TW : cet article parle d’un spectacle évoquant lui-même de manière frontale et graphique des situations de violences sexuelles et de pédophilie.
C’est un objet indicible, incandescent et impossible, une fosse fascinante et malaisante où l’art meurt sans promettre de revenir. La « Trilogie des chiennes » de l’autrice, performeuse et metteuse en scène Carolina Bianchi, accompagnée de sa compagnie « Cara de cavalo », est une création inouïe et dérangeante tissant les liens maudits entre l’histoire de l’art et les violences sexuelles. Pendant près de dix heures, l’artiste décharne les mots et les images dans le but d’exprimer l’inexprimable, l’existence après un viol.

CAPÍTULO I – A NOIVA E O BOA NOITE CINDERELA
« Je ne suis pas la protagoniste de cette pièce. La protagoniste de cette pièce est morte. Mon travail consiste donc à expérimenter toutes les formes possibles de résurrection. ». Retraçant un pan de l’histoire de l’art marqué par les viols et les féminicides, Carolina Bianchi regarde de près les performances de femme ayant fait de leur corps un palimpseste impliquant jusque leur vie. La performeuse brésilienne s’arrête sur l’optimisme de Pippa Bacca, artiste assassinée et violée alors qu’elle parcourait les Balkans en stop pour illustrer l’amour et la paix dans l’humanité. Sur scène, Bianchi décide elle aussi d’impliquer son corps en consommant le « Bonne nuit Cendrillon », sédatif utilisés par des violeurs pour endormir leurs victimes, tandis qu’elle revivra partiellement son agression. Cherchant un autre moyen que l’écriture pour dire son expérience autobiographique, sa mémoire troublée et brouillée par le traumatisme, l’artiste met en abîme cette limbe, sa présence fantomatique. Cette performance lui permet de ressusciter l’expérience du viol, non pas pour guérir, mais pour proposer un moyen adéquat d’exprimer ce qu’il y a à exprimer, de signifier la présence d’une fantôme restituant son apparition. Profondément dérangeante et bouleversante, l’écriture de ce premier chapitre refuse de croire en ses prétendus pouvoirs et oscille inlassablement entre la mort de l’artiste et la preuve de son existence. Ce paradoxe noir et fascinant laisse entrevoir une violence inouïe et déroutante, n’hésitant pas à remettre en question sa propre pertinence.

CAPÍTULO II – THE BROTHERHOOD
« Je ne suis pas la protagoniste de cette pièce. Les protagonistes de cette pièce sont tous vivants. Vous remarquerez que ma présence est spectrale. J’apparais et je disparais sans arrêt. » Dans ce deuxième chapitre, Carolina Bianchi questionne la position de la « brotherhood » dans le milieu du théâtre et la place majeure accordée aux artistes masculins. Sans tomber dans une caricature facile, la performeuse interroge son propre rapport aux « génies » du spectacle vivant, décrivant le rapport ambigu et complexe qu’elle entretient avec eux. En tant qu’artiste féminine, Bianchi pense sa position au sein du patriarcat et du regard porté spécifiquement aux œuvres réalisées par des femmes. Elle critique par ailleurs cette fraternité viriliste dont l’histoire est profondément enchevêtré à celle du théâtre en laissant la place sur scène aux comédiens masculins de la compagnie. Sur scène, on retient particulièrement la séquence où l’artiste interview un metteur en scène plus ou moins fictif, incarnation subtile de ces figures masculines reproduisant les schémas de violences misogynes au sein des activités artistiques contemporaines.

CAPÍTULO III – UMA LUZ CORDIAL
« Le langage écrit tend à se fragmenter, provoquant une désidentification. Je ne suis personne. Ma recherche oppressante du mot relève davantage d’un exercice spirituel qu’intellectuel. Le sacrifice de l’écriture s’aligne sur celui de la perte d’identité. » Dans cette conclusion particulièrement noire, Carolina Bianchi met en perspective l’acte d’écriture à celui de sa propre sexualité, toujours dans son rapport à l’histoire de l’art. Parcourant des références moins digérées que dans les précédents chapitres, l’artiste perd une certaine force de son écriture en donnant à voir de manière brute les écrits d’autres femmes – parmi elles, Hilda Hilst, autrice brésilienne d’un ouvrage narrant la prostitution d’une fille de huit ans. Une séquence assez insupportable reprend un extrait long de ce journal intime fictif d’une horreur innommable pour toujours mettre en perspective la violence de l’acte d’écriture dans l’histoire de l’art. Explorant aussi le rapport aux morts et la dimension spirituelle de l’art, Carolina Bianchi conclut sa trilogie sur un constat glaçant. Aucun mot ne peut promettre de guérison ou de salut, l’écriture est uniquement une modalité d’existence, un moyen de prolonger la vie d’une morte tuée par la violence.

LE THÉÂTRE DEVANT LA MORT
La « Trilogie des chiennes » est une œuvre absolument unique et terrifiante. Construite autour d’une pensée complexe et fascinante sur l’histoire de l’art, la pièce dissèque l’acte d’écriture et son rapport à la violence dans une forme absolument radicale. En convoquant des références précises et nombreuses qu’elle prend toujours le temps d’analyser pour mieux réfléchir son propos, l’artiste dresse un portrait sombre des possibilités même de l’art. Pour Carolina Bianchi, parler du théâtre, c’est parler en étant morte et avec les morts. C’est invoquer le suicide de l’écriture et mettre fin à la naïveté de mots rédempteurs. À cette pensée se confronte une douleur immense, sinueuse et abjecte qui ne peut que bouleverser son audience. Carolina Bianchi ouvre dans son spectacle une plaie qui ne cicatrisera jamais, et c’est en cela que cette trilogie est un aboutissement artistique absolu. Rien ne semble pouvoir répondre à une telle œuvre et à une telle pensée, les mots même sont insuffisants pour saisir cette brèche terrible et bouleversante. La « Trilogia cadela força » est « un espace réel où il faut rester face à quelque chose qui ne t’offre aucun point d’appui solide pour t’échapper. (…) Rester dans cette zone très étrange sans aucune promesse de salut face à la mort, tout en acceptant sa présence constante (…) ». (Carolina Bianchi, propos recueillis par William Ravon pour l’Odéon)
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