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Penelope Bonneau Rouis

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Kasabian par Neil Bedford, 2026
Kasabian par Neil Bedford, 2026

Le 17 juillet dernier devait sortir le neuvième album de Kasabian, avant que celui-ci ne soit reporté au 4 septembre. Les fans les plus dévoués pépient encore d’impatience, et ont su se sustenter sur les quelques singles déjà sortis comme l’excellent « Nothing Better Than This », qui nous encourage, entre autres, à continuer de rêver. Nous avons rencontré Sergio Pizzorno lors d’un entretien sur Zoom. Il est souriant, chaleureux et laisse entrevoir dans ses réponses ce plaisir rafraîchissant d’un homme qui aime créer et partager son art avec son public. Si la musique semble être son feu le plus ardent, il n’hésite pas à exprimer son admiration pour de grands cinéastes. Qui sont-ils ? Vous le saurez bien assez tôt en lisant notre interview ci-dessous.

Pop&Shot : Bonjour Sergio, félicitations pour le nouvel album de Kasabian, ACT III. Il devait sortir le 17 juillet dernier et finalement, vous avez décidé de le sortir le 4 septembre. Qu’est-ce qui a entrainé ce choix ? Est-ce que c’était un choix difficile ? 

Sergio Pizzorno (chanteur de Kasabian) : Il y avait quelques détails qui manquaient. On avait fini l’album mais je n’en étais pas 100% satisfait. Puis, je me suis dit que cet album serait disponible ensuite pour toujours, alors il peut attendre quelques semaines de plus avant d’être dévoilé, pour qu’il devienne la meilleure version possible de ce que l’on avait en tête. À mes yeux, la vie d’un album a lieu avant que tu le sortes plutôt qu’après tu vois ? Le processus de création et ensuite après la sortie, ça ne t’appartient plus.

Pop&Shot : Tu as déclaré que les albums étaient éternels et que ce que certains considéraient comme un chef-d’oeuvre, ou du moins un produit fini, restaient pour toi des oeuvres qui ne demandaient qu’à être revisitées, voire retravaillées, notamment en live. Dans ce cas, y-a-t-il des morceaux de Kasabian que tu aimerais réécrire ? 

Sergio Pizzorno : (rires) Euh… je vais dire non, parce que c’est une chose très dangereuse que de trop s’attarder sur un tableau qu’on a fini. On risquerait de tout gâcher et rajouter trop de peinture… En fait, j’essaye de voir les chansons de Kasabian comme des photos. Des moments qu’on a vécu capturés en instantané, comme une preuve de où nous étions artistiquement à cet instant. J’aime penser que tu deviens meilleur avec le temps, tu apprends de tes erreurs. Donc bien sûr, quand j’écoute d’anciens morceaux qu’on a fait, je vois tout ce qu’il y a corriger mais ce sont des photos, des preuves de notre existence et de notre parcours. Tu vois quand tu regardes une photo des années 70 ? L’énergie y est folle ! L’esthétique, les vitrines, les décors… mais ce qui rend ça encore plus beau c’est que ça capture une époque qui n’est plus là.

Pop&Shot : Oui, parce que le passé est facile à idéaliser. J’aime bien dire que ce qui rend le passé beau, c’est que je n’y étais pas. C’est intéressant que tu mentionnes les années 70, parce que c’est une période qui inspire encore beaucoup les musiciens de notre génération. 

Sergio Pizzorno : Oui ! Ce qui est fou, c’est qu’on recycle tout, on est dans une boucle où tout finit toujours par revenir. C’est difficile d’avoir de nouvelles idées, et que celles-ci soient bien perçues en leur temps. Alors, on réutilise, on fait référence. Et les années 70 sont certainement une période que l’on trouve parfaite pour ça. On est tous coincés d’une certaine manière.

Pop&Shot : Et quand on regarde le cinéma des années 70, le Nouvel Hollywood notamment, on voit qu’ils avaient aussi des époques dont ils s’inspiraient beaucoup, comme les années 30, avec des films comme Bonnie and ClydePaper Moon ou The Sting… Et tout ça me permet de me lancer sur la prochaine question : dans votre musique, on ressent des inspirations très diverses ; la pop, l’electro, le gospel, le hard rock… comment est-ce que tout cela se met en place ?

Sergio Pizzorno : Je pense que l’on vit dans une époque où la musique est particulièrement facile d’accès.  On a tout à portée de main maintenant. Inévitablement, si tu es curieux, que tu veux faire de bons albums et que tu veux continuer à découvrir des choses, tu te laisses vite entrainer. J’aime la musique, qu’importe sa forme, donc je n’aime pas l’idée qu’on puisse nous catégoriser et respecter les règles d’un genre ou d’un autre. Tu devrais avoir le droit de t’exprimer, qu’importe la forme que ça prend, même si ça diverge de ce que tu as pu faire avant. Parfois, expliquer une oeuvre est le pire service qu’on puisse le rendre d’ailleurs. Tu ne peux pas expliquer une sensation, tu la ressens, alors je transfers cette émotion sur un album. On parlait de films à l’instant et c’est marrant parce que j’ai l’impression que la musique est une connexion émotionnelle sans genre qui racontera toujours une histoire. Un morceau d’electro peut te faire ressentir la même chose qu’une ballade au piano, après tout! Bien sûr, un album peut partir dans tous les sens et ça peut être confondant pour la personne qui l’écoute. Mais c’est comme quand on parle de morceaux « needle drops » dans les films, qui changent toute l’atmosphère de l’intrigue.

ACT III de Kasabian, à paraître le 4 septembre 2026
ACT III de Kasabian, à paraître le 4 septembre 2026

Pop&Shot : En plus, tu disais que ce nouvel album existait dans un univers très cinématographique. Tu parles d’ailleurs de Stanley Kubrick et David Lynch comme inspirations directes…

Sergio Pizzorno : C’est aussi quelque chose qui s’est beaucoup présenté dans les années 70 : un réalisateur qui monte, produit et écrit ses films. Ils ont le regard sur tous les aspects du film et il y a beaucoup de groupes qui enregistrent leur musique mais n’ont pas la main sur la production, par exemple.  Quelqu’un comme Lynch ou Kubrick, ou même Tarantino, avaient une vision et allaient jusqu’au bout de celle-ci. Pour moi, tous les aspects de la création sont importants à chapeauter : la pochette, les clips, le live… tout ça existe à l’intérieur du monde de cet album, de ce que représente Kasabian à l’instant T, et j’ai besoin de voir toutes les étapes. Ces trois réalisateurs ont fait les films qu’ils voulaient faire et ne portent pas d’intérêt à ce que la critique ou le public vont en dire. Je trouve ça magnifique! On vit dans une période où on est très portés sur l’opinion de l’autre, à regarder les statistiques des réseaux sociaux, des plateformes de streaming… est-ce que les gens ont cliqué sur le bon lien ? Et c’est… mon dieu, c’est épuisant! Ça ne rend pas le processus très stimulant…

Pop’n’Shot : Oui, je comprends. « Act III » est le 9ème album de Kasabian et j’ai l’impression qu’aucun projet ne ressemble au précédent…

Sergio Pizzorno : (rires) Oh!

Pop’n’Shot : Ah! C’était un compliment… si jamais ! 

Sergio Pizzorno : Non, justement, merci parce que c’est notre objectif en tant que groupe d’essayer de se réinventer.

Pop’n’Shot : Et donc, est-ce que tu considères « Act III » comme une sorte de sommaire, un hommage à une carrière très éclectique en terme de choix musicaux ? 

Sergio Pizzorno : Oui, je pense. C’est marrant parce que quand tu commences les interviews pour un album, tu as une vague idée de ce que tu veux dire, une sorte de plan disons, et au fur et à mesure des entretiens, ça s’affine et c’est presque à ce moment-là que tu comprends réellement de quoi parle ton album et ce qu’il représente. La manière dont j’écris mes chansons depuis le début se reflète dans l’évolution de Kasabian et de ce que l’on a fait. Appeler l’album ACT III, c’est pour définir toute notre carrière jusqu’à présent. Pour le dixième album, on redémarrera le vaisseau et on le fera atterrir ailleurs… C’est l’image que j’ai dans la tête du moins.

Pop’n’Shot : Au théâtre, l’acte III est généralement celui où se déroule le climax de la pièce… 

Sergio Pizzorno : Dans cette période, enfin disons les six dernières années, oui c’est le troisième acte des six dernières années. On fait table rase.

Pop’n’Shot : Et dans « Nothing Better Than This », tu dis littéralement « continue de rêver, rêveur. » et « The Guru and the Time Crypto Machine » semble parler de l’éducation et de la transmission. Est-ce que tu es optimiste à propos du futur ?

Sergio Pizzorno : Je pense que oui. Je crois que les jeunes feront les bonnes choses. Les vieilles générations paniquent toujours mais les jeunes s’en sortent toujours, ils trouvent toujours une solution. Je leur fais confiance. Comme on l’a fait quand on était jeunes. En vieillissant, certains oublient ce que c’était que d’être rêveur et optimiste et j’ai une confiance infinie en la jeunesse.

Pop’n’Shot : Aujourd’hui on pense adorer dire « que les jeunes veulent plus travailler », mais de son temps Socrate le disait déjà.

Sergio Pizzorno : Mais oui, c’est cette même vieille phrase insensée qu’on me balançait à l’époque aussi et qui revient encore aujourd’hui… c’est épuisant. Mais on doit croire aux jeunes. Chaque génération s’en est sortie, avec ses moyens.

Pop’n’Shot : Ils s’en sortent dans leur contexte avec les revendications de leur époque.

Sergio Pizzorno : Exactement ! Merci ! C’est génial ce que tu as dit sur Socrate et les grecs, ça reflète exactement cette mentalité des anciennes générations qui oublient leur jeunesse.

Pop’n’Shot : Aujourd’hui, on vit dans ce que j’aime appeler une ère d’hyperconnexion : on voit tout, de tout le monde, tout le temps, de notre voisin à notre pop star préférée, mais dont on comprend de moins en moins les codes à cause de la vitesse d’execution et le besoin compulsif de curation d’une existence parfaite sur les réseaux… Toute époque a connu sa part de curation, mais si tu compares à ce qu’il se passait il y a dix ans, on voit une différence dans notre manière de percevoir le « contenu » – on peut venir à un stade où on ne demande plus de nouvelles de ses proches parce qu’on pense avoir tout vu ce qu’il y avait à savoir sur Instagram. Comment perçois-tu ce rythme en tant qu’artiste dont on « consomme » l’art et dans ta propre vie de « consommateur » ?

Sergio Pizzorno : Bonne question. Je pense que dans de nombreuses manières, comme Kasabian a commencé avant cette période des réseaux sociaux, on a eu moins à divulguer que d’autres. À nos débuts, l’exigence était de faire de la bonne musique et de savoir la jouer sur scène. C’était là que s’arrêtait la demande. Cette transition vers les réseaux sociaux a changé la forme de l’art. La première chose que les gens vont voir ne sera plus ta musique, mais ton profil Instagram ou TikTok et c’est tout une autre forme d’art. C’est le genre de choses, pour lesquelles, selon moi, j’ai été chanceux parce que j’ai pu être plus secret et pas trop me montrer. Ça me va, parce que je ne suis pas le genre de personne à partager ma vie privée. Je préfère être énigmatique! Si tu commences aujourd’hui, j’ai l’impression que tu n’as plus trop le choix. En terme de connexion, c’est génial de voir le pouvoir et le contrôle que tout ça a sur notre attention et je suis un peu inquiet que toute cette créativité et cette imagination soient réprimées par tout ça. J’ai deux jeunes garçons et j’essaye de trouver comment leur expliquer que c’est pas idéal de passer 12h devant un téléphone, mais j’ai l’impression de passer pour un vieux fou en disant ça (rires). Je trouve juste que l’ennui est la meilleure source de créativité et tout ça est aspiré par le vortex des réseaux sociaux. Si seulement, il y avait une grosse prise de courant que l’on pouvait juste débrancher pour se débarrasser de tout ça.

Pop’n’Shop : J’ai dans l’idée que les générations futures vont saturer de tout ça et progressivement se détacher de tout ça, surtout avec l’arrivée massive de l’IA et la fiabilité des images qui s’en retrouve remise en cause.. Ou alors pas du tout, et le rythme va encore plus s’accélérer. 

Sergio Pizzorno : Je pense que c’est le talon d’Achille de la nature humaine depuis le début, toujours au bord  de deux choses : le génial ou le désastre. Mais quand on se pose la question : « quand est-ce que je me suis senti vraiment bien? » Personne ne répondra : « ces 5h que j’ai passées sur mon téléphone hier » – ils parleront du concert où ils sont allés, de la plage qu’ils ont visité, etc… Ce genre de choses simples. Personne ne passera les douze plus belles heures de sa vie sur Snapchat…

Pop’n’Shop : On arrive à la fin de cette interview, alors je te propose de partir sur une dernière note un peu plus optimiste– 

Sergio Pizzorno : Oui. Enfin ! Non ! Je tiens à le dire : je suis optimiste sur ce que tu viens de dire, sur les gens qui finiront éventuellement par lâcher leurs téléphones. On a commencé une tournée d’été là et le public est assez jeune. L’énergie est incroyable, tu peux pas même pas imaginer ! Je regarde cette foule de jeunes qui passent un moment fantastique, heureux d’être là. C’est magique à observer. Qu’un public nous renvoie cette énergie aussi brute est phénoménal. C’est incroyable ce que ça procure à l’énergie d’une pièce quand tout le monde se débarrasse de son téléphone. La culture, c’est dur à saisir, c’est quelque chose d’immatériel et la culture d’aller en concert est loin de disparaitre, alors oui je suis optimiste.

Pop’N’Shop : Et maintenant, une dernière question pour la route. Tu aimes le cinéma, quel est le film que tu conseillerais là ? 

Sergio Pizzorno : UN film ? C’est dur… euh… Non mais je vais trouver… Récemment, j’ai regardé un film avec mes fils, Little Miss Sunshine. Tu l’as vu ? C’est un film magnifique, on a beaucoup aimé. Oh et aussi, je suis allée voir Obsession. J’adore ce courant de films d’horreur modernes qui émerge.

ACT III, le nouvel album de Kasabian sortira le 4 septembre prochain.

Préparation des questions : Pénélope Bonneau Rouis et Adrien Comar


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Fjord de Cristian Mungiu (2026)
Fjord de Cristian Mungiu (2026)

Après avoir remporté la Palme d’or avec 4 mois, 3 semaines, 2 jours, le réalisateur roumain Cristian Mungiu revient avec Fjord, un drame d’une grande densité qui interroge l’une des questions les plus brûlantes de notre époque : jusqu’où une société peut-elle accepter des valeurs qui s’opposent aux siennes ?

FJORD : De quoi ça parle ?

Présenté au Festival de Cannes, le film s’inscrit dans la lignée du cinéma de Mungiu : un récit réaliste, tendu et humaniste, qui refuse les réponses simples. Placé sous l’angle du drame judiciaire, Fjord reste avant tout une réflexion sur le choc des cultures, la protection de l’enfance, la liberté religieuse et la polarisation croissante des sociétés occidentales.

L’histoire suit Lisbet (Renate Reinsve) et Mihai Gheorghiu (Sebastian Stan), un couple installé dans un petit village norvégien après avoir quitté la Roumanie avec leurs cinq enfants. Très attachée à ses convictions religieuses, la famille vit selon des principes traditionnels qui contrastent fortement avec ceux de leur nouvel environnement. Les enfants n’utilisent ni téléphone portable ni réseaux sociaux, les prières rythment le quotidien et les études bibliques occupent une place centrale dans l’éducation      .

Tout bascule lorsqu’une enseignante remarque des ecchymoses sur l’une des filles. Une enquête est ouverte et Mihai reconnaît avoir parfois eu recours à des gifles ou des fessées comme méthode éducative, des pratiques qu’il considère normales dans son pays d’origine. En Norvège, ces aveux suffisent à déclencher le placement immédiat des cinq enfants dans des familles d’accueil.

Fjord de Cristian Mungiu (2026)
Fjord de Cristian Mungiu (2026)

Fjord : Est-ce que c’est bien ?

À partir de cette situation, Mungiu construit un film qui refuse le manichéisme. Il ne cherche ni à justifier les châtiments corporels ni à condamner aveuglément les institutions. Son véritable sujet est ailleurs : comment une société réagit-elle face à une famille dont les valeurs religieuses, culturelles et morales diffèrent profondément des siennes ?

Le scénario souligne que les Gheorghiu ne sont pas uniquement jugés pour leurs méthodes éducatives. Leur vision conservatrice de la famille, leur pratique religieuse visible et leur statut d’immigrés semblent également influencer le regard porté sur eux. Le réalisateur interroge ainsi la frontière entre la protection légitime des enfants et le risque de transformer les différences culturelles en motifs de suspicion.

Fjord de Cristian Mungiu (2026)
Fjord de Cristian Mungiu (2026)

Un film politique ?

L’une des plus grandes forces de Fjord réside dans le refus de Cristian Mungiu de désigner clairement un coupable. Le réalisateur ne cherche jamais à dire au spectateur ce qu’il doit penser. Il expose les faits, laisse les contradictions s’installer et oblige chacun à composer avec son propre système de valeurs.

C’est précisément cette neutralité apparente qui rend le film si troublant. À mesure que l’histoire progresse, les autorités norvégiennes, pourtant animées par une volonté légitime de protéger les enfants, finissent par apparaître comme une machine administrative froide, inflexible, presque oppressive. À l’inverse, cette famille profondément religieuse, conservatrice et patriarcale, dont les convictions peuvent heurter une partie du public, se retrouve progressivement dans la position de victime.

Mungiu joue ainsi avec les attentes du spectateur. Il ne cherche pas à réhabiliter les valeurs traditionnelles ni à discréditer les idéaux progressistes. Il montre simplement comment la certitude d’agir pour le bien peut conduire à une forme d’intolérance lorsque toute divergence culturelle ou morale devient suspecte. Cette inversion des rôles est particulièrement dérangeante : ceux qui incarnent la défense des droits et de l’intérêt supérieur de l’enfant prennent parfois les traits d’un pouvoir écrasant, tandis que ceux dont les idées sont les plus contestables deviennent les victimes d’un système convaincu de sa propre vertu.

La conclusion de Fjord laisse un goût amer. Mungiu ne propose ni réconciliation ni victoire idéologique. La seule échappatoire semble être le départ, comme si la coexistence était devenue impossible dès lors que deux visions du monde refusent de s’écouter. La fuite n’apparaît pas comme une solution, mais comme le constat d’un échec : celui d’une société où chacun reste enfermé dans ses certitudes, incapable de reconnaître la part de vérité de l’autre. C’est peut-être le message le plus inquiétant du film. Plutôt que les convictions elles-mêmes, serait-ce l’impossibilité du dialogue qui menacerait le vivre-ensemble ?

Le film sortira en salles le 19 août prochain.


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Prince dans Under The Cherry Moon, 1986
Prince dans Under The Cherry Moon de lui-même, 1986

Le 21 avril 2016, Prince mourait à 57 ans. Comme pour David Bowie quelques mois plus tôt, on se rappelle à peu près tous où on était quand on l’a appris. Certain.e.s étaient en concert, d’autres au café, ou dans leur voiture, radio à fond. Car Prince dépassait le statut de simple musicien talentueux. Il représentait une force inépuisable de création. Un récit maîtrisé, patiemment façonné, où chaque geste, chaque silence, chaque apparition participait d’un contrôle quasi obsessionnel de son image. Peu d’artistes avaient compris à ce point que, dans l’industrie musicale, le pouvoir se joue autant dans la création que dans sa mise en scène et il en était précurseur. Mais à force de vouloir en être l’unique auteur, Prince a fini par se heurter à sa propre création. Dans les années 90, entre conflits avec Warner Bros. Records, changements de nom et sabotage méthodique des règles de promotion, les limites entre revendication et caprices se brouillent, jusqu’à devenir illisibles. Avant de devenir ce symbole insaisissable (et imprononçable) des années 90, Prince avait déjà commencé à écrire sa propre légende, dans la musique, comme à l’écran. Ses incursions au cinéma racontent, à elles seules, son rapport à l’image et à une forme de rupture avec les attentes de l’industrie.

Dix ans après sa disparition, revenir à ses films, c’est observer une autre facette de son œuvre. Une facette moins célébrée, parfois décriée, mais essentielle pour comprendre ce qui faisait de lui un artiste à part. Une œuvre où se dessinent les tensions qui traverseront toute sa carrière : entre maîtrise et débordement, entre lumière et opacité, entre désir de communion et tentation du repli.

Purple Rain d'Albert Magnoli, 1984
Prince sur sa grosse moto dans Purple Rain d’Albert Magnoli, 1984

LE succès fulgurant de PURPLE RAIN

En 1984, Prince a 26 ans et n’est pas encore l’icône que l’on connait aujourd’hui. Signé chez Warner Bros. Records depuis ses 17 ans, il a négocié un contrat particulièrement exigeant : il est le seul à diriger la production de sa musique, un pouvoir rare pour un artiste si jeune. À 18 ans, il sort son premier album For You, sur lequel on le crédite pour vingt-sept instruments, la production, la composition et l’écriture de tous les morceaux. Au début des années 80, ses premiers succès avec 1999 et Controversy le font remarquer, mais il reste encore cantonné au statut d’émergent de la scène funk de Minneapolis, marginalisé par une industrie et une chaîne MTV qui, à l’époque, donnent moins de visibilité aux artistes afro-américains qu’aux artistes blancs. Purple Rain sera son sixième album, mais le premier de son contrat renouvelé avec Warner Bros. Cette fois-ci, les conditions ont changé ; pour signer à nouveau, l’artiste exige que son nouvel album soit accompagné d’un film. Non négociable, cette demande dicte la suite de sa carrière : l’image comme outil narratif, où la personne réelle se confond avec l’être de fiction.

Purple Rain n’est pas le premier film semi-autobiographique porté par un musicien. Il y a déjà eu A Hard Day’s Night sur les Beatles en 1964, Head sur les Monkees en 1968 (écrit et produit par Jack Nicholson), Tommy en 1975 sur le rock opéra de The Who de Ken Russell, etc. Cependant, Purple Rain épouse en temps réel l’accession de Prince au statut de star. Il est également le premier artiste à avoir en simultané un album, un film et un single numéro 1 des ventes. Le film est un succès absolu et propulse Prince au rang des plus grands, dépassant ainsi Michael Jackson au sommet du phénomène « Thriller ». Il obtient même l’Oscar de la meilleur chanson originale, ainsi que trois American Music Awards et deux Grammy Awards.

Alors, on pourrait se dire qu’avec un tel succès, Purple Rain est forcément un excellent film… et c’est déjà plus contrasté. Si la quarantaine est un âge noble, où on a encore plein de vitalité et d’ambitions, le film, lui, a vraiment mal vieilli et son âge se fait ressentir dans chaque jointure de son montage. Le mélodrame boursouflé se mêle à la misogynie la plus éhontée, la performance des acteurs laisse franchement à désirer et le rythme est légèrement boiteux. Les personnages féminins sont traités comme des moins que rien. Violentées, frappées, insultées et humiliées tout au long du film, elles ne servent que de blason décoratif pour embellir le petit minois de Prince. Une femme est carrément jetée dans une poubelle pour un effet comique, dans un film qui, le reste du temps, ne se veut jamais drôle…

Non non, vraiment, il n’y a pas grand chose à garder de Purple Rain d’un point de vue concret, mais il serait bien vain de jeter à la poubelle (sans mauvais jeu de mot) son héritage sur le cinéma indépendant. Car au-delà de ses failles, le film ouvre des brèches : en exposant un environnement familial violent, il participe à montrer une réalité rarement mise en avant dans la culture mainstream américaine d’alors. Cette frontalité influencera, entre autres, des cinéastes comme Spike Lee dont le film Do The Right Thing est l’une des œuvres cinématographiques les plus importantes des années 80.

Surtout, Purple Rain agit comme une extension directe de la musique de Prince, comme une vitrine, mais aussi un manifeste. Son accoutrement violet devient signature et un symbole de la pop culture et de la mode au cinéma. Il ne s’agit pas non plus seulement de raconter une histoire, mais de créer un espace où son univers peut exister pleinement, quitte à en montrer ses failles et contradictions…

UNDER THE CHERRY MOON : SCREWBALL COMEDY and wrecka stow

En 1986 sort Parade et celui-ci aura également droit à un film, Under The Cherry Moon. Chose que Around The World In A Day, sorti l’année précédente, non. Ne cherchons pas à comprendre pourquoi, concentrons-nous sur ce qui a été fait. Si Purple Rain représentait une (idée de la) réalité sombre et sordide, Under The Cherry Moon est aux antipodes de ça. L’intrigue, cette fois en noir et blanc, se déroule dans  des villas luxueuses de la Côte d’Azur, dans un espace temporel anachronique à la croisée des années 30 et 80. Prince y joue un gigolo de Miami qui arnaque les riches dames vieillissantes et rencontre l’excellent partie qu’est Mary, campée par Kristin Scott Thomas dans son premier rôle. Dans un jeu du chat et de la souris, ils se tournent autour, s’antagonisent, tombent amoureux, se détestent à nouveau et tout le tralala.

Attention, ce film là n’est pas très bon non plus. Il pêche là où il est censé pêcher. Initialement confié à Mary Lambert, le projet change de cap en cours de route, laissant Prince reprendre lui-même les rênes. Il tombe évidemment dans les pièges du rythme maladroit d’une première réalisation (contrainte dans ce cas-ci) avec des scènes mal ajustées et des blagues prévisibles, MAIS là où Purple Rain servait d’auto-apitoiement et de, pardon, semi-plaidoirie misogyne, Under The Cherry Moon se veut léger, visuellement beau et soyeux et laisse Prince explorer son talent comique sans entrave. Il y est drôle, rapide, excessif, charmant et mauvais acteur. Ce dernier couac lui étant pardonné, car on vient voir Prince, pas la performance d’une vie. Sinon, on aurait lancé un film de Daniel Day-Lewis. Ou de Nicolas Cage.

Son duo avec Jerome Benton, également à l’affiche de Purple Rain, nous évoque les duos des screwball comedies des années 30. Imaginez Cary Grant et Katharine Hepburn ou Laurel et Hardy, ou encore Fred Astaire et Ginger Rogers dirigés cette fois par la Warhol Factory ou Federico Fellini. Les gags s’enchainent, c’est du mauvais Buster Keaton qui aurait miraculeusement trouvé l’usage de la parole, mais ne fait que crier, étrangement armé d’un… Ghetto Blaster…!? Ridicule, un peu, mais divertissant en diable.

En fait, la balle est entre les mains des spectateur.rice.s. C’est à nous de choisir si on achète ou pas ce vanity project aux mille défauts et mille autres tentatives. C’est un film qu’on ne voit pas si on ne s’intéresse pas spécialement à Prince, et c’est à nous de choisir de passer un moment absolument misérable ou d’y voir l’effort. Je suis de la deuxième catégorie. Il faut voir ça comme un bonus, un film avec prétention, qui se regarde sans prétention.

GRAFFITI BRIDGE ou l’AUTO-INDULGENCE de trop

Ouhla. Avec Graffiti Bridge, Prince commet cette fois-ci le péché d’orgueil de trop.

Mais avant d’en venir là, une précision s’impose : Graffiti Bridge n’est pas son troisième film, mais son quatrième. En 1987, le musicien fait un choix singulier : plutôt que de prolonger le succès de son album Sign o’ the Times par une tournée américaine classique, il décide de filmer sa tournée européenne et d’en faire un long-métrage, diffusé directement en salles… Jusqu’en 1990. Un geste révélateur. Encore, Prince cherche à détourner les circuits traditionnels, à transformer la performance musicale en objet cinématographique, et à contrôler non seulement ce qu’il produit, mais aussi la manière dont le public y accède. Une logique qui, poussée quelques années plus tard avec Graffiti Bridge, finira par atteindre ses limites.

Prince dans Graffiti Bridge, 1990
Prince dans Graffiti Bridge, 1990

Ce qu’il y a de cocasse dans la filmographie de Prince, c’est qu’on a l’impression qu’il n’a jamais vu un film de sa vie avant d’en réaliser quatre. Il n’y a pas grand chose à sauver de Graffiti Bridge, si ce n’est l’album qui comporte quelques petits bijoux, comme « Question of U » et « Joy In Repetition ». Mais, si Prince nous a appris très tôt dans sa carrière qu’il avait horreur de se répéter, le tournant des années 90 semble le prendre par les sentiments et le voilà qu’il s’essaye à… Purple Rain, la suite. Graffiti Bridge en est une suite officieuse, où Prince reprend le rôle du Kid, désormais gérant du Glam Slam à Minneapolis, aux côtés de Morris Day, antagoniste déjà redoutable dans le film original. Mais là où Purple Rain trouvait un équilibre fragile entre récit et musique, Graffiti Bridge s’enferme dans une démonstration. La foi grandissante de Prince imprègne chaque scène, transformant le film en parabole appuyée, presque didactique, alourdie encore par les dérives que l’artiste allait suivre par la suite de sa carrière. Prince se donne ici une posture christique presque mutique, quasi-messie, venu rétablir l’ordre moral et artistique de ce triste monde corrompu. Aura, interprétée par Ingrid Chavez, est présentée comme le pendant de Prince. Elle est la médiatrice, la lumière.

Face à eux, Morris Day agit comme un contrepoint essentiel. Déjà rival dans Purple Rain, il prend ici des allures de trickster. Plus ancré dans le matérialisme, il incarne une forme de corruption, de ce monde où la musique et ses artistes deviennent produit et perdent leur sens originel. Et ça pourrait être une belle allégorie, le problème c’est que cette ambition écrase le film. Le.a spectateur.rice n’est plus invité.e à se laisser séduire ou non par ce nouveau vanity project, cette fois-ci, il nous est demandé d’adhérer inconditionnellement.

LOVE SYMBOL Et SLAVE ERA : THE ARTIST FORMERLY KNOWN AS PRINCE

Après l’échec de Graffiti Bridge, Prince ne renonce pas pour autant à l’image. Avec 3 Chains o’ Gold, puis The Undertaker, il pousse encore plus loin cette logique : des objets hybrides, expérimentaux et de moins en moins accessibles à mi-chemin entre clip étendu, performance filmée et manifeste artistique. Des œuvres difficilement classables, peu diffusées, pensées moins pour un large public que pour prolonger son univers de manière quasi autonome. Le tout produit par sa propre boite de production Paisley Park. 

Mais en parallèle, une autre bataille se joue. Bien réelle, celle-ci. En 1993, après près de vingt ans passés chez Warner Bros. Records, le conflit éclate au grand jour. Prince dénonce un système qui ralentit sa production, verrouille ses créations et, surtout, lui échappe. En réponse, il change de nom, adopte le Love Symbol, et inscrit le mot « slave » (« esclave » en français) sur son visage. Le geste est radical, spectaculaire, et complètement inédit dans l’Histoire de la musique.

The Artist Formerly Known As Prince par Brian Rasic
The Artist Formerly Known As Prince par Brian Rasic

Mais comme souvent chez lui, la mise en scène brouille le message. Là où Prince cherche à dénoncer l’exploitation des artistes, son combat se heurte à sa propre image : celle d’un génie insaisissable, mais aussi d’un artiste de plus en plus opaque, parfois contradictoire. Malheureusement, la forme a court-circuité le fond et son combat fut amoindri par sa réputation d’intransigeant. Si bien qu’une partie de l’opinion générale est passée à côté du propos. La revendication devenant performance, la performance devenant confusion.

Son engagement spirituel, de plus en plus visible, participe aussi à cette transformation. Ce qui, dans Graffiti Bridge, relevait encore de la métaphore devient peu à peu une grille de lecture du réel. Et pourtant, avec le recul, difficile de ne pas y voir une position profondément en avance sur son temps. Avec cet engagement, Prince a incontestablement ouvert la voie à une réflexion pionnière sur la liberté des artistes. Derrière la mise en scène, le message est limpide : dénoncer un système où les artistes, malgré leur succès, ne possèdent ni leur nom, ni leur musique, ni leur rythme de création. Bien avant l’ère du streaming et des débats sur les droits des artistes, Prince pose une question centrale : à qui appartient une œuvre ? À celui qui la crée, ou à celui qui la distribue ? La réponse est évidemment tacite.

Prince était un créateur novateur, profondément original, dont l’héritage musical dépasse largement les cadres habituels. Malgré une popularité parfois plus discrète en France et une personnalité très complexe, il s’impose comme l’une des figures essentielles de la musique du XXe siècle en ayant contribué notamment à la mise en avant de jeunes artistes féminines et/ou issu.es de minorités. Alors, merci encore l’Artiste, on ne t’oublie pas.


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In The Soup (1992) d'Alexandre Rockwell, avec Steve Buscemi, Seymour Cassel et Jennifer Beals
In The Soup (1992) d’Alexandre Rockwell, avec Steve Buscemi, Seymour Cassel et Jennifer Beals

Quel grand plaisir que de redécouvrir In The Soup sur grand écran, trente-quatre ans après sa sortie initiale. La comédie dramatique d’Alexandre Rockwell jouit en ce début d’année d’une nouvelle projection dans quelques salles parisiennes à partir du 7 janvier 2026. Une avant-première avait lieu le 6 janvier au Max Linder Panorama en présence du réalisateur et d’Arnaud Desplechin. Un joyau retrouvé grâce au travail de restauration de la jeune maison de distribution Contre-Jour. Récit.

UN FILM DI ALDOLFO ROLLO

Il y a des films que l’on découvre par hasard, au détour d’une recherche internet pour certains, au fond d’un (des derniers) vidéoclub(s) pour d’autres. C’est le cas pour moi avec In The Soup, découvert à 16 ans lors d’une phase particulièrement passionnée sur la carrière de Steve Buscemi. Je ne rentrerai pas dans les détails, mais sachez que c’était une période fantastique dans ma vie de jeune cinéphile. In The Soup, en quelques mots, c’est l’histoire d’un rêveur, d’un créateur, Aldolpho Rollo (Steve Buscemi). Auteur d’un scénario alambiqué et incompréhensible de 500 pages, il est à la recherche d’un producteur tout en s’imaginant une idylle avec sa voisine Angelica (Jennifer Beals). Et c’est à peu près là que Joe (Seymour Cassel) débarque. Malfrat excentrique, toujours à courir, déroutant et jamais là où on l’attend (par exemple, sur ton oreiller quand tu dors, derrière ta fenêtre barricadée et serrure changée). « On m’appelait Spiderman quand j’étais petit parce que je grimpais partout, » dira-t-il après avoir encore réussi à s’introduire chez Aldolfo.

MANIC PIXIE DREAM GANGSTER

Ne passons pas par quatre chemins : tout le monde est fantastique dans le film. Ce qui fait aussi la richesse de ce film, c’est son florilège de personnages secondaires. Jim Jarmusch et Carol Kane jouent les producteur.rices fashion d’une émission La Vérité Nue, où l’on partage toutes ses vérités… nu.e. Stanley Tucci joue Grégoire, un français au bord de la crise de nerfs. Will Patton, le frère hémophile et sans cœur de Joe. Rockets Redglare et Steven Randazzo en propriétaire d’immeuble impitoyables et chantants…

Jim Jarmusch et Carol Kane dans In The Soup (1992) d'Alexandre Rockwell
Jim Jarmusch et Carol Kane dans In The Soup (1992) d’Alexandre Rockwell

Éternel acteur secondaire pour beaucoup, la carrière de Steve Buscemi au début des années 90 prouve plutôt le contraire. Acteur à nuances (avec un grand s), tantôt comique, tantôt tragique, parfois pathétique, jamais ridicule, il incarne l’humanité de ses personnages avec une justesse remarquable. Dans le rôle d’Aldolfo Rollo, il touche autant qu’il fait rire, avec son expression excédée quasi-constante, ses fixations (« Je veux juste faire mon film ») et ce besoin de connexion désespérée qui déborde de son regard en biais. C’est Joe qui lui ouvrira ces portes, du moins on pense, on ne sait plus à force. « Joe a cette capacité de te faire sentir spécial, même si tu sais qu’il te mène en bateau et ce soir-là je l’aurais suivi n’importe où, il était magique. T’avais juste à profiter du voyage. » dit en voix off Aldolfo sur une scène de danse dans un parking.

Seymour Cassel y est flamboyant, comme à son habitude. Drôle, un peu flippant, ce rire terrible, gras comme leitmotiv de ses frasques. Il secoue Aldolfo de sa torpeur, le sort de sa tête et le pousse à lâcher ses grandes références (Nietzsche, Tarkovsky, Renoir et Godard) et le replacer au cœur de la vie. « Lâche cette merde, fais un film romantique. Un ‘Je t’aime’ sonne toujours neuf à mes oreilles. » Parce qu’à grands coups de farces et d’excès, le personnage de Joe offre un plaidoyer aux jeunes artistes : arrêtez le sensationnel pour le sensationnel, trouvez l’or dans les petites choses. Joe n’est pas un mentor ni un escroc à part entière : il est une force gravitationnelle, un moteur qui attire, désoriente, propulse, quitte à précipiter tout le monde dans le décor.

In The SOup : Témoignage de la downtown scene

In The Soup avait déjà à l’époque de mes 16 ans cette qualité d’ovni du cinéma à mes yeux. À la croisée d’un Jarmusch et d’un Cassavetes : la Downtown Scene de New York en très très arrière-plan, un noir et blanc brillant, argenté, velouté, des personnages désœuvrés, poussés par un désir plus grand qu’eux ; celui de créer. Alexandre Rockwell le dira d’ailleurs lors du débat suivant la projection, il s’est inspiré de sa propre expérience en tant que cinéaste débutant pour concevoir ce film. « Moi aussi, j’ai ramené ces gangsters chez ma mère! » plaisante-t-il. Ce rapport instinctif au cinéma (aimer Tarkovsky comme Walter Hill, sans hiérarchie, sans révérence figée) traverse tout le film et irrigue le discours de Rockwell, qui revendique un amour du cinéma sans échelle de valeur.

Rockwell appartient à cette génération de cinéastes new-yorkais des années 90 avec Jarmusch et d’autres. « On fréquentait les mêmes clubs, buvait tout autant et dansait comme des cons. Ça rapproche. » Malgré ces influences, Rockwell ne tombe jamais dans la pale copie, ni dans la copie tout court. Il ne tombe même jamais vraiment. Le film a cette qualité funambule, en équilibre sur son fil, faisant semblant de tomber pour surprendre sa.on spectateur.rice. À l’image de Joe.

Un bijou à voir et à revoir pour tout.e créateur.rice qui se prend un peu trop la tête.

In The Soup (1992) d'Alexandre Rockwell, avec Steve Buscemi, Seymour Cassel et Jennifer Beals
In The Soup (1992) d’Alexandre Rockwell, avec Steve Buscemi, Seymour Cassel et Jennifer Beals

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