemment Prophets of Rage. A noter que l’album fut enregistré dans le studio White Bat Records, où les ont précédés le groupe français Last Train. Gage de qualité sonore.

 

Un rouleau compresseur qui n’écrase que la connerie

A l’écoute de l’album nous vient en tête successivement Noir Désir sur certaines intonations du chanteur, Led Zeppelin pour son côté vif et saillant, Trust et son regard sur le monde… UNDERVOID ne fait rien de nouveau à proprement parler, mais brille par sa force sauvage, et remue nos esprits d’un vent violent. C’est un rouleau compresseur intelligemment pensé, puisqu’il n’écrase pas tout sur son passage, mais seulement la connerie ambiante. Comme il est rare de trouver des groupes français dans cette veine d’une telle maitrise. Après la chanson titre et « Bouffon de roi », qui ont de quoi nous secouer par leur fulgurance, partant du principe que nous avons déjà digéré le très efficace et pesant « On va, on vient », ce qui n’est pas forcément le cas pour tout le monde, « La Machine », clôture du projet, nous assène une dernière claque en pleine figure. Quand y’en a plus, y’en a encore. C’est l’impression que nous donne l’album puisqu’à peine fini, on ne pense qu’à le réécouter. 10 titres. 35 minutes. Net et précis. Un bouillonnement musical jouissif donnant lieu à un assouvissement de sentiments contestataires. Que demander de plus ? Que la société s’écoule enfin ? En attendant, Le Noir se fait a de quoi nous tenir longtemps éveillé, autant musicalement que politiquement, addict à ce concentré de rock en colère, qui ne tombe jamais dans la caricature grâce à un soucis véritable de qualité de composition. Pari réussi pour UNDERVOID. Ce premier album (LP) tape dans le mille. Nous voilà définitivement conquis.

Photo : Antoine Pfleger

By Léonard Pottier


“By the Fire” : la nouvelle fresque musicale splendide de Thurston Moore

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 “By the Fire” – Thurston Moore

 La prévisibilité dans les milieux artistiques n’est jamais vu d’un très bon œil. Être imprévisible, c’est savoir se renouveler, pouvoir surprendre, détenir les ressources nécessaires pour évoluer sans se répéter. L’inverse est généralement signe de panne d’inspiration. Paradoxalement, le développement d’un style, que chaque artiste s’efforce à façonner puisqu’indissociable de son identité créatrice, peut-il se faire sans un minimum de prévisibilité ? Ne pourrait-on pas trouver goût dans la répétition ? Une œuvre a-t-elle forcément besoin de se réinventer pour prétendre à une appréciation positive ?

  Si cela trouve sens chez certains, comme Idles par exemple, dont le nouvel album “Ultra Mono” manque cruellement d’excentricité et de fraicheur, ou encore Tricky, chez qui les mêmes albums relativement bons mais vite lassants semblent se répéter depuis quelques années, il n’en est pas de même pour tout le monde. En guise de contre-exemple, nous avons trouvé le parfait témoin. Vous l’aurez compris, il s’agit de celui qui vient tout juste de sortir « By the Fire », énième album venant donner suite à l’excellent « Rock N Roll Consciousness » sorti en 2017. Thurston Moore est l’artiste de la situation. L’ex leader de Sonic Youth vient nous prouver que le fait de rester génial n’est pas forcément lié à la notion de renouvellement.

 

Une durée record

   Depuis les années 2010, Thurston Moore enchaine les projets intéressants. Marqués par le sublimissime « Demolished Thoughts » en 2011 puis par le très bon « Best Day » trois ans plus tard, sans compter l’album « Rock N Roll Consciousness » envers lequel nous avons d’ores et déjà exprimé notre amour, nous attendions ce nouvel album de pied ferme. Neuf morceaux étaient annoncés, ce qui, pour Moore, est costaud, connaissant son attache particulière aux compositions progressives qui atteignent facilement les dix minutes. En plein dans le mille, « By the Fire » dure environ 1h20. Le temps d’un film. Mais la longueur n’est pas un problème. Au contraire, elle est ici une pièce centrale de l’album, pour qui elle œuvre à la manière d’une colonne vertébrale. « By the Fire » s’écoute comme un film et se lit comme une fresque. Plus question de limites. En transgressant le concept d’album, il se vit de manière allongée, presque infinie, avec la sensation qu’il ne s’agit plus seulement de musique mais d’autre chose.

 

Thurston Moore elu maitre de la guitare

    Profitant de son savoir-faire acquis au fil de sa carrière et désormais maitrisé à la perfection, Thurston Moore fait danser les guitares au travers de compositions que l’on pense avoir déjà entendues mille fois par le passé mais qui, au bout de plusieurs écoutes, changent de visages pour nous laisser pénétrer l’ailleurs. L’artiste se répète inlassablement et parvient tout de même à nous tenir en haleine sur chaque morceau. Si cela s’apparente au premier abord comme une tendance un peu facile, chez Moore, il en est tout autre. La répétition fait partie intégrante de son style. Il s’agit moins pour lui de vouloir se démarquer à tout prix que d’utiliser systématiquement les mêmes procédés de composition. Et le plus impressionnant est de voir à quel point cela fait son effet. Plus les années passent, plus l’envoûtement se renforce.

    Si bien qu’aujourd’hui, avec l’enchainement des quatre premiers morceaux de ce nouvel album, pure magie auditive, le chanteur/compositeur semble avoir passé un nouveau cap : celui de l’épanouissement artistique. Son style si unique est transcendé, avec l’impression qu’il peut être désormais reproduit à l’infini. Le simple nécessaire y est entendu. La guitare pour seule guide, au travers d’un son mi mielleux mi ravageur, les nappes qui en surgissent nous entrelacent tout du long. Tantôt légères (Siren, Calligraphy), tantôt chahuteuses (Hashish, Cantaloupe), tantôt les deux à la fois (Breath), les guitares œuvrent à la manière d’un conteur qui viendrait nous faire part de son histoire. C’est un voyage cinématographique auquel elles nous convient chaleureusement. Sous forme de vagues inarrêtables, comme un tissu soyeux qui parfois se déchire, et dont seul le guitariste maitrise la recette, elles délivrent en un rien de temps leur pouvoir magnétique. Reposante mais pas trop quand même, la musique de Moore use de ces perpétuels changements de rythmes et de mélodies pour nous surprendre. Également comme à chaque fois, et peut-être encore plus aujourd’hui, l’âme de Sonic Youth renait dans nos oreilles pour notre plus grand plaisir.

 

Une œuvre musicale non identifiée et bien dosée

   La voix de Thurston Moore, toujours aussi juste et harmonieuse, aux allures parfois divines, se prête à plusieurs usages selon les différentes chansons. Si elle n’est qu’un simple souffle d’air sur le sublime Siren, ou encore sur Dreamers Works, elle devient plus éperdue et déterminée que jamais sur les puissants Cantaloupe, Breath et Calligraphy. Cette constante balance procure à l’œuvre globale une cohérence de fond, dans un système de stop and go revisité, si bien réfléchi et réalisé (et qui atteint son paroxysme sur le géant Breath) qu’il procure des effets remarquables sans que l’on le devine naturellement. Aussi, la manière dont est construit l’album, avec quatre morceaux avoisinant les cinq minutes (une durée que l’on qualifiera ici de conventionnelle) et quatre autres dépassant les dix (le plus long, le dernier, atteint même seize minutes), où chacun se mélange les uns dans les autres, au point de former une danse de plus d’une heure finement orchestrée, n’est pas un hasard et répond à une logique d’éparpillement et de dissolution. En ce sens, « By the Fire » s’éloigne de l’idée que l’on peut se faire d’un album et devient alors une OMNI (œuvre musicale non identifiée) dans laquelle se côtoie expérimentations (principalement incarnées par Locomotives et Venus) et compositions plus académiques (même si, entendons-nous bien, ce que fait Moore n’a rien d’académique) sur la base d’un style ayant aujourd’hui trouvé parfaitement sens au travers d’une utilisation artistique pensée ainsi qu’une exécution irréprochable.

Quelle sera la suite ? Le même, en mieux. Comme à chaque fois.

by Léonard Pottier


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Dans un monde où on ne cesse de vanter les vertus de l’amitié dans une certaine tendance à davantage diaboliser les relations amoureuses (« on ne peut compter que sur ses amis », « l’amitié c’est pour la vie » tandis que l’amour a plus vite fait d’être associé aux méfaits, à la tromperie…), quitte à rendre conflictuelle ces deux types de relation à la manière de l’ange et du démon, Michael Angelo Covino semble vouloir changer la donne avec son premier long métrage : “The Climb”. Et si, après tout, l’amitié était elle aussi toxique ?

Le réalisateur/acteur américain se propose de faire le tableau relativement mielleux et enfantin d’une amitié écorchée. Primé au Festival du cinéma américain de Deauville en 2019 (prix du jury) ainsi qu’au Festival de Cannes (prix coup du cœur du jury dans la sélection Un Certain Regard), le premier film du réalisateur américain détient de nombreuses qualités.

 

The Climb, Un film en apesanteur

 Tout part d’une virée en vélo dans les Alpes, où Mike annonce à son meilleur ami de toujours, Kyle, qu’il a couché avec sa femme, et cela plus d’une fois, sur un ton étrangement léger et détaché, qui sera la colonne vertébrale du film. C’est ici le premier « chapitre » de cette montée (d’où le titre) qui en comptera 7 à son bout, superbe entrée en matière où l’essentiel y est montré, aussi bien sur le fond que sur la forme. Le long plan séquence de départ sert le comique de situation, où Kyle, moins sportif que son ami, n’arrive pas à le rattraper dans la montée, alors qu’il vient d’être mis au courant de sa tromperie. Une scène en apesanteur qui, volontairement, à l’image de Kyle, peine à avancer. Rien ne se passe, sinon un dialogue loufoque filmé en plan séquence comme le reste des scènes, agrémenté d’un comique de situation impeccablement maitrisé. Cette première scène annonce ainsi la couleur de la suite : un mélange entre légèreté comique et sérieux d’une relation aussi attachante que malsaine…

 

Une relation amicale est-elle toujours basée sur la confiance ?

 La suite du film se concentre sur les retrouvailles de deux amis quelques années après cette fameuse virée en vélo, à l’occasion de l’enterrement de la compagne de Mike (aussi l’ex de Kyle), où le rapport de force semble s’être inversé : les corps ont changé, et Mike est celui le plus en difficulté désormais, aussi bien physiquement que moralement. Le duo incarné par Michael Angelo Covino (Mike), qui est aussi le réalisateur, et Kyle Marvin (Kyle), donne vie avec brio à cette relation pour le moins atypique. L’accroche de l’un pour l’autre semble aussi tenace que la méfiance légitime de Kyle envers Mike, qui ne bascule jamais dans le dégoût ou le mépris. Au travers de ces chapitres légitimement bavards, puisque l’essentiel repose sur les dialogues, l’amitié perdure. Mike continue pourtant d’être louche dans son comportement. Sans faire exprès semblerait-il. Mais tout de même. Kyle n’osant pas l’éliminer définitivement de sa vie, leur relation ne va pas en s’améliorant. Contre toute attente, elle ne se détériore pas non plus. Leur amitié reste plus ou moins stable, à un niveau tel que chacun sait désormais à quoi s’attendre de l’autre. La confiance remplacée par l’unique sympathie, les deux amis avancent sur un chemin parsemé d’embuches qui ne réussira pas à les séparer. Vient se glisser au milieu d’eux la copine actuelle de Kyle, une femme au fort tempérament incarné par Gayle Rankin qui, au lieu de faire fuir Mike comme elle le voudrait, ne fait que l’attirer d’autant plus vers Kyle.

 

Une bulle qui joue du temps et de l’espace

 Filmé en décors naturels dans des lieux aussi chaleureux qu’insolites, The Climb parvient à se créer un cocon, où le spectateur est invité à faire preuve d’empathie et de non-jugement à l’égard des protagonistes. Le film a beau montrer des personnages perdus et parfois antipathiques tant leurs choix semblent irréfléchis, il omet volontairement de prendre position. Il s’agit moins de juger les actions de chacun que de révéler une forme d’acceptation de tous et de toutes, au travers d’une relation bancale et pourtant immortelle. Immortelle à la manière des images du film, dont les différents plans séquences leur permettent de ne pratiquement jamais être coupées. Ainsi, le film s’intéresse à quelques moments de vie pris séparément et filmés d’une traite, nous rappelant constamment qu’il s’agit seulement de courts instants choisis parmi toute une existence et qu’à côté de cela, la vie se poursuit pour nos deux protagonistes. A l’instar de son jeu sur le hors-champ visuel, The Climb joue ainsi grandement de son découpage et ce que l’on pourrait désigné comme du hors-champ temporel (plus communément appelé ellipses). Ce que l’on ne voit pas semble tout aussi important que ce que l’on nous donne à voir. C’est donc en même temps une réflexion sur le médium cinématographique qui nous ai proposé.

 

Essoufflement durant son dernier quart

 Cependant, The Climb n’échappe pas à la lassitude de sa propre forme qui, dans les derniers chapitres, semble quelque peu s’essouffler. L’humour tombe petit à petit dans le pathos et les situations de plus en plus alambiquées rendent brouillon le discours. Toujours à la limite de l’absurde, le film ne parvient pas à tirer pleinement parti de son excentricité qui, de fait, est le moteur de son charme durant la première moitié. Mais à force de complexifier la relation des deux amis, lui ôtant au fur et à mesure de la vraisemblabilité, le film perd de son impact en transformant les interactions relationnelles en un jeu sans queue ni tête. Que tirer de tout cela ? C’est la scène finale qui nous le dira, belle conclusion faisant office de retour à une simplicité du discours suite à un dernier quart étouffant et probablement de trop.

 

Un film indépendant qui vaut le déplacement

 Grâce à cette relation casse-tête, le réalisateur brise les codes de la relation amicale, qui a tendance à être perçue comme un modèle de confiance et de fidélité, et fait de son film un moment aussi tendre qu’éprouvant (dans le bon sens du terme), où des questions autour de la masculinité, de la paternité, de l’amicalité et de l’amour sont volontairement mises en lumière avec subtilité et humour. Un film indépendant qui respire et qui nous fait respirer.

Pour tenter de gagner des places pour le film, n’hésitez pas à participer à notre jeu concours juste ici. Vous avez jusqu’au 02 août !

Bande annonce du film The Climb

By Léonard Pottier


the climb jeu concours

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#1 Bob Dylan

 

Seul dans une chambre. Les enceintes branchées. Le volume à haut niveau. Il faut bien se lancer. Pourquoi cet album ? Je n’en sais rien. C’est celui qui m’ait tombé sous la main. La pochette est amusante. Etrange surtout. Je ne m’attends à rien. Mais je dois bien sauter le pas. C’est une peur que j’avais, et que j’ai toujours d’ailleurs, de me lancer dans l’univers d’un artiste adoubé et à l’immense carrière. Peur de me noyer, de me tromper, ou d’être déçu… Quoi d’autre sinon ? Peur d’y découvrir quelque chose de trop grand peut-être ? De ne pas être à la hauteur, de ne pas comprendre ni de saisir l’importance… Voilà, c’est cela dont il s’agit je crois : la peur de passer à côté de la chose, comme un enfant passe à côté d’un.e grand.e écrivain.e lorsqu’il le/la découvre trop jeune. Combien de personnes ne supportent pas Proust sans le connaitre ne serait-ce qu’un minimum, basant leur jugement hâtif sur un vague souvenir d’adolescence ? Il en est de même pour les géants de la musique. On ne peut les prendre à la légère sous peine que leur immensité nous passe sous le nez.

 Je n’y pense plus. Je presse le bouton play. 42 minutes après, je suis le même. J’ai beaucoup aimé l’album mais je ne dirais pas que j’ai été bouleversé. Non, le choc arrivera bien après. Après une plongée véritable. Il ne suffit pas d’un album. Ce n’est pas le but d’ailleurs. Ce qui est saisissant chez les artistes de ce genre, c’est leur œuvre globale, laquelle, en s’enfonçant de plus en plus profondément à l’intérieur, vous impacte à mesure que vous vous imprégnez d’elle, et qu’elle agit sur vous de manière inconsciente. Chaque album est une sorte d’étape venant agrandir et étoffer un ensemble à prendre en considération et à ne jamais perdre de vue. Il se peut que vous trouviez superbe une de ses étapes prise séparément. Pourtant, mise au regard de l’ensemble, elle vous sera dès lors phénoménale et extraordinaire. Aussi grandioses que sont par exemple Heroes de Bowie, et Berlin de Lou Reed, ils ne seraient pas d’une telle ampleur sans tout ce qui a été construit avant et, même si de manière moins directe, tout ce qui le sera ensuite.

 

Par étapes

Planet Waves fut donc la toute première étape de mon parcours. Je n’avais à ce moment-là aucun soupçon de ce qui allait plus tard m’arriver. L’important est qu’il m’a donné envie d’aller chercher plus loin, ce que j’ai fait. C’est une étape primordiale : développer l’envie de creuser, ne serait-ce que de quelques centimètres, sans forcément un plaisir immédiat au départ. Non, le plaisir se construit. L’envie est tout ce qui importe en début de parcours. S’en est suivi la découverte d’autres albums qui, au fur et à mesure, résonnèrent en moi avec un peu plus d’intensité et de hargne. Plus j’en découvrais, plus je devenais fou. Une sorte de drogue finalement. Blood on the Tracks, Street Legal, Nashville Skyline, Slow Train Coming… Presque aucun n’y a échappé. Je les écoutais au hasard, sans ordre particulier, naviguant parmi les époques et les styles. Refuser l’ordre chronologique était aussi une façon de mieux cerner les évidences, les similarités, les obsessions récurrentes, les différences entre chacun de ses albums. Tout cela formait un ensemble cohérent. Je me rendis compte que tous étaient habités par une force singulière que je retrouvais presque systématiquement, empreints de la même obstination, faits d’une semblable identité unique. Je n’avais aucun mal à passer des années 90 aux années 60, pour ensuite faire un tour dans les années 70. De toute façon, j’avais commencé par Planet Waves, sorti en 1974, et il est ce genre d’artistes avec lequel il faut savoir choisir l’œuvre par laquelle commencer. Je vous déconseille par exemple de le faire avec The Times they are A-Changin’, même si toutes les qualités qu’on lui reconnait sont évidemment véridiques. Mon conseil se portera plutôt sur Slow Train Coming, aussi génial que facilement abordable.

Deux ans après donc, je n’étais plus le même. Je ne connaissais pas encore tout (je n’en suis pas loin aujourd’hui), mais je savais pertinemment qu’il était devenu l’artiste le plus important de mon existence. Puis-je l’expliquer ? Pas vraiment, cela m’a gagné au fur et à mesure des écoutes, mais c’est un fait que j’ai appris à accepter et avec lequel je vis chacune de mes journées. Il est désormais toujours là, comme un meilleur ami fantôme, un amour spirituel. Depuis, je fais appel à lui dès lors que j’ai un souci, une peine mais également dès lors que je suis gagné par de bons sentiments. Il les amplifie. A la fois mon remède et ma main droite. C’est une émotion bénéfique que d’avoir une épaule sur laquelle se reposer, et que celle épaule soit non seulement lointaine et immatérielle, mais également omniprésente et plus réconfortante que quoi que ce soit d’autre. C’est un drôle de ressenti. Il suffit d’écouter un album pour que le monde autour, soit disparaisse, soit se transforme, se malaxe et se colore. Quoi qu’il en soit, la réalité change et se déforme dans ces moments-là.

 

 

Impérissable

Mais alors, comment tenir le lien ? Ne pas se lasser ? Ne pas perdre la tête ? Somme toute, comme entretenir la relation ? C’est tout simple : c’est impérissable. Nul besoin d’y revenir à rythme régulier. Je pourrais le retrouver dans dix ans sans l’avoir écouté une seule fois que mes sentiments seraient exactement les mêmes. Et que, j’en suis certain, personne n’aurait entre temps pris sa place. Non, elle est réservée pour le reste de mon existence. Il m’a changé à tel point que jamais plus je ne pourrais revenir en arrière. C’est désormais là, en moi, à chaque instant. Comme un membre supplémentaire. En me demandant si, plus tard, je ne regretterais pas le tatouage que je me suis fait de lui (pas son visage je vous rassure, quelque chose de plus subtil et personnel), c’est presque me faire offense. « Et si, dans 50 ans, tu ne l’aimais plus ? ». Cela revient à dire « et si, dans 50 ans, tu reniais qui tu es ? ». Dans ce cas, plus rien n’aurait de sens et la vie serait à refaire. C’est impossible. Il y a des choses impérissables, si profondément ancrées. C’est comme ça. Oui, avec l’âge, nous changeons. C’est une évidence. Mais Bob Dylan est justement celui qui m’apprend à changer. Il n’est pas l’acrobate marchant sur le fil, prêt à tomber à tout moment. Il est le fil. C’est bien là toute la différence.

Je sais quand je dois l’écouter, c’est une sorte d’appel, de besoin. A l’inverse, je sais aussi que je peux facilement écouter autre chose –heureusement ! – et que je n’ai pas besoin de lui à tout moment. Il me guide certes, mais je peux très bien m’en passer. L’important est de savoir sa présence à tout instant nécessaire. Parfois aussi, il me sert à reprendre confiance en moi, quand je suis perdu. Cela est arrivé à beaucoup de monde je suppose, de ne pas savoir quoi écouter, de ne se satisfaire de rien, d’être dans un état de recherche qui ne mène nulle part, vous laissant les bras ballants, triste de ne pas savoir vers quoi vous tourner… C’est là que je fais appel à lui, même promptement, juste pour retrouver cette sensation de cohésion et d’épanouissement ultime. Si un jour je m’égare, ce qui n’est pas en mal en soit, je sais où retrouver non pas le droit chemin – ce n’est pas un amour religieux que j’entretiens, je ne lui ai pas encore vendu mon âme – mais plutôt mon identité, mes désirs, mes passions et ma jouissance. Somme toute, retrouver la musique qui me correspond le mieux, celle avec laquelle j’entre en symbiose par je ne sais quel mécanisme mystérieux. Si mystérieux que cela ? Je m’obstine à penser que tout cela n’est que le produit d’une logique découlant d’un parcours personnel. J’en fais peut-être trop, mais l’excès n’est-il pas la meilleure vertu d’une passion obsessionnelle ?

 

Inépuisable

37 albums. Voilà qui est beaucoup. Cela vous paraît immense ? La discographie de Bob Dylan s’élève bel et bien à ce nombre. Sans compter les albums lives ni les inépuisables bootlegs qui, aujourd’hui encore, sortent au rythme d’au moins un par an, toujours aussi riches et pertinents. Bob Dylan semble de cette manière inépuisable, en offrant à ses admirateurs toujours plus de contenu dont l’exploit le plus impressionnant est celui d’une constante qualité. Il est extrêmement rare que l’artiste américain sorte quelque chose dénué d’intérêt. Bien sûr, il y eut des périodes de sa carrière moins excitantes que d’autres artistiquement parlant (principalement les années 80, comme tout bon génie qui se respecte), où l’inspiration manquait quelque peu à l’appel, mais peut-on reprocher cela à un artiste ayant eu un tel impact sur la musique, aussi bien traditionnelle que moderne ? Avec autant d’albums, les ratés sont évidemment excusables et même plus, ils sont normaux et légitimes, preuve qu’il s’agit bien d’un homme derrière la création et non d’une machine. Cela renforce le mythe.

Au-delà d’être un musicien génial et un chanteur extraordinaire (si, si, vous avez bien lu, et si vous n’y croyez pas, je vous répondrais même qu’il est l’un des plus grands chanteurs que la musique ait connu), Bob Dylan réunit toutes les qualités de l’artiste inatteignable : une gueule marquante, une attitude désinvolte, un charme incroyable, une intelligence rare, une existence entièrement dédiée à l’art qu’il crée sans jamais s’essouffler… Mais alors pourquoi, me demanderez-vous peut-être, est-il plus important que les autres génies de son genre ? Pour la simple et bonne raison que jamais un artiste n’a chanté la vie de cette manière, aussi réelle et poignante, s’adressant à son public par le biais de tout ce qui fait de nous des êtres humains doués de conscience. Jamais personne n’a été aussi juste et sincère dans sa manière de créer. Son chant est un cri de vérité constant venant du cœur et des tripes à la fois, qui va bien au-delà des paroles prononcées, car en lui se dissimule une émotion véritable, aussi fantastique que tangible. Si sa voix peut vous paraître énervante, elle est en réalité la chose la plus authentique et magnifique que la musique ait transportée depuis des siècles. Rodolphe Burger, chanteur français ex leader de Kat Onoma, en parle d’ailleurs très bien :

 « Il a inventé une façon de chanter. On a beaucoup décrié sa voix, encore aujourd’hui, il est obligé de se défendre parce que l’on dit qu’il chante mal, qu’il a des paroles merveilleuses mais qu’il ne chante pas très bien. Je trouve que c’est le contraire. Il a vraiment réussi à tirer la voix du côté de quelque chose d’inouï, qui n’existait pas. Ça ressemble à du fil électrique. Il y a quelque chose de brûlé dans sa voix, qui est extrêmement fort et émouvant » (Bob Dylan, prix nobel de littérature : « la musique récompensée », vidéo mise en ligne sur youtube le 17 octobre 2016)

 

Sauvé par Bob Dylan

Par la force et la beauté des morceaux qu’il compose, dont au moins la moitié sont de purs chefs-d’œuvre, Bob Dylan transmet avec lui une profonde sincérité marquée par la justesse de son écriture et de ses mélodies. Touche à tout, baigné dans divers styles, l’artiste américain élève tout ce qu’il caresse, transcende tous les genres, laisse son influence indélébile partout où il met les pieds, fait de tout le monde ses semblables, empoigne chacune des obsessions de la planète Terre en y répondant par sa voix non pas tombée du ciel mais bel et bien apparue de la terre féconde et palpable de l’Amérique. Chacun de ses albums est une démonstration de plus, une nouvelle exploration… Encore aujourd’hui avec les nouveaux morceaux qu’il a sortis récemment, il touche le sublime. Il est le seul, avec Neil Young et Lou Reed, à créer un lien solide entre le début et la fin de sa carrière. 60 ans le séparent de son premier album, et pourtant, sa route artistique a démontré qu’il avait fait peu de pas de travers et que toute son œuvre se répondait plus ou moins. Il a tout exploré sans pour autant bouger d’un poil. Il est allé partout en restant le même. Certains de ses albums des années 90 et 2000 sont presque aussi intéressants que ceux des années 70, même si leur influence est évidemment moindre. Voilà ce qu’est un artiste complet, celui qui crée pendant des dizaines d’années sans perdre son identité ni diminuer en qualité mais qui sait s’adapter selon l’époque, son âge et ses propres capacités. Bob Dylan a su créer une œuvre monstrueuse, regroupant mille et une traversées en un seul chemin logique et lumineux.

Oui, ceci est une déclaration d’amour, un remerciement pour le bien qu’il m’a apporté, pour la force qu’il m’a donnée, pour la réflexion qu’il a provoquée et pour mon existence à qui il a donné sens. She was saved by rock’n’roll disait Lou Reed. Rock’n’roll… Rock’n’Roll… J’y vois personnellement une longue table présidée par celui qui aura révolutionné la musique américaine. La musique tout court. L’art. La vie tout compte fait.

By Léonard Pottier

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