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Adrien Comar

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Dans la lignée de La vie invisibleUn Sacre et Léviathan, la metteuse en scène Lorraine de Sagazan continue d’explorer les lacunes de nos sociétés et systèmes politiques contemporains dans des formes où le documentaire et la fiction se rencontrent. Créé en janvier 2026 au Bouffes du Nord, Chiens touche à la question de la pornographie en partant du procès à venir de l’affaire « French Bukkake ». Remontant à 2020, cette enquête met en cause le site du même nom pour « viol, proxénétisme et traite d’être-humains ». Le spectacle qui intègre deux cantates de Bach adaptées par Othman Louati prend une forme esthétique chiadée dans le but d’interroger « l’histoire de notre regard par le prisme de l’industrie pornographique ».

@Jean-Louis Fernandez

UN DISPOSITIF SPECTACULAIRE

Sur scène, une scénographie imposante faite de résine et de vêtements empilés donne l’impression d’un monticule gluant, obscène et somptueux. Les comédien.ne.s et musicien.ne.s évoluent sur ce champ de bataille visqueux, la plupart du temps masqués de collants ou de têtes de chien. Projeté sur un écran suspendu au centre, le verbatim d’une des ignobles vidéos disponibles sur le site French Bukkake (aujourd’hui fermé) défile tout au long du spectacle. Ce « film porno » n’est ni plus ni moins qu’un viol collectif organisé, fruit de mensonges, d’abus et de pressions psychologiques auprès de la victime, « Daphné ». Au jeu et aux projections s’ajoute donc la musique, qui a par ailleurs davantage de place  que le théâtre dans cette mise en scène à l’esthétique prolixe.

UNE FORME CONFUSE

Les procédés mis à l’œuvre par la metteuse en scène sont donc nombreux pour aborder cet objet brûlant qu’est  l’affaire du French Bukkake. Néanmoins, la proposition est largement confuse et ne répond pas à la promesse de « remettre au centre les victimes inaudibles d’un système de représentations et d’opérer des points de bascule. » Les formes peinent à dialoguer entre elles et ne font qu’esquisser des réflexions pourtant passionnantes. En effet, si le spectacle souhaite questionner la lisière entre fiction et réalité – quand le constat est qu’un film porno prétend être fictionnel dès l’instant où il pose une caméra – il ne répond pas à tous ces enjeux dessinés. La réalité et la fiction se confondent parallèlement à l’entremêlement de la trivialité et la sublimation, le tout ne produisant pas vraiment d’échange avec les questions amorcées. Devant le constat clair d’une horreur taboue autour de la pornographie et de la culture du viol, la proposition formulée par Chiens manque de précision et de lisibilité.

Chiens de Lorraine de Sagazan
@Jean-Louis Fernandez

QUELLE FIGURATION DE LA VIOLENCE ?

Bien des pistes sont évoquées mais pas explorées. Les questions de dominations racistes annoncées sont tout bonnement absentes, celles sur la place de la religion arrivent comme un cheveu sur la soupe, et celles sur les masculinités sont ambiguës. Lorraine de Sagazan souhaite faire sortir les hommes impliqués dans l’affaire du French Bukkake de la figure du monstre, soit un processus largement appuyé dernièrement par le cas de Gisèle Pélicot, rappelant que les violeurs et agresseurs sont des hommes lambda. Pour autant, les hommes sur scène sont la plupart du temps masqués, armés ou costumés en chiens. Quand ils ne le sont pas, ils sont des caricatures de performative male. Ces deux extrêmes ne permettent pas d’en faire des figures nuancées. Ils occupent par ailleurs la majorité des scènes jouées, laissant très peu de place aux interprètes féminines.

Chiens de Lorraine de Sagazan
@Jean-Louis Fernandez

parole et fiction

Ainsi, même si le geste d’apporter la question de la pornographie sur scène est nouveau et nécessaire, il n’est pas abouti. La parole est à peine laissée aux victimes – les principales concernées – sauf dans un monologue conclusif posant question. Dans ce monologue prononcé par la metteuse en scène après qu’elle a fait la critique de son propre spectacle, cette-dernière présente un entretien qu’elle a eu avec Daphné, entretien qu’elle va peut-être retranscrire car elle l’annonce comme pouvant être « vrai ou faux ». Ce jeu sur ce qui est fiction ou non pose problème dans une situation où de vraies personnes sont en jeu, où donc de vraies paroles ne peuvent pas être un jeu.

Chiens - Lorraine de Sagazan
@Jean-Louis Fernandez

des ambitions confuses

Lorraine de Sagazan débroussaille donc un chantier monstre et ambitieux sans parvenir à formuler une proposition claire. Si les réflexions entreprises sont profondément intéressantes, elles buttent contre un geste spectaculaire dont les intentions sont vagues et le résultat flottant. La maîtrise des interprètes et celle de l’esthétique musicale et visuelle n’est pas en cause, c’est la construction dramaturgique globale qui peine à convaincre. Devant un sujet horrifiant ne pouvant pas laisser indifférent, l’émotion globale demeure confuse. Le tout pose question à bien des endroits de la mise en scène et échoue à interroger le regard des spectateur(ice)s pourtant au centre de ce système de domination patriarcale dont la pornographie est une continuation.


Chœur des Amants (de T. Rodrigues) souffle aux Bouffes du Nord

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Il y a de ces pièces qui marquent au fer rouge de l’amour, qui sont…

Première pièce de Tiago Rodrigues, l’actuel directeur du Festival d’Avignon, Choeur des amants a su donné le ton à une écriture et une carrière remarquable. Ce texte à deux voix d’une simplicité déconcertante met en scène « Elle » et « Lui » racontant simultanément leur histoire d’amour. Le point de départ est une sensation d’étouffement, et la ligne d’arrivée est un souffle apaisé. Vingt ans plus tard, le dramaturge portugais reprend sa première création.

CŒUR À CŒUR chœur des amants

L’exercice est remarquable : une comédienne et un comédien jouent une partition similaire simultanément. À certains moments, le récit trouvent deux versions différentes. Et comme une dispute anodine, le temps s’arrête et une correction se fait. Ce choeur moderne dit la simplicité de l’amour et en décuple la beauté. L’exercice de raconter la même histoire de deux points de vue différents est commun, celui de le faire en même temps est rare – et il est très précieux.

Chœur des Amants (@Pauline Deboffles)

SOUFFLE COMMUN chœur des amants

Cette pièce requiert donc une prouesse technique rare. Alors quand la synchronisation ne pêche que d’un seul mot, l’erreur est fatale. Le soir de la première de cette reprise, quelques rendez-vous mal calés ont donc dissoné, brisant discrètement quoi que notablement ce souffle commun si essentiel au texte. Même si la grande majorité de la pièce était maîtrisée de bout en bout, soufflée et jouée à deux, comme un.e seul.e, ces quelques ratés ont dénoté de la qualité générale.

FAIRE CHŒUR chœur des amants

Il était donc plaisant de rencontrer ce texte remarquable qui a su donné le ton à l’écriture unique de Tiago Rodrigues. Cette esthétique de l’épure qui laisse la part belle aux émotions fortes a de quoi susciter l’admiration. Jouant toujours avec les codes et les formes classiques du théâtre, Tiago Rodrigues a ce sens du groupe et de la communauté que son Choeur des amants élargit jusqu’à l’intime. En dépit donc des quelques perfectionnements à apporter au jeu, ces rencontres avec les textes du dramaturge portugais sont toujours des moments à saisir.

Tournée :

5 decembre 2025: La Ferme du Buisson – scène nationale, cinéma, centre d’art contemporain, Noisiel (France)

8 – 9 janvier 2026: Théâtre de l’Aire Libre, Saint-Jacques-de-la-Lande (France)

22 janvier 2026: Centre d’art et de culture – Espace Culturel Robert-Doisneau, Meudon (France)

24 janvier 2026: Scène Nationale de Dieppe (France)

27 janvier 2026: Les Transversales – Eglise Jeanne d’Arc, Verdun (France)

29 – 30 janvier 2026: L’arc – scène nationale Le Creusot (France)

6 février 2026: Le Molière – Théâtre de Gascogne, Mont-de-Marsan (France)

27 mars 2026: L’Entracte, Sablé sur Sarthe (France)

2 – 4 avril 2026: Théâtre de Liège (Belgique)


festival d'avignon 2025

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Sans tambour (m.e.s Samuel Achache), prendre la note au mot. (théâtre)

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Festival d’avignon : Prologue

festival d'avignon 2025
festival d’avignon 2025 affiches in et off

La 79e édition du Festival d’Avignon (In) et la 59e du Off se clôturaient ce samedi 26 juillet. C’était donc l’occasion de découvrir près de 2 000 pièces (in et off confondus), de qualité, de forme et de fond bien différents pendant trois semaines. D’un magicien misogyne à un Opéra pompeux en passant par du théâtre documentaire de haute voltige – il y a tout et rien à Avignon. La course effrénée au succès et la joute du tractage transforment la ville en une immense pièce de théâtre, temple de la culture et de l’art. Notre sélection purement aléatoire et arbitraire a pour but de valoriser des travaux méritant plus de visibilité mais n’hésitera pas à critiquer les grands noms qui, mauvaise critique ou non, ne manquent jamais de public.

 

scène 1 – la Distance de Tiago Rodrigues

 

La création du directeur du Festival In met en scène les messages qu’un père envoie à sa fille en 2077 alors que celle-ci est partie sur Mars pour créer une nouvelle humanité. Sur scène, Adama Diop et Alison Deschamps incarnent avec tendresse et fragilité cet échange intime à travers la galaxie. Le plateau circulaire tourne au gré d’un récit qui interroge avec une force percutante les questions de mémoire, d’intimité et d’écologie. Une création poétique et politique bluffante en tout point.

 

scène 2 – CRASH de Sophie Lewish (Compagnie Hors Jeu)

 

Coup de cœur de cet Avignon, CRASH redonne vie au procès de l’affaire Tarnac : un groupe anarchiste accusé d’acte terroriste fait l’objet d’un procès demeuré dans les mémoires comme un fiasco judiciaire. Sophie Lewish, la metteuse en scène, a assisté aux trois dernières semaines de ce procès et propose une pièce survitaminée, drôle et politique. Les cinq interprètes jonglent entre de nombreux rôles avec une aisance à toute épreuve, s’avérant toujours justes dans leurs propositions. Foisonnante et pertinente, CRASH se fait le miroir d’une justice faillible dont elle interroge les revers. Un immanquable à voir lors de leur prochain passage près de chez vous.

 

scène 3 – Lights on Chaplin de Alwina Najem-Meyer (Troupe WahnsinN !)

 

Spectacle muet en noir et blanc virtuose, « Lights on Chaplin » reprend Les Lumieres de la Ville dans une forme théâtrale drôle et touchante. Sur le plateau, la magie du cinéma prend vie avec un pianiste live. Les interprètes sont d’une grande justesse et donnent vie à ce théâtre de corps avec expressivité et enthousiasme. Un immanquable de cet Avignon.

 

scène 4 – Les Incrédules de Samuel Achache

 

Que dire de cette création à l’Opera d’Avignon que propose Samuel Achache (Sans Tambour, Orfeo…) ? Etudiant la notion de miracle dans une forme musicale riche, l’opéra débute alors qu’une jeune femme qui vient d’apprendre la mort de sa mère par téléphone voit cette dernière rentrer dans son appartement. S’en suit une coquille vide et pompeuse qui ne dit rien sur rien avec des moyens démentiels. La scénographie a beau être splendide, Les Incrédules met à l’épreuve une lassitude qui ne diminue aucunement durant ses 2h10 de spectacle. Nous voilà coi devant cette proposition pourtant prometteuse.

 

scène 5 – YES DADDY de Bashar Murkus

 

Un homme atteint d’alzheimer appelle un escort à son domicile. Très vite le jeune éphèbe se fait passer pour le fils de ce vieil homme dont il joue avec la mémoire par divers moyens. Cette création intrigante qui pose la question du mensonge, du fantasme et de la mémoire s’échoue dans une série de situations gênantes qui aboutissent à un propos creux. La pièce ressemble davantage à une psychanalyse névrosée et obscène qu’à une réelle proposition sur la solitude et la vérité. Le jeu de mot est prévisible mais ce sera NON, DADDY pour nous.

scène 6 – L’enfant de verre de Leonore Confino et Géraldine Martineau (m.e.s Alain Batis)

Cette fable onirique et touchante déploie un univers d’une grande fragilité. Au sein d’une famille qui s’aime, tout semble transparent mais tout est tranchant. Alors quand Liv brise la mésange de verre dont chaque femme hérite à 15 ans dans sa famille depuis de nombreuses générations, la cage se brise et les non-dits éclatent avec douceur. L’Enfant de verre demeure parfois trop suggestive, mais parvient à viser juste par ce conte théâtral porter au plateau avec beaucoup de poésie.

 

scène 7 – Cabaret Mythique des Mauvais élèves

 

Mis en scène par Shirley et Dino, ce cabaret queer explose les codes de la mythologie pour repenser entre autres la place des femmes et rire avec désinvolture  des mythes fondateurs de l’Occident. Avec légèreté et insolence, les Mauvais élèves rient et chantent pour déconstruire le cis het blanc mythologique et offrent une bulle de joie revigorante.

 

festival d’Avignon : Épilogue

festival d'avignon
FUTUR PROCHE
choregraphie Jan Martens scenographie Joris Van Oosterwijk avec Zoe Ashe-Browne, Viktor Banka, Tiemen Bormans, Claudio Cangialosi, Morgana Cappellari, Brent Daneels, Matt Foley, Misako Kato, Nicola Leahey, Ester Perez, Taichi Sakai, Niharika Senapati, Paul Vickers, James Vu Anh Pham, Kirsten Wicklund et la participation de figurants et la claveciniste Goska Isphording lumiere Elke Verachtert , video Stijn Pauwels costumes Jan Martens, Els Mommaerts, Joris Van Oosterwijk
crédit : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Bien que l’ensemble soit inégal (et c’est aussi le plaisir du festival), la quantité foisonnante de pièce permet à Cendrillon, sa belle sœur et toute la famille de trouver chaussure à son pied. En dépit de la démultiplication gargantuesque du nombre de pièces dans la programmation du Off – dont le modèle économique et écologique peut en ce sens être questionné – Avignon sait se faire terreau de l’innovation artistique et crée trois semaines par an un rempart de culture enlevé et acharné contre la barbarie. C’est aussi le jeu de la création que de laisser sa chance à chacun.e. Et à une époque où la culture en France est attaquée et précarisée, Avignon et ses remparts renferment la joie d’un monde politique qui a parfois des allures de dernier bastion. Alors en dépit des magiciens misogynes et des opéras creux, Avignon rayonne et résiste avec ferveur pour cette nouvelle édition réussie.


Du 9 au 20 avril 2025 (puis en tournée dans toute la France), le Ballet Julien Lestel investit le Théâtre Libre pour une nouvelle interprétation de Carmen. Dansée et résolument urbaine, cette version de l’opéra le plus connu du monde s’annonce prometteuse et moderne.  Julien Lestel, le chorégraphe du projet présente la création comme suit :

« Cette nouvelle adaptation de Carmen (…) entre en résonance avec la prise de conscience actuelle de la place de la femme dans notre société, de son émancipation, de sa volonté d’égalité et soulève la question du féminicide. »

teaser Carmen par le Ballet Julien Lestel

Après, Rencontres en 2023 et Rodin en 2022, Julien Lestel se lance le défi d’une adaptation chorégraphiée d’une durée d’1h10 de l’opéra le plus joué du monde. Projet très prometteur à découvrir dans quelques jours pour les francilien.ne.s. Nous serons présents sur une des dates parisiennes et ne manquerons pas de vous raconter cette prestation en détails. En attendant, prenez vite vos billets pour assister à l’une des représentations programmée près de chez vous.

Découvrez les dates de la tournée de Carmen :

25 janvier 2025  – JOUÉ-LÈS-TOURS Espace Malraux
14 mars 2025  – CAGNES-SUR-MER Casino Terrazur
21 mars 2025  –  PASSY Parvis des Fiz
27 mars 2025  – MONTCEAU-LES-MINES L’Embarcadère
03 avril 2025  – VITRÉ Centre Culturel Jacques Duhamel
04 avril 2025  – SAINT-LÔ Théâtre de Saint-Lô
09 au 20 avril 2025  – PARIS Théâtre Libre
25 avril 2025  – AJACCIO Théâtre l’Empire
28 mai 2025  – MARSEILLE Silo
31 mai 2025  – BORDEAUX Théâtre Femina
10 avril 2026  – YERRES Théâtre de Yerres
11 avril 2026  – LONGJUMEAU Théâtre de Longjumeau
12 avril  2026  – LE BLANC-MESNIL Théâtre du Blanc-Mesnil

Sans tambour (m.e.s Samuel Achache), prendre la note au mot. (théâtre)

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