Et si « Carrie », du livre de Stephen King à la récente série de Mike Flanagan avait changé notre rapport aux règles ? Toujours vues comme gênant, le cycle menstruel féminin mérite pourtant qu’on y appose un regard neuf. Celui qui concerne plus de la moitié de la population doit sortir du cercle vicieux des tabous. Et comme toujours pour aider les mœurs à bouger, l’art est un chemin essentiel. En matière de films et séries, des progrès commencent à être faits. Non que tous les pas soient faits, loin de là même, mais quelques lignes ont fini par bouger. Le sang féminin peut parfois y être le symbole du female rage. D’autre fois, les règles peuvent être citées dans une conversation. Et côté musique alors ? Il fallait bien une artiste de la trempe de Lorde pour aborder le sujet à contre-pied de ce qui se fait. Lorde ne joue pas dans la cours d’un militantisme affiché. Au contraire, elle vient parler de son rapport à son corps avec facilité et naturel. C’est comme ça qu’elle banalise le sujet, en profite pour instruire, tout en touchant un large public. Son exposition grand public, sa faculté à normaliser en font pourtant une grande défenseuse des femmes et ce sans jamais le souligner. D’ailleurs le corps, le sien et celui des femmes c’est bien ce qui était au centre de son album bijou, « Virgin ».
Virgin – Lorde redéfinit ses règles

photo par Louis Comar
Le 27 juin 2025 Lorde publiait « Virgin » son très attendu quatrième album. L’artiste reste peu prolifique et prend toujours le temps d’écrire sa musique. Un véritable atout musical, tant malgré son statut de « pop star » tout semble déconnecté de la vie du star système. Entre chaque opus, notre chanteuse aime à se réfugier dans sa Nouvelle-Zélande natale. Pourtant « Pure Heroine » son premier jet fêtait ses 13 ans fin 2026. Treize années de carrière et un refus de se plier à des tendances, à se tronquer. C’est ainsi que la couverture de « Virgin » est une radio d’un bassin sur laquelle on voit clairement un stérilet. Et en la matière, on peut déjà saluer l’exploit. C’est non seulement une rareté en matière de musique mais encore plus à l’échelle d’une grande star féminine. Elle avait déjà franchi un pas avec la pochette de « Solar Power » où elle affichait furtivement son intimité. Là, elle se livre avec encore plus de vulnérabilité. A ce sujet, la chanteuse expliquait : « J’ai eu envie d’arrêter de prendre ma pilule contraceptive, comme si j’avais coupé une sorte de cordon entre moi et cette féminité régulée. Cela peut paraître fou, mais j’ai eu l’impression que, d’un coup, je sortais de la carte de la féminité. Et j’étais intimement convaincue que cela permettait à de nouvelles perspectives de s’ouvrir. » La pilule contraceptive que choisissent de prendre de nombreuses femmes joue sur les hormones. Ce geste loin d’être anodin vient avec son lot de conséquences et de risques pour le corps, la santé physique et mentale. Il coupe aussi d’émotions et peut servir à stopper des flux trop douloureux. Ce barrage chimique vient avec ses peurs : risques cardiovasculaires, risques de méningiome, risque de cancers … Pour Lorde, c’était aussi l’occasion de se couper avec une féminité aussi imposée que subie. Un message qui parle à de nombreuses femmes qui comme elle décident d’arrêter la pilule.
Cette pochette, elle est aussi là parce que Lorde souffre de trouble dysphorique prémenstruel. Le diagnostique, elle le doit à une amie qui s’est rendu compte qu’elle était particulièrement déprimée avant ses règles et ce chaque mois. Un symptôme classique du TDPM. Une condition dont elle parle beaucoup, comme de la prise d’antidépresseurs pour aller mieux. C’est avec son cycle et ses souffrances qu’elle écrit l’album. Et de ce fait qu’elle vient à parler du corps de façon plus globale. Au milieu de l’opus, un titre « Clearblue » traite de l’absence de règles. La chanteuse y parle d’un test de grossesse effectué suite à un rapport sexuel non protégé. Avec sa précision d’écriture hors norme, elle y ajoute une immense dose de noirceur. Sur un brin d’électro, les mots sont posés là comme sur un journal intime. Un amas de pensées, froides qui portent son angoisse. Elle explique d’ailleurs plus tard : « Cette chanson me détruit tout simplement. » C’est sur le plateau de Jake Shane qu’elle se confie et avoue ne plus pouvoir l’écouter. « Le fait de faire un test de grossesse et flow d’émotions qui traverse ton corps … ». Voilà qui ne l’empêche pas de lui donner vie sur scène dans un moment aussi sobre que puissant.
Quand Lorde dicte ses propres règles

Son corps et sa féminité, elle les redéfinie à travers tout son album. Un jour, son amie Chappel Roan vient à lui demander si elle se voit comme non binaire. Elle lui répond alors qu’elle est une femme sauf certains jours où elle est un homme. Le corps et l’esprit sont deux choses distinctes et si notre musicienne continue de se définir comme une femme cis, elle ne nie pas la fluidité de sa psyché. C’est d’ailleurs dans le titre « Man of the year » qu’elle aborde la question. Pour son clip, Lorde se met du gros scotch sur la poitrine venant « gommer » ses seins, mettre une autre distance au corps et lui donner une nouvelle vie.

photo par Louis Comar
« Virgin » c’est d’ailleurs la suite d’un combat pour Ella Yelich-O’Connor de son vrai nom. Une lutte contre sa dysmorphie et la pression qu’elle mettait sur son poids depuis ses débuts : « Cet album est un sous-produit de ce processus qui m’a permis d’entrer pleinement dans mon corps et de ressentir la plénitude de mon pouvoir. C’est cool d’être de retour à cet endroit, comme le portail qui s’ouvre et le poids. Je suis moi-même. Toutes ces parties de moi sont représentées de différentes manières. Je ne me cache pas de moi-même. » Et pour mieux s’y plonger la chanteuse n’hésite pas à inclure la totalité des réalité de ce corps qu’elle embrasse aujourd’hui pleinement. Celle qui pensait à ses débuts qu’un corps très menu serait signe de sérieux en terme de carrière a finalement changer d’avis. Elle a avancé pour pouvoir se l’avouer : souffrait en réalité de TCA. Il y a beaucoup à dire sur la pression faite sur le corps féminin et le culte de la minceur. Les stars comme toutes les femmes subissent continuellement ses injonctions. A-t-on un désir d’infantiliser la femme avec toutes ces « normes » imposées ? Un corps menu comme celui d’une petite fille, voir parfois si l’anorexie est trop prononcée, un corps qui n’a plus ses règles. Tout tient à un besoin de contrôle de femmes.
Lorde, le corps, la scène

photo par Louis Comar
C’est à l’automne 2026 que s’achevait l’Ultra Sound Tour, une tournée mondiale, impressionnante. Sur scène, la musicienne pousse son corps dans ses retranchement. Elle y chante d’ailleurs le temps d’un titre sur une tapis de course avant d’adapter une seconde fois son show pour les festivals. Dans sa seconde version, elle profite d’écrans géants pour afficher ses constantes et notamment son rythme cardiaque qui intensifie à mesure que le set avance. D’autres information viennent compléter le tableau dont une, unique. La mention de « blood : yes : no » apparait alors. Le but : indiquer si elle a actuellement ses règles. Une information qu’elle jugeait pertinente de communiquer. Et mine de rien dans un Monde où l’on attend que les femmes se fassent discrètes, souffrent en silence, l’affaire prend un tournant d’importance capitale. Une pop star comme elle a pour habitude de devoir frôler une perfection idéalisée qui n’existe pas. Dans ce Monde, dévoiler publiquement avoir actuellement ses règles tient de l’exploit. C’est un message, une ouverture de dialogue qu’on aurait jamais rêvé vivre sur une scène grand public une quinzaine d’années plus tôt. Une étape dont de nombreuses générations de femmes auraient eu besoin. Lever ce tabou pour mieux faire de la prévention quant des souffrances et douleurs que les menstruations peuvent enclencher chez certaines femmes. Un pas pour normaliser les règles et pouvoir mieux parler plus tard de troubles, d’endométriose, de SOPK … Mais aussi parler du corps féminin dans sa pluralité, la contraception et ses limites. Une charge bien souvent portée par les femmes dans les couples et relations hétérosexuelles et qui devrait faire l’objet d’un plus grand dialogue. Comme la charge d’une grossesse désirée ou non. Pour la créatrice de « Melodrama », l’arrêt de la pilule comme elle l’expliquait en interview, jouait sur son humeur, mais aussi son physique, comme sa peau qui avait changé pour le pire. Mais elle lui provoquait aussi des montées de joie lors de ses périodes d’ovulations. Si le corps féminin – et des personnes réglées qu’elles soient trans ou non binaires – est complexe, il doit aussi être célébré, embrassé et surtout pris en compte dans la société. Des pas comme ceux effectués par la musicienne Néo-Zélandaise sont autant de chances de voir un nouveau jour qui rendra à la nature ses attribues. Il sera porté par la capacité de mieux se connaitre, mieux se comprendre et mieux vivre avec nos règles, nos cycles. Lorde porte bien son nom, grande prêtresse de la musique et de notre avenir.

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