
Le 17 juillet dernier devait sortir le neuvième album de Kasabian, avant que celui-ci ne soit reporté au 4 septembre. Les fans les plus dévoués pépient encore d’impatience, et ont su se sustenter sur les quelques singles déjà sortis comme l’excellent « Nothing Better Than This », qui nous encourage, entre autres, à continuer de rêver. Nous avons rencontré Sergio Pizzorno lors d’un entretien sur Zoom. Il est souriant, chaleureux et laisse entrevoir dans ses réponses ce plaisir rafraîchissant d’un homme qui aime créer et partager son art avec son public. Si la musique semble être son feu le plus ardent, il n’hésite pas à exprimer son admiration pour de grands cinéastes. Qui sont-ils ? Vous le saurez bien assez tôt en lisant notre interview ci-dessous.
Pop&Shot : Bonjour Sergio, félicitations pour le nouvel album de Kasabian, ACT III. Il devait sortir le 17 juillet dernier et finalement, vous avez décidé de le sortir le 4 septembre. Qu’est-ce qui a entrainé ce choix ? Est-ce que c’était un choix difficile ?
Sergio Pizzorno (chanteur de Kasabian) : Il y avait quelques détails qui manquaient. On avait fini l’album mais je n’en étais pas 100% satisfait. Puis, je me suis dit que cet album serait disponible ensuite pour toujours, alors il peut attendre quelques semaines de plus avant d’être dévoilé, pour qu’il devienne la meilleure version possible de ce que l’on avait en tête. À mes yeux, la vie d’un album a lieu avant que tu le sortes plutôt qu’après tu vois ? Le processus de création et ensuite après la sortie, ça ne t’appartient plus.
Pop&Shot : Tu as déclaré que les albums étaient éternels et que ce que certains considéraient comme un chef-d’oeuvre, ou du moins un produit fini, restaient pour toi des oeuvres qui ne demandaient qu’à être revisitées, voire retravaillées, notamment en live. Dans ce cas, y-a-t-il des morceaux de Kasabian que tu aimerais réécrire ?
Sergio Pizzorno : (rires) Euh… je vais dire non, parce que c’est une chose très dangereuse que de trop s’attarder sur un tableau qu’on a fini. On risquerait de tout gâcher et rajouter trop de peinture… En fait, j’essaye de voir les chansons de Kasabian comme des photos. Des moments qu’on a vécu capturés en instantané, comme une preuve de où nous étions artistiquement à cet instant. J’aime penser que tu deviens meilleur avec le temps, tu apprends de tes erreurs. Donc bien sûr, quand j’écoute d’anciens morceaux qu’on a fait, je vois tout ce qu’il y a corriger mais ce sont des photos, des preuves de notre existence et de notre parcours. Tu vois quand tu regardes une photo des années 70 ? L’énergie y est folle ! L’esthétique, les vitrines, les décors… mais ce qui rend ça encore plus beau c’est que ça capture une époque qui n’est plus là.
Pop&Shot : Oui, parce que le passé est facile à idéaliser. J’aime bien dire que ce qui rend le passé beau, c’est que je n’y étais pas. C’est intéressant que tu mentionnes les années 70, parce que c’est une période qui inspire encore beaucoup les musiciens de notre génération.
Sergio Pizzorno : Oui ! Ce qui est fou, c’est qu’on recycle tout, on est dans une boucle où tout finit toujours par revenir. C’est difficile d’avoir de nouvelles idées, et que celles-ci soient bien perçues en leur temps. Alors, on réutilise, on fait référence. Et les années 70 sont certainement une période que l’on trouve parfaite pour ça. On est tous coincés d’une certaine manière.
Pop&Shot : Et quand on regarde le cinéma des années 70, le Nouvel Hollywood notamment, on voit qu’ils avaient aussi des époques dont ils s’inspiraient beaucoup, comme les années 30, avec des films comme Bonnie and Clyde, Paper Moon ou The Sting… Et tout ça me permet de me lancer sur la prochaine question : dans votre musique, on ressent des inspirations très diverses ; la pop, l’electro, le gospel, le hard rock… comment est-ce que tout cela se met en place ?
Sergio Pizzorno : Je pense que l’on vit dans une époque où la musique est particulièrement facile d’accès. On a tout à portée de main maintenant. Inévitablement, si tu es curieux, que tu veux faire de bons albums et que tu veux continuer à découvrir des choses, tu te laisses vite entrainer. J’aime la musique, qu’importe sa forme, donc je n’aime pas l’idée qu’on puisse nous catégoriser et respecter les règles d’un genre ou d’un autre. Tu devrais avoir le droit de t’exprimer, qu’importe la forme que ça prend, même si ça diverge de ce que tu as pu faire avant. Parfois, expliquer une oeuvre est le pire service qu’on puisse le rendre d’ailleurs. Tu ne peux pas expliquer une sensation, tu la ressens, alors je transfers cette émotion sur un album. On parlait de films à l’instant et c’est marrant parce que j’ai l’impression que la musique est une connexion émotionnelle sans genre qui racontera toujours une histoire. Un morceau d’electro peut te faire ressentir la même chose qu’une ballade au piano, après tout! Bien sûr, un album peut partir dans tous les sens et ça peut être confondant pour la personne qui l’écoute. Mais c’est comme quand on parle de morceaux « needle drops » dans les films, qui changent toute l’atmosphère de l’intrigue.

Pop&Shot : En plus, tu disais que ce nouvel album existait dans un univers très cinématographique. Tu parles d’ailleurs de Stanley Kubrick et David Lynch comme inspirations directes…
Sergio Pizzorno : C’est aussi quelque chose qui s’est beaucoup présenté dans les années 70 : un réalisateur qui monte, produit et écrit ses films. Ils ont le regard sur tous les aspects du film et il y a beaucoup de groupes qui enregistrent leur musique mais n’ont pas la main sur la production, par exemple. Quelqu’un comme Lynch ou Kubrick, ou même Tarantino, avaient une vision et allaient jusqu’au bout de celle-ci. Pour moi, tous les aspects de la création sont importants à chapeauter : la pochette, les clips, le live… tout ça existe à l’intérieur du monde de cet album, de ce que représente Kasabian à l’instant T, et j’ai besoin de voir toutes les étapes. Ces trois réalisateurs ont fait les films qu’ils voulaient faire et ne portent pas d’intérêt à ce que la critique ou le public vont en dire. Je trouve ça magnifique! On vit dans une période où on est très portés sur l’opinion de l’autre, à regarder les statistiques des réseaux sociaux, des plateformes de streaming… est-ce que les gens ont cliqué sur le bon lien ? Et c’est… mon dieu, c’est épuisant! Ça ne rend pas le processus très stimulant…
Pop’n’Shot : Oui, je comprends. « Act III » est le 9ème album de Kasabian et j’ai l’impression qu’aucun projet ne ressemble au précédent…
Sergio Pizzorno : (rires) Oh!
Pop’n’Shot : Ah! C’était un compliment… si jamais !
Sergio Pizzorno : Non, justement, merci parce que c’est notre objectif en tant que groupe d’essayer de se réinventer.
Pop’n’Shot : Et donc, est-ce que tu considères « Act III » comme une sorte de sommaire, un hommage à une carrière très éclectique en terme de choix musicaux ?
Sergio Pizzorno : Oui, je pense. C’est marrant parce que quand tu commences les interviews pour un album, tu as une vague idée de ce que tu veux dire, une sorte de plan disons, et au fur et à mesure des entretiens, ça s’affine et c’est presque à ce moment-là que tu comprends réellement de quoi parle ton album et ce qu’il représente. La manière dont j’écris mes chansons depuis le début se reflète dans l’évolution de Kasabian et de ce que l’on a fait. Appeler l’album ACT III, c’est pour définir toute notre carrière jusqu’à présent. Pour le dixième album, on redémarrera le vaisseau et on le fera atterrir ailleurs… C’est l’image que j’ai dans la tête du moins.
Pop’n’Shot : Au théâtre, l’acte III est généralement celui où se déroule le climax de la pièce…
Sergio Pizzorno : Dans cette période, enfin disons les six dernières années, oui c’est le troisième acte des six dernières années. On fait table rase.
Pop’n’Shot : Et dans « Nothing Better Than This », tu dis littéralement « continue de rêver, rêveur. » et « The Guru and the Time Crypto Machine » semble parler de l’éducation et de la transmission. Est-ce que tu es optimiste à propos du futur ?
Sergio Pizzorno : Je pense que oui. Je crois que les jeunes feront les bonnes choses. Les vieilles générations paniquent toujours mais les jeunes s’en sortent toujours, ils trouvent toujours une solution. Je leur fais confiance. Comme on l’a fait quand on était jeunes. En vieillissant, certains oublient ce que c’était que d’être rêveur et optimiste et j’ai une confiance infinie en la jeunesse.
Pop’n’Shot : Aujourd’hui on pense adorer dire « que les jeunes veulent plus travailler », mais de son temps Socrate le disait déjà.
Sergio Pizzorno : Mais oui, c’est cette même vieille phrase insensée qu’on me balançait à l’époque aussi et qui revient encore aujourd’hui… c’est épuisant. Mais on doit croire aux jeunes. Chaque génération s’en est sortie, avec ses moyens.
Pop’n’Shot : Ils s’en sortent dans leur contexte avec les revendications de leur époque.
Sergio Pizzorno : Exactement ! Merci ! C’est génial ce que tu as dit sur Socrate et les grecs, ça reflète exactement cette mentalité des anciennes générations qui oublient leur jeunesse.
Pop’n’Shot : Aujourd’hui, on vit dans ce que j’aime appeler une ère d’hyperconnexion : on voit tout, de tout le monde, tout le temps, de notre voisin à notre pop star préférée, mais dont on comprend de moins en moins les codes à cause de la vitesse d’execution et le besoin compulsif de curation d’une existence parfaite sur les réseaux… Toute époque a connu sa part de curation, mais si tu compares à ce qu’il se passait il y a dix ans, on voit une différence dans notre manière de percevoir le « contenu » – on peut venir à un stade où on ne demande plus de nouvelles de ses proches parce qu’on pense avoir tout vu ce qu’il y avait à savoir sur Instagram. Comment perçois-tu ce rythme en tant qu’artiste dont on « consomme » l’art et dans ta propre vie de « consommateur » ?
Sergio Pizzorno : Bonne question. Je pense que dans de nombreuses manières, comme Kasabian a commencé avant cette période des réseaux sociaux, on a eu moins à divulguer que d’autres. À nos débuts, l’exigence était de faire de la bonne musique et de savoir la jouer sur scène. C’était là que s’arrêtait la demande. Cette transition vers les réseaux sociaux a changé la forme de l’art. La première chose que les gens vont voir ne sera plus ta musique, mais ton profil Instagram ou TikTok et c’est tout une autre forme d’art. C’est le genre de choses, pour lesquelles, selon moi, j’ai été chanceux parce que j’ai pu être plus secret et pas trop me montrer. Ça me va, parce que je ne suis pas le genre de personne à partager ma vie privée. Je préfère être énigmatique! Si tu commences aujourd’hui, j’ai l’impression que tu n’as plus trop le choix. En terme de connexion, c’est génial de voir le pouvoir et le contrôle que tout ça a sur notre attention et je suis un peu inquiet que toute cette créativité et cette imagination soient réprimées par tout ça. J’ai deux jeunes garçons et j’essaye de trouver comment leur expliquer que c’est pas idéal de passer 12h devant un téléphone, mais j’ai l’impression de passer pour un vieux fou en disant ça (rires). Je trouve juste que l’ennui est la meilleure source de créativité et tout ça est aspiré par le vortex des réseaux sociaux. Si seulement, il y avait une grosse prise de courant que l’on pouvait juste débrancher pour se débarrasser de tout ça.
Pop’n’Shop : J’ai dans l’idée que les générations futures vont saturer de tout ça et progressivement se détacher de tout ça, surtout avec l’arrivée massive de l’IA et la fiabilité des images qui s’en retrouve remise en cause.. Ou alors pas du tout, et le rythme va encore plus s’accélérer.
Sergio Pizzorno : Je pense que c’est le talon d’Achille de la nature humaine depuis le début, toujours au bord de deux choses : le génial ou le désastre. Mais quand on se pose la question : « quand est-ce que je me suis senti vraiment bien? » Personne ne répondra : « ces 5h que j’ai passées sur mon téléphone hier » – ils parleront du concert où ils sont allés, de la plage qu’ils ont visité, etc… Ce genre de choses simples. Personne ne passera les douze plus belles heures de sa vie sur Snapchat…
Pop’n’Shop : On arrive à la fin de cette interview, alors je te propose de partir sur une dernière note un peu plus optimiste–
Sergio Pizzorno : Oui. Enfin ! Non ! Je tiens à le dire : je suis optimiste sur ce que tu viens de dire, sur les gens qui finiront éventuellement par lâcher leurs téléphones. On a commencé une tournée d’été là et le public est assez jeune. L’énergie est incroyable, tu peux pas même pas imaginer ! Je regarde cette foule de jeunes qui passent un moment fantastique, heureux d’être là. C’est magique à observer. Qu’un public nous renvoie cette énergie aussi brute est phénoménal. C’est incroyable ce que ça procure à l’énergie d’une pièce quand tout le monde se débarrasse de son téléphone. La culture, c’est dur à saisir, c’est quelque chose d’immatériel et la culture d’aller en concert est loin de disparaitre, alors oui je suis optimiste.
Pop’N’Shop : Et maintenant, une dernière question pour la route. Tu aimes le cinéma, quel est le film que tu conseillerais là ?
Sergio Pizzorno : UN film ? C’est dur… euh… Non mais je vais trouver… Récemment, j’ai regardé un film avec mes fils, Little Miss Sunshine. Tu l’as vu ? C’est un film magnifique, on a beaucoup aimé. Oh et aussi, je suis allée voir Obsession. J’adore ce courant de films d’horreur modernes qui émerge.
ACT III, le nouvel album de Kasabian sortira le 4 septembre prochain.
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