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Adrien Comar

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Avec son diptyque porté par Bertrand de Roffignac, le Théâtre de la Suspension investit les murs du théâtre de l’Épée de Bois pour tout le mois de janvier. Au programme, Fils de chien (manifeste autophage)l’Alphabet des providences (farce épique) et les « Dimanches inacceptables », trois rendez-vous détonnants qui viennent dépoussiérer la Cartoucherie de Vincennes et proférer des incantations théâtrales au nom de l’étrange et de l’autre.

@Christophe Raynaud de Lage

FILS DE CHIEN

Pour son seul en scène, Bertrand de Roffignac, comédien à l’énergie débordante et affolante nous raconte l’histoire du Chien, celui qui a fini par dévorer les hommes. Sur scène, un bassin aquatique voit passer des marionnettes, un cirque, des steaks, des étrons, des cannibales, des confettis, un cadi, un poulet à maquillage, une bouée, une funambule obèse et beaucoup de poésie. La performance subjugue et choque. L’admiration et le dégoût se renvoient la balle dans un combat langagier et scénique inégalable tant la performance est surevoltée et décapante. Fils de chien est un ovni démentiel porté par un comédien inouïe et fascinant.

Le théâtre de la suspension
@Christophe Raynaud de Lage

L’ALPHABET DES PROVIDENCES

La « farce épique » est collective cette fois et conte l’histoire d’un livre, « l’Alphabet des providences », livre des livres qui réduit toute autre littérature à de médiocres bouquins. Problème, plusieurs personnes dans le monde l’ont simultanément rédigé et publié. De cette base narrative, le Théâtre de la Suspension tire une fête absurde et scato où la réflexion littéraire a la part belle. La troupe ne se refuse aucun excès et résonne aux son d’un groupe jouant en live. Plus sage que Fils de Chien, cet Alphabet des providences, crée une sorte de conte dystopique étonnant, kitsch et hilarant. Seul bémol : un traitement caricatural et dénigrant du handicap pose question dans l’ensemble.

@Christophe Raynaud de Lage

DIONYSIES UNDERGROUND ET THÉÂTRALES

L’Épée de Bois devient un vrai lieu de fête en janvier. Le Théâtre de la Suspension pousse l’outrance à l’excès et convoque des formes inédites, jouissives et imparfaites. La démesure est de mise et se veut comme deux grands bras ouverts à créer un lieu de tous les possibles, comme une aventure absolument théâtrale dans un cirque désaffecté. « Pas de programme sage, pas de hiérarchie des genres, pas de cadre rassurant » annonce le programme des « Dimanches inacceptables ». Car chaque dimanche, la troupe propose une soirée gratuite, comme un débordement prolongeant les excès au paroxysme. Le théâtre entier est une fête inspirante et folle à vivre au présent, surtout pas en famille, pendant un mois à l’Épée de Bois.


Qui Som - @Jerome Quadri

Qui Som ? (Baro d’Evel) – chef d’œuvre écopoétique

Créée au Festival d’Avignon 2024, Qui som ? du Baro d’evel avait bousculé la cité des…

Chœur des Amants (de T. Rodrigues) souffle aux Bouffes du Nord

Première pièce de Tiago Rodrigues, l’actuel directeur du Festival d’Avignon, Choeur des amants a su donné…

Catarina et la beauté de tuer des fascistes

« Catarina et la beauté de tuer des fascistes » : un fasciste peut-il débattre ?

En février dernier, Catarina et La beauté de tuer des fascistes de Tiago Rodrigues était de passage à…

Pièce onirique et imparfaite, Le Conte d’Hiver comporte en son sein  une tragédie de trois actes et une comédie de deux actes. Jeu d’illusions, de rêve et d’un récit portant un féminicide, la jeune Compagnie Quand il fera nuit se saisit de cette matière théâtrale féconde. Première mise en scène du duo et de cette troupe émergente sorties du CNSAD , ce Conte d’Hiver interprété depuis la traduction de Koltès a les défauts et qualités d’une première création. Mais suivons le mot de Shakespeare : « Préparez vous avoir la vie avec autant de naturel que le sommeil imite la mort. »

joyeux théâtre le conte d’hiver

La joie du collectif et du texte shakespearien sont largement communicatifs dans cette mise en scène pleine de fougue. Cette scène de music-hall où Autolycus, sorte de voyou troubadour, devient une rockstar plus qu’un barde, a de quoi  largement conquérir les esprits. La scénographie simple et efficace porte une proposition où chaque personnage trouve sa profondeur chez de jeunes comédien.ne.s doué.e.s. La fantasmagorie et le plaisir du théâtre sont de mises.

Teaser – Le Conte d'Hiver ❄️ – T13

« l’hérétique, c’est celui qui met le feu, pas celle qui brûle. »

Interrogés par la mise en scène d’une pièce contant notamment un féminicide, les metteureuses en scène s’emparent de ce problème. Léonte, jaloux maladif provoque la mort d’Hermione, sa femme qu’il accuse d’adultère. La mise en scène centralise la pensée de ce féminicide dans le traitement du personnage de Léonte. Habilement traité, cette idée aurait gagné à être étendue plus notablement. La problématique patriarcale tend à s’estomper dans la proposition en dépit de tentatives plus ou moins abouties. Cet usage hasardeux de la vidéo pour le procès d’Hermione est plus accessoire que pertinent dans l’optique de cette lecture contemporaine.

le conte d'hiver
Le Conte d’Hiver – (@ Christophe Raynaud de Lage)

Imperfection shakespearienne

Cette première mise en scène est donc prometteuse. Quelques directions de mise en scène mériteraient d’être édulcorées et précisées mais le bilan est positif. L’effort de lire Shakespeare avec un regard contemporain est celui que le barde de Stradford aurait lui-même prôné, et il est tout à fait louable. Les quelques imperfections de cette première création se font le miroir de cette pièce inégale mais merveilleuse qu’est Le Conte d’Hiver. À découvrir au Théâtre 13 de Paris jusqu’au 10 octobre.


Catarina et la beauté de tuer des fascistes

« Catarina et la beauté de tuer des fascistes » : un fasciste peut-il débattre ?

En février dernier, Catarina et La beauté de tuer des fascistes de Tiago Rodrigues était de passage à…

Carmen - Ballet Julien Lestel

Carmen en demi-teinte avec le Ballet Julien Lestel

Créée en 2024 et chorégraphiée par Julien Lestel, cette nouvelle version de Carmen, l’opéra de tous…

Sans tambour (m.e.s Samuel Achache), prendre la note au mot. (théâtre)

Sans tambour (m.e.s Samuel Achache) est une pièce fractionnaire s’installant dans un décor décomposé lui-même…

En février dernier, Catarina et La beauté de tuer des fascistes de Tiago Rodrigues était de passage à l’Espace 1789 de Saint-Ouen. La pièce du portugais n’a eu de cesse de créer de l’émoi dans l’entre-soi théâtral international depuis sa création en 2020, décrochant prix et louanges à tous ses passages sur les planches. Et pour cause, le texte sur la montée du fascisme est encore et toujours plus d’actualité et résonne avec une force inouïe dans les rangées de fauteuils. Le directeur du Festival d’Avignon pose avec sa pièce une question qui fait mouche : un fasciste a-t-il le droit au débat ? À découvrir un peu partout tout le temps ou en livre (aux Solitaires Intempestifs).

TUER DES FASCISTES = SAUVER LA DÉMOCRATIE ?

Dans un futur très proche marqué par la montée drastique et dramatique du fascisme (tiens tiens…), une famille se réunit chaque année pour tuer un fasciste en mémoire du combat de leur ancêtre. Mais la jeune Catarina, à qui le devoir revient cette année, refuse la mise à mort du député d’extrême-droite sélectionné pour le sacrifice. « Qu’est-ce qu’un fasciste ? Y a-t-il une place pour la violence dans la lutte pour un monde meilleur ? Pouvons-nous violer les règles de la démocratie pour mieux la défendre ? ». Sacré programme promis par Tiago Rodrigues dans une pièce déstabilisante et percutante.

ET LE THÉÂTRE MIS FIN AU FASCISME

Catarina ne s’illustre pas particulièrement par le travail plastique et scénographique mais trouve toute sa force dans un texte au cordeau, ciselé et interrogateur. La pièce ouvre un réel espace de questionnement autour du problème cherchant à savoir si un fasciste a ou non sa place dans le débat public. Comme les gouvernements du monde entier ont l’air de croire que oui en laissant la part-belle à l’extrême droite dans les médias, extrême-droite qui n’avait pas droit de citer il n’y a pas si longtemps que cela rappelons-le, cette question plus qu’urgente brûle les doigts.

Catarina et la beauté de tuer des fascistes
Photo : Joseph Banderet

PRÊCHER DES CONVERTIS ?

Le public des théâtres publics est généralement assez unanime sur la question posée par Catarina : non, pas de quartier pour les faschos. Le défaut de la pièce est alors peut-être de prendre son auditoire pour acquis et de ne pas réellement parvenir à susciter l’intérêt des principaux concernés. Enfin, est-ce réellement un défaut ? Ou bien est-ce l’échiquier politique qui s’est tellement décalé à droite que le refus du fascisme n’est plus une valeur unanime, partagée par la droite et la gauche, ou simplement par toute personne de bon sens ? Tout porte à croire qu’à une époque où le fascisme est tragiquement devenu un « parti politique » comme un autre, c’est la deuxième hypothèse qui semble plus probable. Car oui, le rassemblement national est un parti fondé sur un socle nazi, ne rougissant pas de son héritage, et pensant autant aux travailleur.euse.s et aux précaires que le NSDAP. Bref, au moins le débat est ouvert.

RADICALEMENT BRECHTIEN

Alors, que répondre ? La défense de la démocratie semble impliquer un droit de parole à chacun.e pour représenter toutes les opinions. Et quid des opinions meurtrières ?  Peut-on les tuer ? Le public tranche lors de l’épilogue mémorable de la pièce. SPOILER : Toute la famille de Catarina subitement morte, c’est finalement le député fasciste qui prend la parole après 2h15 en silence sur scène. Un monologue d’une vingtaine de minute, discours archétypal et vide sur la « dictature des minorités » et toute la rhétorique d’extrême-droite est alors déclamé par le comédien, lumières allumées dans la salle. Cette prouesse dramaturgique est couronnée par le verdict du public qui finit inévitablement par réagir à ce discours en vue de l’interrompre. Sans appeler explicitement le spectateur à réagir, Tiago Rodrigues le force à répondre à la question que Catarina pose. Mais alors, est-ce qu’un tel comportement a sa place au théâtre, le lieu où l’on regarde, où l’on écoute ? Ce dénouement déstabilisant et résolument brechtien prouve que la lutte contre le fascisme est un impératif  imminent et que la culture en est son front de défense.

Catarina et la beauté de tuer des fascistes
Photo : Joseph Banderet

INTOLÉRANCE À L’INTOLÉRANCE

Deux points semblent nécessaires à la clôture de cet article. Le premier étant que le terme de « fascisme » est historiquement connoté et défini et que pour certain.e.s, l’usage qui en est fait aujourd’hui est abusif. Cela, l’auteur en est conscient, tout comme il est conscient que ‘de tout temps’ les mots ont vu leur sens évoluer et qu’il est plus éloquent de parler d’un « fasciste » que d’un simple député d’extrême-droite. Second point, Catarina questionne avec brio le « paradoxe de l’intolérance » théorisé par Karl Popper dans La société ouverte et ses ennemis. Très simplement, Popper pose l’aporie  selon laquelle la tolérance doit être intolérante à l’intolérance pour subsister. En bref, voilà une citation qui explicitera plus clairement le propos : « Tant qu’il est possible de les contrer par des arguments logiques et de les contenir avec l’aide de l’opinion publique [les philosophie intolérantes], on aurait tort de les interdire. Mais il faut toujours revendiquer le droit de le faire, même par la force si cela devient nécessaire, car il se peut fort bien que les tenants de ces théories se refusent à toute discussion logique et ne répondent aux arguments que par la violence. Il faudrait alors considérer que, ce faisant, ils se placent hors la loi et que l’incitation à l’intolérance est criminelle au même titre que l’incitation au meurtre, par exemple. »  (Karl Popper, La Société ouverte et ses ennemis, tome 1 : L’Ascendant de Platon, Seuil, 1979).


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Sans tambour (m.e.s Samuel Achache) est une pièce fractionnaire s’installant dans un décor décomposé lui-même en décomposition. Dans cette création protéiforme et virtuose créée à Avignon en 2022, musique, clown et cirque parfois flirtent habilement. Samuel Achache et ses compères étaient de retour aux Bouffes du Nord (jusqu’au 9 mars) pour s’amuser et amuser le public parisien avant de clôturer leur tournée à Bordeaux en Mars au TNBA.

Sans Tambour (photo : Christophe Raynaud Delage)

POÈME EN MUSIQUE

Portée par des lieder de Schumann, la forme se veut éminemment musicale. Les premiers dialogues jouent ainsi d’une diction rythmée exactement par les phrases de l’ensemble instrumental au plateau. Les deux comédien.ne.s font alors preuve d’une précision épatante pour déclamer un texte sommes toutes banal sur une rupture amoureuse, (archer dans la) main dans la main avec les musicien.ne.s. Forme et sens musicaux se conjuguent et associent tons et tonalités avec intelligence. C’est un sans fausse note pour ce qui est de la musique.

DÉ-COMPOSITION

Et très vite, comme la relation amoureuse, le décor se décompose, les murs tombent et les langues se délient pour laisser entrer un Léo-Antonin Lutinier excellent en clown/poète. Les personnages intègrent alors un lieu étrange, thérapeutique, atemporelle et atopique, où ils viennent guérir de leur amour perdu. On pense alors aux univers fantasques de l’écrivain et musicologue italien Alessandro Barrico où une parole débridée rencontre toujours des espaces atypiques portés par la musique (Novecento pianiste, Océan mer…). Ainsi, l’un s’adresse à son cœur/éponge tandis qu’un autre subit une ablation de la partie de son cerveau destinée à l’amour.

PRENDRE AU MOT

À l’image des murs qui s’effondrent, le récit est fragmenté et oscille entre scènes de ménage, de Tristant et Iseult, et de clown. Et de même que chez Noëlle Renaude par exemple (Ma Solange, comment t’écrire mon désastre, Alex Roux – 2004), le texte décousu joue avec la matière langagière. Ici, comme chez Renaude, les catachrèses (des « métaphores dont l’usage est si courant qu’elles ne sont plus senties comme telles ») sont remotivées : à « haut les cœurs », le comédien brandit son propre cœur, et lorsqu’il s’apprête à craquer émotionnellement, il est accroché à une poutre à bout de souffle – « je vais lâcher ». Pour jouer avec les notes, le décor, la littéralité et le théâtre lui-même, Achache prend la parole au mot et donne corps à une surface pragmatico-métaphysique.

SANS TAMBOUR MAIS AVEC FIORITURES

À la croisée de toutes ces formes, Achache produit une création bien menée, parfois trop prolifique. La pluralité de situations sans lien apparent aurait peut-être gagné à une réduction stratégique tant le tout est parfaitement exécuté. En effet, c’est un sans faute dans la réalisation pour Sans tambour, on rit, on est ému, on réfléchit – bref, la panoplie complète de la création réussie. Si ce n’est donc que, comme ce décor réduit à sa structure, l’écriture aurait gagné à être condensée jusqu’à sa substantifique moelle.


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