
Après avoir remporté la Palme d’or avec 4 mois, 3 semaines, 2 jours, le réalisateur roumain Cristian Mungiu revient avec Fjord, un drame d’une grande densité qui interroge l’une des questions les plus brûlantes de notre époque : jusqu’où une société peut-elle accepter des valeurs qui s’opposent aux siennes ?
FJORD : De quoi ça parle ?
Présenté au Festival de Cannes, le film s’inscrit dans la lignée du cinéma de Mungiu : un récit réaliste, tendu et humaniste, qui refuse les réponses simples. Placé sous l’angle du drame judiciaire, Fjord reste avant tout une réflexion sur le choc des cultures, la protection de l’enfance, la liberté religieuse et la polarisation croissante des sociétés occidentales.
L’histoire suit Lisbet (Renate Reinsve) et Mihai Gheorghiu (Sebastian Stan), un couple installé dans un petit village norvégien après avoir quitté la Roumanie avec leurs cinq enfants. Très attachée à ses convictions religieuses, la famille vit selon des principes traditionnels qui contrastent fortement avec ceux de leur nouvel environnement. Les enfants n’utilisent ni téléphone portable ni réseaux sociaux, les prières rythment le quotidien et les études bibliques occupent une place centrale dans l’éducation .
Tout bascule lorsqu’une enseignante remarque des ecchymoses sur l’une des filles. Une enquête est ouverte et Mihai reconnaît avoir parfois eu recours à des gifles ou des fessées comme méthode éducative, des pratiques qu’il considère normales dans son pays d’origine. En Norvège, ces aveux suffisent à déclencher le placement immédiat des cinq enfants dans des familles d’accueil.

Fjord : Est-ce que c’est bien ?
À partir de cette situation, Mungiu construit un film qui refuse le manichéisme. Il ne cherche ni à justifier les châtiments corporels ni à condamner aveuglément les institutions. Son véritable sujet est ailleurs : comment une société réagit-elle face à une famille dont les valeurs religieuses, culturelles et morales diffèrent profondément des siennes ?
Le scénario souligne que les Gheorghiu ne sont pas uniquement jugés pour leurs méthodes éducatives. Leur vision conservatrice de la famille, leur pratique religieuse visible et leur statut d’immigrés semblent également influencer le regard porté sur eux. Le réalisateur interroge ainsi la frontière entre la protection légitime des enfants et le risque de transformer les différences culturelles en motifs de suspicion.

Un film politique ?
L’une des plus grandes forces de Fjord réside dans le refus de Cristian Mungiu de désigner clairement un coupable. Le réalisateur ne cherche jamais à dire au spectateur ce qu’il doit penser. Il expose les faits, laisse les contradictions s’installer et oblige chacun à composer avec son propre système de valeurs.
C’est précisément cette neutralité apparente qui rend le film si troublant. À mesure que l’histoire progresse, les autorités norvégiennes, pourtant animées par une volonté légitime de protéger les enfants, finissent par apparaître comme une machine administrative froide, inflexible, presque oppressive. À l’inverse, cette famille profondément religieuse, conservatrice et patriarcale, dont les convictions peuvent heurter une partie du public, se retrouve progressivement dans la position de victime.
Mungiu joue ainsi avec les attentes du spectateur. Il ne cherche pas à réhabiliter les valeurs traditionnelles ni à discréditer les idéaux progressistes. Il montre simplement comment la certitude d’agir pour le bien peut conduire à une forme d’intolérance lorsque toute divergence culturelle ou morale devient suspecte. Cette inversion des rôles est particulièrement dérangeante : ceux qui incarnent la défense des droits et de l’intérêt supérieur de l’enfant prennent parfois les traits d’un pouvoir écrasant, tandis que ceux dont les idées sont les plus contestables deviennent les victimes d’un système convaincu de sa propre vertu.
La conclusion de Fjord laisse un goût amer. Mungiu ne propose ni réconciliation ni victoire idéologique. La seule échappatoire semble être le départ, comme si la coexistence était devenue impossible dès lors que deux visions du monde refusent de s’écouter. La fuite n’apparaît pas comme une solution, mais comme le constat d’un échec : celui d’une société où chacun reste enfermé dans ses certitudes, incapable de reconnaître la part de vérité de l’autre. C’est peut-être le message le plus inquiétant du film. Plutôt que les convictions elles-mêmes, serait-ce l’impossibilité du dialogue qui menacerait le vivre-ensemble ?
Le film sortira en salles le 19 août prochain.
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