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Penelope Bonneau Rouis

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Kneecap (Mo Chara, DJ Provai et Moglai Bap) par Tom Beard
Kneecap (Mo Chara, DJ Provai et Móglaí Bap) par Tom Beard

Impossible d’y échapper ces derniers mois : Kneecap s’impose comme l’un des groupes les plus bruyants et affûtés de la scène actuelle. Avec Fenian, le trio nord-irlandais signe un disque plus vaste et plus structuré qu’il n’y paraît au premier abord. Derrière l’énergie et les morceaux taillés pour le live, l’album déploie une palette sonore élargie, entre rave, trip-hop et expérimentations électroniques, tout en affirmant une ligne politique toujours plus frontale.

Dans la continuité de Fine Art (2024), Fenian marque une étape : celle d’un groupe qui ne se contente plus de provoquer, mais qui organise son propos. La réappropriation du terme “Fenian”, longtemps utilisé comme insulte, devient ici un fil rouge. C’est un geste à la fois identitaire et politique, qui traverse des morceaux oscillant entre satire, confrontation directe et moments plus introspectifs. Entre chaos et écriture plus dense, Kneecap gagne en ampleur sans perdre son mordant.

À Paris, c’est dans un hôtel chic à deux pas de Montmartre que Mo Chara, DJ Provai et Móglaí Bap donnent rendez-vous. Étendus sur des canapés aux tissus épais, ils enchaînent poignées de main, sourires larges et blagues instantanées. L’échange commence avant même d’avoir commencé, car avant d’entrer dans le vif du sujet, le groupe et la journaliste se perdent dans une longue conversation sur la meilleure manière d’imiter un accent irlandais…

Pop’n’Shot : C’est impossible de dire « Smugglers and Scholars » sans imiter votre accent. 

Mo Chara (Kneecap) : (rires) Oh ! Bien joué, il est bon ton accent irlandais. Le secret, c’est de retirer le H après le T et de faire une intonation qui monte à la fin de ta phrase : « Tank yoU » 

Pop’n’Shot : Ouais j’ai remarqué ça… Tank YoU !

Mo Chara : Ouais, voilà très bien. Nous, dans le nord, on prononce pas le T non plus, on met un F à la place. Fank yoU. 

DJ Provai (Kneecap) : Ank YOu ! (Rires)

Mo Chara : Parfois, en interview, je m’oublie et je prends un accent australien ! 

Pop’n’Shot : Good day, mate ! 

Mo Chara, Dj Provai : Good day, mate !!! 

Móglaí Bap débarque dans la salle en tapant du pied et se jette dans le fauteuil. 

Pop’n’Shot : On commence ? 

Mo Chara : Allez ! 

Pop’n’Shot : Un, deux, trois ! Comment on dit en irlandais ? 

Móglaí Bap (Kneecap) : Aon, dó, trí. 

DJ Provai : Un, deux, trois.

Pop’n’Shot : Comment vous décririez votre album en quelques mots? 

Mo Chara : En quelques mots ? Impossible ! On est irlandais, on peut pas contenir une idée en quelques mots, on parle trop. On peut faire cent mots ? 

Pop’n’Shot : Oui. Les français sont pareils. 

Mo Chara, DJ Provai et Móglaí Bap, en choeur : en quelques mots… Ils soufflent. 

DJ Provai : Explosif ! (Rires) Profond ! 

Mo Chara : Je sais pas, je suis trop mauvais à ce jeu. On préfère laisser les gens se faire leur propre analyse du projet. Avec Kneecap, on veut pas se cantonner à quoique ce soit. 

Pop’n’Shot : Question suivante, celle-là elle marche pas, c’était un crash test. Donc cet album s’appelle Fenian. Ce n’est pas le premier projet qui contient ce mot, puisque vous aviez déjà la chanson « Fenian Cunts ». Qu’est-ce qui vous a poussé cette fois à construire tout un album autour de cette identité ? 

Móglaí Bap : « Fenian Cunts » était une chanson qui s’inspirait de cette insulte qu’on balance aux militants irlandais depuis plusieurs décennies. Le terme Fenian est un terme qui vient du folklore du pays, des soldats irlandais, qui a été détourné en terme injurieux. C’est un mot que beaucoup de gens se sont réappropriés et veulent se débarrasser de cette image de sauvage, de malpropre qui lui a été associé. C’est une vision colonisatrice, ça. Et récupérer ce mot, c’est très important pour la population irlandaise, c’est récupérer ce qui nous appartient. 

Pop’n’Shot : Et sur l’album, c’est Fenian au singulier. Pas au pluriel. Pourquoi ? 

Móglaí Bap : Belle observation, bien joué. 

Mo Chara : Merde, je sais pas. 

Pop’n’Shot : Je vous ai coincés là, hein ? (Rires) Pardon, je me suis rendue compte de ce détail quand Moglai Bap répondait. 

Mo Chara : (rires) en fait, en général, Fenian est généralement utilisé au singulier, comme un adjectif. Il arrive avant un autre mot : Fenian bastards, fenian cunts. 

DJ Provai : Et l’origine du mot vient de « guerrier »…

Mo Chara : En vrai, on y a pas réfléchi à ce point… (rires) 

Pop’n’Shot : Sur le morceau « Smugglers and Scholars » —

Móglaí Bap : excellent l’accent ! 

Pop’n’Shot : Merci, c’est euphorique ! (Rires) Il y a un sens historique très fort et d’appel à l’action collective. Est-ce que c’est par besoin de garder l’Histoire en vie ou c’est pour faire un parallèle avec ce qu’il se passe dans le monde aujourd’hui ?

Mo Chara : L’idée originelle du morceau était de se moquer de cette vision de l’Irlande que le monde extérieur peut avoir. On a beaucoup d’intellectuels, scientifiques, littéraires, mais il y a aussi ce stéréotype sur les irlandais qui sont considérés stupides, principalement aux États-Unis ou en Angleterre. Pendant les Troubles, tout le monde pensait que le pays était « Cauldron and Clover » (chaudron et trèfles)  et on a joué sur les mots avec « Smugglers et Scholars » (dealers et intellectuels).

Móglaí Bap : En Amérique, principalement les descendants d’immigrés irlandais, ils ont une vision très distordue de ce qu’est l’Irlande. Les gens imaginent des lutins, des arc-en-ciels et qu’on vit tous dans des petits cottages. 

DJ Provai : il y a eu aussi une campagne de propagande ! 

Mo Chara : Leproganda ! 

DJ Provai : En Angleterre, ils nous représentaient comme des singes qui boivent de la bière, très agressifs. C’était même dans les journaux britanniques. On nous représentait comme des sauvages pour justifier ce qu’ils faisaient au peuple irlandais. Tu regarderas, c’étaient des images atroces. 

Pop’n’Shot : Aujourd’hui, l’Irlande est très idéalisé, il y a une concentration qui est faite dessus. Ça se remarque sur les réseaux sociaux, dans les séries, cette vision américanisé du pays. Comment on navigue entre l’identité irlandaise et cette vision fantasmée ?

Móglaí Bap : Je vois très bien ce que tu veux dire, c’est une vision très américaine. Ils sont incapables de comprendre le quotidien. Ils imaginent qu’on vit dans une chaumière avec le feu dans la cheminée. J’adorerais hein, mais c’est pas la réalité. 

Mo Chara : Fais ce que tu veux !

Pop’n’Shot : Je pense pas qu’il y fasse bien chaud en hiver par contre…

Móglaí Bap : C’est surtout illégal maintenant, parce que les matériaux utilisés pour les construire étaient très mauvais pour l’environnement. 

Mo Chara : De quoi ? Les chaumières ? Mais non…

Pop’n’Shot : De toute façon, je l’ai toujours dit : rien de mieux qu’un HLM ! (Rires) Vous savez, en préparant cette interview, je me suis rendue compte que j’avais interviewé beaucoup d’artistes de République d’Irlande, mais pas d’Irlande du Nord et — 

Mo Chara : Oh c’est génial ! 

Móglaí Bap : Qui ?

Pop’n’Shot : Fontaines D.C., Sprints, euh….

DJ Provai : J’ai compris Prince ! 

Pop’n’Shot : Bien sûr, Prince, le roi de la funk de Minneapolis, du comté de Galway. (Rires)

Móglaí Bap : Il est mort ?

Mo Chara : Oui, il y a dix ans. 

Moglai Bap : Oh non… 

Pop’n’Shot : On parle du même Prince, hein ? 

Mo Chara : Oui…. Prince Andrew. 

Pop’n’Shot : Lui, il devrait être mort ! (rires) 

DJ Provai : Sinéad O’Connor s’est battu avec lui. 

Pop’n’Shot : oui, elle en parle dans son livre ! Elle le décrit comme Dracula. 

Mo Chara : C’était un super artiste, mais il avait l’air impossible à vivre… Mon dieu, on est pas bons à l’exercice de l’interview tous les quatre… on est trop bavards, faut qu’on se foute en terrasse pour une bière (rires) !

Pop’n’Shot : Ahem ! Oui ! Je voulais justement vous parler du film Kneecap réalisé par Rich Peppiatt. C’est comme ça que je vous ai découverts en 2024, comme la plupart de votre public non-irlandais, j’imagine. C’est un point très important dans votre carrière. Un artiste vit autant grâce à sa musique, que grâce à l’image qu’il véhicule. Vous voyez le film comme une extension de votre musique ou un espace séparé où vous avez pu raconter votre histoire différemment ? 

Mo Chara : Eh ben, c’est difficile de dissocier le film de nous, vu que le film s’appelle littéralement Kneecap ! Mais c’est une version romancée de qui sont nos personnages de scènes. On joue des extensions de nous-mêmes. Heureusement, le film s’est avéré pas si mal. La plupart des biopics sont vraiment très mauvais et on rejoue en boucle les passages glorieux, mais on garde sous silence les périodes plus sombres, plus réalistes que les artistes traversent. On aurait pu être connus comme ce groupe qui a ce film de merde à leur nom, comme Prince.

Móglaí Bap : Il a fait un film ? 

Pop’n’Shot : Trois même. 

Móglaí Bap : Wow. Ils sont si mauvais que ça ?

Mo Chara : Il joue dans les trois ? 

Pop’n’Shot : Ouais ouais, mais bref ! 

Mo Chara : Oui, du coup pour répondre à la question : Kneecap le film est très connecté à notre réalité, encore aujourd’hui. Il raconte notre histoire, celle des chansons ! Beaucoup des histoires du film sont inspirées de nos chansons et des nos vraies expériences. C’est un beau mélange de tout ça. 

Fenian - Kneecap - disponible le 31 mai
Fenian – Kneecap – disponible le 31 mai

Pop’n’Shot : En dehors de la dimension cinématographique, il y a une importance grandissante sur les visuels d’un artiste, avec les réseaux sociaux, les clips, etc. Est-ce que ça influe votre manière de concevoir votre musique ? 

Mo Chara : Hmm… Non. 

Pop’n’Shot : Je peux développer mon propos. 

Mo Chara : Vas-y, en fait. 

Pop’n’Shot : C’est plus une sensation qu’un fait. En soit, tout le monde a une caractéristique qui fait qu’on nous reconnait, mais quand tu deviens un artiste, ça devient une signature, un logo. Chappell Roan et ses cheveux roux, Prince et le violet, Freddie Mercury et la moustache et sa veste jaune… Et je me demandais si avec la pression des réseaux sociaux et en devenant de plus en plus connus, ça affectait l’élaboration de l’image de Kneecap ? Si vous vous sentiez obligés de vous en créer une ? 

Mo Chara : Bonne question ! C’est pas vraiment ce à quoi on pense pour être honnête. On ne fait pas des choix en fonction d’une certaine image ou d’un visuel. Si une chanson naît d’un moment alors c’est que ça avait besoin d’arriver. Il y a des chansons qu’on a écrit pendant qu’on préparait Fenian qui ne figurent pas sur l’album, mais c’est parce que le moment dans lequel elles ont été conçues est passé et elles nous paraissaient obsolètes. L’image est importante pour un artiste, pour être identifié, ça c’est sûr et on le comprend, mais on se concentre sur d’autres choses. L’image te confine à une boîte et c’est à l’opposé de ce que l’on veut être. 

DJ Provai : Pour rebondir ce que tu dis, tu parlais de Freddie Mercury et de sa moustache, mais elle est arrivée plus tard dans sa carrière. 

Mo Chara : Qu’est-ce qui est arrivé en premier ? La musique ou la moustache ? (rires)

DJ Provai : Mais le truc, c’est qu’effectivement, un jour il a débarqué sur scène avec une moustache et une veste jaune et les gens ont gardé cette image de lui. C’est presque une vision posthume. Et si les gens s’y sont accrochés, c’est sûrement parce que c’était un bon choix de sa part, mais un artiste finit toujours par dépasser l’image. 

Mo Chara : T’es plus qu’une cagoule !  

Pop’n’Shot : Et qu’est-ce qui a changé le plus dans votre approche de la musique depuis vos débuts en 2018 ? 

Móglaí Bap : Oh ! On voulait un son plus mature, même par rapport à Fine Art. Dan Carey a produit Fenian, il a travaillé avec Fontaines D.C., Wet Leg et d’autres encore. Notre collaboration a permis à cette envie de voir le jour. Dan a des sons très complexes, avec des synthétiseurs, et son approche de la musique correspondait à la nôtre. Aussi, au niveau des paroles, je pense qu’il nous a permis de nous épanouir mieux, et d’apporter cette maturité à notre écriture. 

Kneecap (Mo Chara, DJ Provai et Moglai Bap) par Tom Beard
Kneecap (Mo Chara, DJ Provai et Móglaí Bap) par Tom Beard

Pop’n’Shot : Nous sommes donc dans une période où les réseaux sociaux sont prédominants dans le monde. Comment on vit le fait d’être artiste constamment observé, tout en étant vous mêmes des consommateurs qui observent ? 

Móglaí Bap, en sifflant : Woaaah, bien joué.

Mo Chara : T’as besoin de plus de temps pour qu’on continue cette interview! Wow, euh…  ça demande de la réflexion ! C’est canoniquement épuisant comme rythme ce rapport aux réseaux sociaux aujourd’hui, mais dans tous les cas, oui, tu dois te vendre sur les réseaux sociaux pour exister. Je pense que plus tu gagnes en succès, plus tu perds en liberté ou en paix et silence, disons. C’est à double tranchant cette position : pour tout le positif qui t’arrive, tu dois te préparer à du négatif, de l’inconfort.

Móglaí Bap : Et en même temps, la raison principale pour laquelle Kneecap en est là où il est aujourd’hui, c’est grâce aux réseaux sociaux. On ne passait pas à la télé, on ne passait pas à la radio. On a dû chercher notre propre manière de créer du lien et d’aller chercher la connexion avec les gens. On a créé une communauté sur WhatsApp, le canal Instagram… Mais je dois l’avouer, ça peut être chiant les réseaux sociaux en permanence. Mais ça a été important pour les plus petites communautés comme la nôtre de pouvoir prendre contact comme ça.

Pop’n’Shot : Comment vous voyez l’évolution de l’irlandais dans votre musique à mesure que le public devient de plus en plus international ?

Móglaí Bap : Je pense que parce que peu de gens parlent l’irlandais, les gens connectent avec l’énergie derrière le projet même s’ils ne comprennent pas tout. Parce que même en Irlande, tout le monde ne parle pas irlandais. Avec Kneecap, on a créé cette atmosphère qui met les gens à l’aise. Dans ce monde, on part du principe que l’on doit tout comprendre, que c’est une nécessité, mais c’est pas forcément vrai, surtout en musique. On est pas obligés de comprendre quelque chose pour l’apprécier. Il n’y a pas que la musique en anglais. C’est pour ça qu’on est allés au Japon, ils nous aiment beaucoup et pourtant ils nous comprennent pas forcément. Beaucoup de gens que j’y ai rencontré ne parlaient même pas anglais, alors l’irlandais on s’assoit dessus, mais ça ne les a pas empêchés de passer un bon moment au concert et de revenir.

Mo Chara : C’était quoi la question déjà ? L’évolution de la langue dans notre musique ? L’idée c’est que tu fais de la musique pour toi, pas pour les autres. Au moment où tu commences à faire de la musique pour les autres, t’es foutu.

Pop’n’Shot : Et c’est quoi la chose la plus fenian que vous ayez jamais fait ? 

Mo Chara : J’ai joué James Connolly dans une pièce de théâtre à l’école !

Móglaí Bap : J’ai bu 12 ou 14 pintes de Guinness avec Liam Cunningham.

DJ Provai : Euh…

Mo Chara : La chose la plus Fenian qu’il ait jamais fait c’est de prendre son temps pour répondre !

Fenian sort le 1er mai et le groupe sera de passage à Paris le 20 novembre prochain au Zénith de Paris.

 


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Blue Morpho d'Ed O'Brien, disponible le 22 mai 2026
Blue Morpho d’Ed O’Brien, disponible le 22 mai 2026

Le 22 mai, Ed O’Brien sort son nouvel album Blue Morpho. C’est dans l’atmosphère feutrée du Studio 28, le plus ancien cinéma de Montmartre, qu’Ed O’Brien est venu présenter Blue Morpho. À l’occasion d’une projection du film accompagnant l’album, le guitariste de Radiohead s’est livré lors d’une discussion animée par la journaliste Sophie Rosemont. Un échange intime où l’artiste est revenu sur la genèse d’un disque profondément personnel.

UN ALBUM DE GUÉRISON

Il y a des disques qui naissent d’une envie. D’autres d’une nécessité. Blue Morpho appartient sans hésitation à la seconde catégorie. Derrière ce projet, Ed O’Brien raconte une traversée intérieure. Plutôt que de parler de dépression, il préfère parler de  « dark night of the soul« ,  une nuit sombre de l’âme donc, qu’il a fallu affronter plutôt que fuir.

 « Quand on est en flamme, il faut traverser le feu« , confie-t-il lors de la présentation au Studio 28. Là où l’instinct pousse à éviter la douleur, lui choisit de s’y confronter. Car pour lui, le processus est essentiel : en période de crise, tout semble se désintégrer, mais c’est aussi là que quelque chose peut renaître. Cet album est donc un travail de reconstruction. Une plongée dans l’obscurité pour en extraire des fragments de lumière. Une idée qui fait écho à Leonard Cohen, pour qui la beauté naît précisément de ces fissures.

Une PRODUCTION signée PAUL EPWORTH

Dans cette démarche introspective, Ed O’Brien s’est entouré du producteur Paul Epworth, dont le rôle s’avère déterminant pour donner forme à cette matière brute. Le morceau Blue Morpho, qui donne son titre à l’album, en est l’exemple parfait. À l’origine, aucune structure, aucun plan, just une intuition. « Je n’y croyais pas au départ », raconte Ed O’Brien, « Paul a travaillé avec des artistes brillants comme Adele ou Arlo Parks, il a gagné un Oscar, je ne pensais pas qu’il voudrait travailler avec moi. » Mais dès la première rencontre, l’évidence est là et tous deux réalisent qu’ils ont capturé quelque chose d’unique : une énergie presque magique.

Musicalement, Blue Morpho est une réussite. Les arrangements sont délicats, mêlant textures électroniques et guitares aériennes. L’album révèle la source d’un souffle planant, ce même souffle qui fait la signature de Radiohead, dont on devine ici les racines et l’univers sous-jacent. Chaque morceau semble respirer, alternant moments de transe contemplative et envolées lumineuses. L’album réussit le pari de traduire en sons les émotions profondes de sa création : apaisement, renaissance, et émerveillement. C’est un voyage sonore où chaque écoute révèle de nouveaux détails, et où la musique papillonne véritablement, légère et magique, d’un instant à l’autre.

COMMENT TROUVER L’INSPIRATION

Chez Ed O’Brien, l’inspiration se capte, mais ne se force pas. « La musique, c’est comme un papillon, elle ne se pose jamais longtemps. »  Pendant cette période de nuit noire, il accumule ainsi des dizaines d’enregistrements vocaux sur son téléphone, sans chercher à structurer. Chaque matin, il joue pendant des heures, dans un état proche de la transe. « Je n’essayais absolument pas de composer. C’était presque cérémoniel. C’est une fois que j’ai réécouté que je me suis rendu compte que je tenais vraiment quelque chose. » Mais cette ouverture s’accompagne de pratiques très concrètes, qu’il évoque également lors de la discussion avec Sophie Rosemont : marcher chaque jour, respirer, méditer, s’immerger dans l’eau froide. Des gestes simples pour traverser les périodes sombres.

Car cet album est aussi profondément lié à un lieu : une grande partie des images et des sons ont été enregistrés dans son jardin au Pays de Galles. Un refuge devenu espace de guérison, une « cathédrale » à ciel ouvert où la nature devient centrale. La nature joue un rôle fondamental. En s’y immergeant, il trouve une paix presque spirituelle, une réponse à un monde moderne qu’il juge déconnecté de ces expériences essentielles.

UNE MÉTAMORPHOSE EN TROIS ACTES

Le titre Blue Morpho — celui d’un papillon — symbolise la transformation. Une idée qui structure l’album comme une œuvre en trois actes, inspirée du théâtre antique et du « voyage du héros » de Joseph Campbell, pour définir le voyage initiatique en narratologie. Le papillon devient une métaphore centrale : en grec, « psyché » signifie à la fois l’âme et le papillon. Son cycle, chenille, chrysalide, papillon,  incarne cette idée de renaissance et lui évoque le cycle humain de la jeunesse, l’age adulte et la vieillesse.  Dans cette logique, la douleur devient nécessaire. Comme dans la nature, où chaque catastrophe prépare une nouvelle vie. « Tout doit se détruire pour que quelque chose recommence. »

Difficile, finalement, de parler de Blue Morpho sans évoquer le film qui l’accompagne, projeté ce soir-là au Studio 28. Un film naturaliste, poétique, composé en grande partie d’images captées dans son jardin gallois. Comme il le souligne : « Les sensations que j’évoque sur cet album dépassent les paroles alors un film me semblait nécessaire. » Pour le projet, il fait appel à Kit Monteith, réalisateur, monteur et musicien. Cette dimension visuelle devient essentielle pour comprendre l’album, dans la lignée de certaines œuvres de Radiohead où son et image sont intimement liés. On se souvient notamment de l’album de Thom Yorke sorti le 8 mai dernier, Tall Tales, sur lequel il mélangeait également l’image et le son dans un film expérimental.

CRÉER SANS SE FORCER

Au cœur de tout cela, une philosophie simple on disait : ne jamais forcer la création. « Ne crée pas si tu ne passes pas un bon moment. Quand ça vient, c’est un don et il faut le chérir. » dit-il à quelqu’un dans l’assemblée. Ed O’Brien revendique aussi une posture de débutant permanent. Une manière d’avancer sans se répéter, inspirée notamment par David Bowie : plonger dans l’inconnu, accepter l’inconfort, et continuer d’explorer.

Au fond, Blue Morpho est un passage. Une traversée de l’ombre vers la lumière, fragile et nécessaire, comme le battement d’ailes d’un papillon. Et peut-être, au détour d’un morceau ou d’une image, une invitation à faire de même.


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Melody's Echo Chamber par Diane Sagnier
Melody’s Echo Chamber par Diane Sagnier

Energie stellaire que Melody’s Echo Chamber. Trois ans après Emotional Eternal, la musicienne et productrice française revient avec Unclouded. Un album velouté, clairvoyant et peut-être le plus cohérent de sa carrière. Avec elle, nous avons parlé de créativité libérée, d’algorithmes abyssaux et de Hayao Miyazaki. Rencontre. 

Trouver l’équilibre

Nous avons rencontré Melody’s Echo Chamber dans les bureaux de son label, dans le 17ème arrondissement de Paris. Récemment installée en Bretagne, elle n’était à Paris quelques heures avant de se rendre à Londres pour la suite de sa promo. Entrevue spéciale, donc. Son quatrième album, Unclouded, est sorti le 5 décembre dernier et semble être son projet  le plus équilibré à ce jour : « Il représente un état d’esprit idéal pour moi, un esprit que je recherche et que je cultive tous les jours, pour être désencombrée de nuages d’émotions diverses et variées, » explique-t-elle, « sur cet album, j’ai l’impression d’avoir trouvé une nouvelle foi. Ma déesse, ce serait la créativité. La nature c’est la créativité pure. »

Difficile, à l’écoute de Unclouded, de ne pas ressentir ce cap franchi. L’album se déploie comme un aveu d’espoir, celui d’un passage d’un besoin d’évasion constant à celui de la reconnection à l’experience même de vivre.  « Avant j’avais l’impression que je devais créer d’autres mondes pour m’échapper, parce que celui dans lequel je vivais m’oppressait et j’allais dans d’autres mondes. Sur Unclouded, je suis retombée amoureuse de la vie de manière plus profonde et plus simple. C’est une connection à la source du flot et de la créativité et de la nature. J’y raconte cette expérience. »

Cette dimension est d’autant plus évidente que l’univers de Melody’s Echo Chamber a toujours été profondément visuel, presque cinématographique. Le titre de l’album est d’ailleurs emprunté à une citation de Hayao Miyazaki, extraite de Princesse Mononoké : « Tu dois voir avec des yeux non troublés par la haine. Vois le bien dans ce qui est mal, et le mal dans ce qui est bien. Ne te range d’aucun côté, mais jure plutôt de préserver l’équilibre qui existe entre les deux. » C’est précisément là que se niche la philosophie de Unclouded : au cœur d’une pensée non binaire, fluide, où la vérité n’est jamais figée. « Miyazaki est un artiste qui me connecte à un monde particulier, celui de l’enfance, mais aussi celui de l’équilibre « , me confiera-t-elle plus tard.

La Genèse d’Unclouded

Installée en Bretagne, Melody évoque les longues marches quotidiennes près de l’océan, essentielles à son équilibre mental. Pour elle, la musique fonctionne comme un cycle infini, une succession de vagues. Lorsque j’évoque « Daisy », dernier morceau de Unclouded en collaboration avec El Michels Affair, son visage s’illumine : « C’est génial que tu aies remarqué ça. Je l’ai placé là volontairement, pour créer cet effet de boucle. Ce n’est pas une conclusion, mais une ouverture. C’est quelque chose que j’ai envie de continuer à explorer sur le prochain album, notamment en retravaillant avec El Michels Affair. » Elle poursuit : « Je vois la créativité comme un flot, et la nature en est l’incarnation. Je suis fascinée par sa capacité d’adaptation, ses mutations, ses transmutations; elle trouve toujours des solutions. J’ai besoin d’une bulle de nature pour créer. Ça s’entend dans les arrangements, très végétaux. Et ça vient aussi de mon producteur Sven Wunder, qui travaille comme un impressionniste : il peint plus qu’il ne compose. »

C’est une première collaboration entre l’artiste française et le producteur suédois. Une rencontre à la fois instinctive et risquée, vécue comme un saut dans l’inconnu par Melody. Avec un petit rire, elle raconte s’être « crashée » dans son univers, portée par une énergie aussi stimulante qu’intimidante. Ne pas se connaître, accepter l’incertitude, faire confiance au mouvement ; le duo entame le travail à partir d’une démo, « Memories Underground » : « il y a énormément d’énergie dans ce morceau parce que c’est sur celui-ci que l’on s’est rencontrés. On voulait que ça marche et l’énergie était drôle et vive. On a beaucoup joué. » Si Melody choisit Sven Wunder, ce n’est pas un hasard. Elle cherchait chez lui ce qui lui avait parfois manqué auparavant : une rigueur sonore, une cohérence globale, un disque pensé comme un tout, de A à Z. Habituée à se laisser guider par l’intuition et la dispersion, elle ressent cette fois le besoin d’un cadre clair, structurant, presque rassurant. Unclouded naît ainsi d’un désir de concentration, d’équilibre donc, plutôt que de débordement.

Pour la première fois, Melody aborde la création avec des outils de projection : vision board, objectifs artistiques définis en amont et rompt avec son ancien mode de travail, plus flottant, où « advienne que pourra » servait de mantra. Elle décide de recentrer le projet autour d’un axe fondamental : la batterie. Instrument qu’elle décrit comme magique, « son instrument », capable de mettre en mouvement à la fois le corps et l’âme. Le groove devient le point d’ancrage autour duquel tout gravite. La vision s’impose rapidement : immerger l’auditeur dans un flot continu, porté par sa voix, une rythmique vivante et un nuage de guitares. Malgré la richesse et la diversité des musiciens impliqués, Melody réussit à revendiquer une forme de direction bienveillant, où le cadre sert avant tout à libérer. « Une de mes grandes qualités en tant que ‘chef de projet‘ », dit-elle, c’est que j’arrive à aller capturer les trésors des gens et les faire sortir de leur zone de confort. » Là où Sven Wunder déploie habituellement une musique luxuriante, ornementale et élégante, elle choisit de distordre, de détourner, de provoquer des rencontres inattendues. En retour, il l’entraîne vers des territoires nouveaux, en l’entourant de musiciens issus des scènes soul, jazz ou folk suédoises. Autant de voix qui viennent enrichir Unclouded sans jamais en brouiller la clarté.

être artiste en 2025

Lorsque la conversation glisse vers l’époque actuelle et la promotion musicale sur les réseaux sociaux, Melody marque un temps de réflexion. « C’est abyssal ce qu’il se passe aujourd’hui. Le moment du partage est devenu un gouffre. On doit créer du contenu, mais il ne peut pas être profond, parce que c’est du format court, dicté par des algorithmes. C’est presque impossible pour un artiste de se faire connaître sur les réseaux, et en même temps c’est primordial, c’est ambigu. » Cependant, elle reconnait une certaine forme de privilège dans son rapport aux réseaux sociaux : « Nous on a bossé pendant deux ans et demi et on veut tout faire pour qu’il ait une vie. J’ai la chance d’avoir une audience et une communauté qui va me suivre et jeter une oreille à ce que je fais, qu’ils aiment ou pas. »

Aujourd’hui, les formats d’écoutes ont évolué, la patience aussi. Exit les disques entiers selon certain.es, concentrons-nous sur les sorties de singles à l’infini. Ce n’est pas le cas de Melody’s Echo Chamber qui favorisera toujours le travail d’un album, qu’elle conçoit comme des récits entiers, des tableaux plutôt que des fragments. « Certaines personnes dans les commentaires trouvent ça étranges que mes morceaux soient plus courts, » raconte-t-elle, « mais moi je trouve ça tellement logique ; ma propre attention a diminué. J’ai déjà exploré des morceaux de 7 minutes, et peut-être que ça reviendra mais là ça représente notre époque. »

Quand Melody repense à ses débuts et aujourd’hui, son évolution, une chose n’a pas changé, assurément. « Ma passion pour la musique n’a pas bougé. J’ai toujours autant d’amour à faire ce que je fais et mon processus d’alchimiste de transmutation. J’aime l’échange de la collaboration, de présenter ses mondes intérieurs. »

Melody’s Echo Chamber sera en tournée Européenne en avril 2026, avec un passage par le Trianon le 23 avril.


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Paper Moon (1973) de Peter Bogdanovitch
Paper Moon (1973) de Peter Bogdanovitch

Dans l’Amérique cabossée de la Grande Dépression, Peter Bogdanovich filme un duo d’escrocs au grand cœur : Ryan et Tatum O’Neal, père et fille à l’écran comme à la ville. Paper Moon est une arnaque sentimentale, une fable sur la tendresse maquillée et la survie par la ruse. On y apprend qu’il existe mille façons d’aimer, même quand on n’en connaît aucune.

Sortez vos mouchoirs : magie du cinéma en cours

Il faut toujours revisiter ses classiques. Surtout si ceux-ci ont fait pleurer votre mère quand elle avait votre âge. Attention, n’y voyez pas là un sadisme de ma part, ni un complexe d’Œdipe mal soigné. Oh non. Les larmes dont je parle ne viennent pas d’une tristesse écrasante suite à un dénouement déchirant. Je ne parle ni du Choix de Sophie ni de Titanic. Deux films que je n’ai pas (encore) vus.

Les larmes dont je parle, vous les connaissez, j’espère, autant que celles qui nous montent lors de la scène de la porte dans Titanic — pas besoin de voir un film pour en connaitre sa scène la plus marquante manifestement. Je parle des larmes qui nous montent face à la beauté d’un plan, d’un paysage, d’une nostalgie, d’un duo, de la relation peu conventionnelle d’un père et de sa fille. Enfin, plus que de larmes, je parle d’un film : Paper Moon.

It’s only a paper moon…

Dans l’Amérique prohibée des années 30, Addie Loggins (Tatum O’Neal) perd sa mère dans un accident de voiture. Elle a 9 ans et se retrouve seule ; dans les environs, tout le monde s’accorde à dire que la défunte était une femme de petite vertu. C’est sur son enterrement que s’ouvre le film. Face à la caméra, un visage d’enfant dur et impassible, filmé légèrement en contrebas, les yeux rivés sur la tombe. À ses côtés, seulement un prêtre et deux voisines. L’éloge funèbre est vite perturbée par l’arrivée en fanfare d’un étranger au volant d’une voiture crapotant, au bord de la panne technique. Pffffrrtt pffrrrt, clac ! Il se gare, ferme la porte et marche un peu trop gaiement vers la cérémonie. Le plan est fixe. On le voit visser son chapeau sur ses boucles blondes, enfiler sa veste à la hâte, arracher les fleurs d’une tombe. En quelques secondes, le portrait de Moses Pray (Ryan O’Neal) est dressé. On comprend vite qu’il est l’un des anciens amants de la mère d’Addie et qu’il est donc peut-être le père de cette dernière. Mais il est plus que ça : goguenard, voleur, charmeur, toujours légèrement marginal et désaccordé avec le monde qui l’entoure. Les aventures peuvent commencer.

Paper Moon (1973) de Peter Bogdanovitch
Addie Loggins (Tatum O’Neal) – Paper Moon (1973) de Peter Bogdanovitch

Ne tombons pas dans l’écueil de paraphraser un film, ainsi revenons juste sur quelques détails pour saisir l’enjeu de l’histoire. À contre-cœur, Moses ‘Moze’ Pray se voit confier la garde d’Addie pour l’emmener à St Joseph, Missouri, chez sa tante. On passera la folie de voir des voisines laisser partir une enfant avec un inconnu. Disons que c’est une facilité narrative… et une autre époque, peut-être. Sauf que ce qu’elles ignorent, c’est que Moze est un voleur à la petite semaine. Magouilleur de première, il a lancé une entreprise de fausses bibles à revendre aux femmes fraichement veuves et à qu’il fait croire qu’elles ont été commandées (mais pas encore payées) par leurs maris peu avant leur mort. Dès la scène suivante, en utilisant Addie à son insu, il fait chanter le frère de l’amant marié de sa mère (qui était au volant au moment de l’accident), et obtient 200$ « pour aider l’enfant ». Il s’achète aussitôt une nouvelle voiture. Addie, plus maline qu’il ne le pense, réclame plus tard ses 200$ et l’intrigue du film commence dès lors : Moze doit lui rembourser son argent, sinon elle le dénonce à la police. Une animosité s’installe entre les deux, mais qui se dissipera peu à peu avec toutes les arnaques qu’ils mettent en place.

Paper Moon (1973) de Peter Bogdanovitch
« I want my 200$! »

Paper Moon ou L’Amérique de la jeunesse perdue

Paper Moon révèle plusieurs choses. Il aborde la relation filiale, la peur du rejet, le besoin de connection et le rapport à l’arnaque comme manière de survivre. Paper Moon met en scène des personnages esseulés dans un pays qui leur fait faux bond : une enfant traumatisée, endeuillée qui ne l’exprime jamais. Un beau-parleur plus vulnérable qu’il ne le laisse croire. Une danseuse prostituée qui n’a aucune perspective d’un avenir meilleur. Une adolescente exploitée et mal-traitée par la danseuse. Ils habitent une Amérique dépeuplée, sur des routes interminables, où tout est éphémère, accidentel, fragmentaire.

C’est évidemment le personnage d’Addie qui nous frappe le plus. La performance est inoubliable, tout en retenue et dureté. À peine orpheline, elle fait face à une réalité terrifiante : personne ne veut d’elle et elle se retrouve dans la voiture de cet inconnu qui est peut-être son père, qu’elle sait qu’il est son père et qu’elle sait qu’il sait qu’il est son père. Pourtant il refuse. Il se refuse cette éventualité en surface, alors qu’au fond de lui, quelque chose remue, s’affirme, devient une évidence que cette enfant est sa fille. Peut-être pas de sang, d’accord admettons que ce ne soit pas sa fille, mais la relation dépasse très vite ces liens-là et devient la connection tant espérée de ces deux âmes. Tout est éphémère, je le disais. Sauf eux.

Dans le creux d’un regard

Attention, ne vous laissez pas avoir par ces prémices. Paper Moon n’est pas un film dramatique, mais il n’en est pas pourtant excessivement comique. Il se cale juste au creux de tout ça, aussi doux-amer qu’un mélange des genres puisse être. Il vous fera plus sourire qu’autre chose tant les personnages sont attachants.

Ça parle beaucoup dans le film, ça râle beaucoup aussi. Ça s’engueule, ça panique et ça se recentre. Mais c’est dans les regards que tout se joue. La photographie du grand chef opérateur László Kovács (Easy Rider, Ghostbuster, etc) est une addition parfaite à la narration du film. Celui-ci est esthétiquement sublime, épuré et composé d’assez peu de personnages. Ce film parle de deuil, sans jamais prononcer le mot, ni lâcher une larme. Dans ce road-movie, on voyage léger et on garde le passé sous le tapis. Addie vit avec le fantôme de cette mère que les autres prenaient de haut. Qu’est-ce que ça fait d’elle, sa seule enfant ? Sa seule enfant, dont on se débarrasse en la confiant à un inconnu.
Addie est consciente de la réputation de sa mère. Elle sait que Moze a été avec elle. Elle ne comprend pas exactement comment il l’a été, elle est trop petite, mais elle comprend qu’il l’a été suffisamment pour être éventuellement son père. La scène des 200$ est significative sur le sujet : « Rencontrer une femme dans un bar ne veut pas dire que tu as automatiquement un enfant derrière ! » lui lance-t-il, presque hargneux. « C’est possible.. » répond-elle, à court d’arguments. Son regard dans cette scène est plein de naiveté et d’espoir. Il s’agit d’un des rares moments dans le film où l’on peut entr’apercevoir une once de naiveté dans l’attitude de cette enfant. Elle veut une figure parentale à laquelle elle peut se rattacher. Et Moze est le seul qui s’offre à elle.

Paper Moon (1973) de Peter Bogdanovitch
Paper Moon (1973) de Peter Bogdanovitch

Chaque visage est caressé d’une lumière douce, porté par un regard teinté de tristesse et de désespoir. L’Amérique prohibée est le parfait arrière-plan pour ces personnages désemparés. Ballotée à l’avant des différentes voitures de Moze, Addie ne laisse, elle, paraître ouvertement aucune émotion, aucun besoin d’affection. C’est son regard qui le fait pour elle, sa petite voix rauque, toujours prête à aboyer plus fort que le chien d’en face. Ne pas montrer sa faiblesse, ne pas montrer ses doutes face à celui qui se refuse d’être son père (alors que vraiment ils ont la même tête). Le même qui tente tant bien que mal de cacher son affection grandissante pour l’enfant.

Bad Father Figure

Moze s’impose comme la figure paternelle à la fois émotionnellement absente et attentionnée. Tantôt égoïste, tantôt avenant, il n’accorde son affection à Addie qu’en petites coupures. Il n’hésite pas à la tâcler, lui disant sans gêne qu’il ne l’aime pas, puis se ravise, et par le geste, l’attention, le regard lui dit exactement l’inverse. Parce que, très vite, l’homme se laisse attendrir par les ruses d’Addie. L’entente se fait naturellement et sans grand effort. Ils s’impressionnent l’un et l’autre en permanence.

Des détails ne trompent d’ailleurs pas ; des gestes d’affection, une complicité instinctive, immédiate. Est-ce que ce sont les acteurs, réellement père et fille dans la vraie vie, qui s’oublient ou sont-ce les personnages eux-mêmes qui s’oublient ? Il l’attrape par l’épaule, la surveille, et la regarde toujours avec douceur quand elle regarde ailleurs. Elle s’en rend compte et ne lui rend qu’une fois qu’il ne la regarde plus. Tout est contenu et pourtant ça explose en permanence. Ça explose dans leurs yeux : Quand il lui dit que c’est une belle enfant qui ressemble à sa mère, on comprend qu’Addie n’avait jamais été vraiment complimentée et ne sait pas comment l’appréhender.

Quand Moze rencontre Trixie au carnaval, et qu’il passe la soirée à payer pour la voir danser, Addie et lui se disputent. Elle s’énerve parce qu’il lui échappe et elle ne comprend pas. Elle ne comprend pas en quoi elle ne lui suffit pas, alors qu’elle n’a que lui. C’est la deuxième fois qu’une figure parentale lui échappe. Addie voit en Trixie une rivale qui met en péril sa seule stabilité. Elle craint qu’elle ne lui vole l’attention de Moze, son seul repère au monde.

Au bal des rêveurs

Je le disais en début d’article : Moses Pray a quelque chose de désaccordé du reste du monde. Il est sans cesse à contre courant de ceux qui l’entourent. Toujours bien habillé, ses vêtements détonnent pourtant. De tous les personnages masculins, il a le style le plus exubérant. Costume légèrement trop grand à carreaux, chemise à rayures, cravate à pois, d’autres fois à fleurs. Le motif est omniprésent et reflète sa vie, toujours en mouvement, faite de bric et de broc. Lui aussi est esseulé. C’est un homme qui ne vit que de l’éphémère. Il survit grâce à ses mots et sa souplesse. On ignore d’où il vient, son accent change en milieu de film (mais si on a vu Barry Lyndon on sait que les accents c’est pas le fort de O’Neal père). Il traverse l’Amérique de ville en ville. Rien ne dure. Ses voitures changent sans cesse.

Moses Pray, tombeur de ses dames ? Assurément, mais c’est en partie pour fuir la misère et la solitude. Le passage avec Trixie Delight n’est pas si drôle qu’il le laisse paraître. Madeline Kahn est évidemment sensationnelle et délivre une performance à la croisée du burlesque et du grotesque. En danseuse de carnaval, on comprend très vite que c’est une prostituée qui ne dit pas son nom. Le seul à ne pas (vouloir) comprendre ? Moze.

De son côte, Trixie Delight sait qu’elle est vouée à une vie horrible, instable, de pauvreté et de promiscuité forcée. Elle sait que cette idylle avec Moze ne peut pas durer et qu’elle finira par la saboter. Elle abuse d’Imogene, adolescente noire résignée sans le sou qui travaille gratuitement, silencieusement pour elle. Trixie s’en prend à plus faible qu’elle pour se donner une quelconque importance. De son côté, le plan d’Addie pour s’en débarrasser est égoïste, oui, mais c’est un instinct de survie. Elle ne doit pas, elle ne peut pas perdre Moze. Quand elle envoie Moze à l’étage, elle semble presque regretter, comme si elle savait qu’elle lui faisait de la peine. L’arnaque n’est pas montrée comme une farce dans Paper Moon. Ce n’est pas une faiblesse d’âme mais leur seule chance de survie. C’est leur ultime ressource.

Quand Moze apprend que Trixie l’a « trompé », son visage ne renvoie pas de la colère, ni de la rage, mais du désespoir. Il a le coeur presque brisé. Il s’était refusé de voir que ça ne pouvait pas durer, que cette idylle n’était pas réelle. Il était dans le déni et se retrouve trahi et blessé. Le charmeur s’est menti à lui-même pour entretenir une illusion d’aisance.
C’est la scène suivante, où pour la première fois Moze n’a pas « le coeur à préparer un mauvais coup » que l’on obtient la première temporalité du film. Deux mois se sont écoulés avec Trixie Delight. Ça fait donc deux mois qu’il pensait s’être trouvé une femme, enfin. C’est dans cette période qu’il s’achète sa plus belle voiture. Il vit pour la première fois dans l’illusion d’une vie stable.

Quand le blondinet devient cendré : brûlez vos idoles

Réviser ses classiques, c’est aussi dépoussiérer certains records. Quand Paper Moon sort en salles en 1973, le monde redécouvre Ryan O’Neal sous un nouveau jour. Il n’est plus l’amoureux niais et endeuillé de Love Story (1970), il n’est plus non plus le blond idiot de Peyton Place. Nous sommes trois ans avant le dévoilement de Barry Lyndon et avec Paper Moon, il donne l’impression d’être un bon acteur. Il n’a jamais été aussi beau, aussi bon et il apporte au personnage de Moses Pray, une malice pétillante dans le regard et une éloquence de charmeur. Tête de fouine, beau-parleur, toujours poli, toujours bien mis, il est prêt à bondir, à soutirer le moindre sou au moindre passant. Et on a du mal à en détacher le regard.

Le bellâtre était déjà dirigé par Bogdanovitch dans l’excellent What’s Up, Doc? l’année précédente, avec Barbra Streisand. Il y jouait une version 70s de Cary Grant dans Bringing Up Baby, et elle de Katharine Hepburn. Une rapide visite de sa filmographie nous informera que Ryan O’Neal excelle particulièrement lorsqu’il est en duo ; pas assez de substance en tant qu’acteur, bon miroir, jolis yeux, il ne rebondit réellement que si quelqu’un d’autre est là pour le rattraper. Et, Paper Moon en est l’exemple le plus flagrant. Sauf que cette fois, c’est sa fille qui commande. Tatum O’Neal marquera dès son premier film, l’ego boursoufflé de son père et l’Histoire au fer rouge. Lors de la cérémonie des Oscars de 1974, elle se voit remettre l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle. Elle a neuf ans et devient la plus jeune comédienne récompensée. Cela fait cinquante et un ans et Tatum porte encore cette couronne. Une réussite qui ne le fera pas briller à la maison, puisque O’Neal père n’était finalement pas le parent modèle qu’on aurait imaginé. Derrière le vernis de charme, Ryan O’Neal s’est révélé être un père tourmenté et violent, alternant fascination et cruauté envers ses enfants comme envers ses compagnes. Oui, si le film célèbre la complicité fragile d’un père et d’une fille, la vraie vie, elle, s’écrira autrement. Brûlez vos idoles, qu’on vous a dit, même quand celles-ci ont l’oeil vif et la moustache lustrée.

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