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OVNI de la scène française que l’on retrouve partout où on les attend pas, La Femme sortait en septembre 2022 un album en espagnol « Teatro Lucido » avant d’autres opus thématiques à venir allant jusqu’au western. C’est en backstages lors de leur passage aux Francos de Montréal que l’on rencontrait Marlon Mangnée (clavier). Sans langue de bois, le musicien se lâche et livre un portrait au vitriol de l’industrie de la musique. De la scène indé qu’il juge comme faux-cul au véritable rôle des labels, en passant par le rôle de Tik Tok qu’on ne maîtrise pas, la vente d’albums, les difficultés de l’engagement et de l’écologie à appliquer jusqu’au retour du vinyle. Interview essentielle et débats en perspective.

La Femme © JD Fanello
La Femme © JD Fanello

Popshot: Ton dernier album « Teatro Lucido » est sorti en septembre et est intégralement en espagnol. Pourquoi ce choix ?

Marlon Magnée, La Femme :  Ca fait partie d’une odyssée dans laquelle il y aura plein d’albums à thèmes. Au même titre qu’il y aura un thème anglais et peut-être latin.

PnS : Vous allez varier les langues …

Marlon Magnée : Et les styles. Ce sont des concepts, celui ci c’était l’espagnol mais après ce sera western, ça peut être aquatique. Ca peut aussi bien être une langue qu’autre chose.

PnS : Comment tu fais un album aquatique ?

Marlon Magnée : Ce serait des drones, des morceaux méditatifs et calmes. Là par exemple on a mis plein de choses différentes dedans mais le socle sur celui-là c’est l’espagnol.

PnS : C’est quelque chose de très marquant chez La Femme ça. Vous avez des albums aux morceaux complètement variés, comme on peut l’entendre sur « Paradigmes » et pour autant c’est cohérent.

Marlon Magnée : Je sors ce que j’ai envie de sortir. Notre filtre c’est qu’on a envie que ce soit bien et si c’est validé, ça sort. Tout peut être différent, bizarre mais si c’est bien on se pose pas de questions. Avec La Femme on s’autorise tout. On a pensé à faire de la musique paillarde mais finalement Sacha l’a utilisé dans un side project. On s’est dit que ça pourrait compromettre La Femme de l’inclure.

PnS : Pour autant, vous sortez en plein milieu de votre album un titre comme « Foutre le bordel » qui fait très Dutronc  ou un « Lâcher de chevaux »…

Marlon Magnée : On n’a pas forcément pensé à Dutronc mais on voulait un truc un peu en mode électro punk 80’s. Le deuxième c’est Sacha qui a commencé à écrire pour l’album western. J’étais avec lui en studio, j’ai voulu ajouter des synthés et ça a donné un côté Ennio Morricone.

PnS : Vous êtes toujours à contre courant. Au début, c’était rock indé et puis tout à changé. Comment vous en êtes arrivé là ?

Marlon Magnée : Depuis le début c’est un peu notre logique. On aime faire pas comme tout le monde. Quand on voit que les artistes partent d’un côté, on fait autre chose. Là on voit que tout le monde chante en français, nous on va chanter en anglais, en espagnol… on aime être à contre courant.

PnS : Mais vous ne parlez pas toutes les langues que vous choisissez, comment vous faites ?

Marlon Magnée : On se démerde quand même avec google translate, soit on baragouine ou on fait des collaborations avec des gens qui parlent ces langues. On est à deux, on check.

Personne n’est vraiment indépendant dans la musique et ceux qui le sont c’est ceux qui ont vraiment réussi.

PnS : Tu disait d’ailleurs que tout le monde parle de musique indé comme si c’était un registre et justement toi tu t’éloignes de ça et tu dis que ça ne veut rien dire.

Marlon Magnée : C’est de la merde. Les gens se raccrochent à ça pour se donner un genre. Comme si un mec avait de la viande dégueulasse mais voulait absolument un label fait en France ou label rouge. C’est un tampon qui veut rien dire parce que les indés sont dépendants de tellement de choses. Personne n’est vraiment indépendant dans la musique et ceux qui le sont c’est ceux qui ont vraiment réussi. Les Rolling Stones par exemple. Finalement eux sont indépendants, ils ont leur propre catalogue. McCartney aussi. Ils s’en battent les couilles. Les autres indés ce sont ceux qui ont leur groupe électrogène et qui vont jouer dans des champs. Mais qui vont pas être sur I-Tunes, Spotify … parce que si tu veux être dans leurs playlists faut donner de toi, remercier ces plateformes, faire des stories en disant « C’est Marlon, vous m’écoutez sur Deezer » comme les gros artistes faisaient avant sur les radios. Pour moi tout le monde devrait être plus lucide sur le fait qu’on est des produits. Ce qui nous différencie c’est d’être un produit de qualité. C’est comme une machine à lavée qui va tenir 100 ans ou une voiture qui va tenir 100 ans ou de la bonne viande faite avec un cahier des charges. Et nous notre musique on la fait comme des artisans. On écoute nos morceaux, on veut qu’ils vieillissent bien, on prend du temps à faire nos disques, surtout on ne suit pas les lois du marché, on fait ça avec le coeur. Une fois qu’on a fait ce contenu artistique qui est vraiment nous, là il faut le vendre. On n’a pas de gêne par rapport à ça parce que oui il faut vendre des disques. Comme ça t’as pas un taff à côté, on ne fait que de la musique. On peut financer nos propres projets. Par exemple, on a fait un film qu’on a financé de A à Z. Tout ça permet d’étendre notre univers… Les indés ils ont aussi un peu des discours de faux-cul. Souvent ils sont dépendants d’une major et t’as plein d’indés qui signent des deals avec des majors. Comme nous on avait signé un deal avec Barclay. Les gens pensaient qu’on s’était vendus mais c’était notre label qu’on avait créé qui avait fait une licence. On a été beaucoup plus libres en major que dans un label indé.

Les majors c’est pas leur fric donc ils s’en battent les couilles de toi.

PnS : Pourquoi t’es plus libre en major qu’en label indé ?

Marlon Magnée : Parce que les majors c’est pas leur fric donc ils s’en battent les couilles de toi. Tu peux leur apporter du pognon ou pas à un moment ils lâchent l’affaire. Les labels indés comme c’est plus ou moins leur fric, ils sont plus vénères et ils vont vouloir signer des contrats à 360, prendre les éditions, le management. Ils prennent les décisions pour toi, t’as les mains plus liées. Nous comme était tellement bizarres là dedans, ils nous foutaient la paix, on était les artistes du truc.

PnS: Elle sert à quoi la major au milieu de tout ça ?

Marlon Magnée : Elle t’apporte énormément de fric et ça c’est cool. Et elle t’apporte des votes quand tu fais les Victoires de la Musique.

Un article, c’est bien pour la concierge, monsieur tout le monde, ta mère ou le programmateur qui en voyant ça va te programmer.

PnS : Elles apportent vraiment quelque chose les Victoires de la Musique ?

Marlon Magnée : Non pas vraiment mais quand même un peu. C’est comme faire de la promo. Aujourd’hui, je sais pas si t’as pu t’en rendre compte mais un artiste très présent dans les journaux, ça veut pas forcément dire qu’il va vendre beaucoup de disques. Et inversement il y a des artistes qui n’ont pas de présence médiatique et vendent beaucoup. Par contre un article, c’est bien pour la concierge, monsieur tout le monde, ta mère ou le programmateur qui en voyant ça va te programmer, ça enclenche une mécanique. Tu en as besoin pour développer des choses et faire vivre l’album.

PnS : Tu parlais aussi dans une autre interviews des réseaux sociaux, des likes … ça aide en tant qu’artiste ?

Marlon Magnée : C’est vachement important. Plus autant maintenant à l’exception d’un réseau qui peut changer ta carrière, c’est Tik Tok. Malheureusement, je ne suis pas de cette génération, j’ai eu du mal à m’y mettre, j’ai toujours du mal. Mais je vois beaucoup de choses très, très bien dans ce média. Notamment que c’est un game changer et pour beaucoup c’est de la lumière gratuite. On a besoin de balance pour contrer le système établi : on a besoin de tunes et de label. Là n’importe qui peut buzzer à tout moment. C’est comme une loterie c’est ouvert à tout le monde. Nous par exemple, le titre « Elle ne t’aime pas », un influenceur Tik Tok qui s’est fait largué a mis notre morceau et du coup on est revenu dans les charts. Ca nous a aidé, nous a permis de nous maintenir sur Spotify et de maintenir des caps.

Avec Tik Tok on a de l’or devant nous et on comprend pas.

PnS : C’est un peu la même chose qu’il y a déjà eu sur d’autres réseaux avant. Je pense à My Space à une autre époque …

Marlon Magnée : Exactement. C’est ce qui est en train de se passer sur Tik Tok sauf que là on est comme des teubés, on arrive pas à comprendre ce qui se passe. Personne comprend, on a de l’or devant nous et on comprend pas.

PnS : Mais t’es obligé de jouer ce jeu là.

Marlon Magnée : Exactement. Par exemple, pour te dire que label indé ou pas ça ressemble pas à ce qu’on croit. En ce moment on est en ultra indé. Le summum de l’indé c’est quand t’es en distrib, il y a plusieurs paliers et notre distributeur nous a mis la pression pour qu’on fasse une campagne Tik Tok. Ils ont raison, aujourd’hui quand tu sors un disque il faut être dessus. Sauf qu’ils nous ont mis la pression pour payer des influenceurs au Brésil pour qu’ils diffusent notre son. Certes ça a généré des vues mais ça a pas fait la trend qu’on voulait. C’est pour te dire qu’on se sentait plus forcés qu’avec des majors. Sauf que c’est futile à la fin. L’important est que l’artiste fasse l’art qu’il veut et tout ça c’est la façon de le vendre. On ne va pas se leurrer, on vend notre art, on est un produit mais ce qu’on fait c’est avec le coeur. Et ce sont des albums qui resteront pour l’éternité.

Aujourd’hui, la nouvelle génération d’artistes, elle doit mettre les mains dans la merde.

PnS : L’artiste il doit vraiment avoir les mains dans tout ça ou il peut déléguer ?

Marlon Magnée : Tu peux déléguer mais si tu fais ça, tu as deux chances sur dix que ça se passe bien. Si t’as de la chance, ça se passe bien. Si ça se passe bien, tu peux quand même te faire niquer et tu vas te retrouver dans 20 ans sans rien comme on a vu des artistes se faire niquer par leurs managers. Alors aujourd’hui, la nouvelle génération d’artistes, elle doit mettre les mains dans la merde.

PnS : Au milieu des réseaux sociaux, il y a un retour à l’ancien avec le vinyle. Tu sors tes albums sur ce format, tu as fait une sortie pour le disquaire day. Il t’évoque quoi ce retour ?

Marlon Magnée : Ca me parle et en même temps c’est de l’hypocrisie. Parce que je pense que plus de la moitié des vinyles qu’on vend finissent sur une cheminée pour faire joli. C’est du fétichisme, je suis content, c’est plus beau qu’un CD. Mais je ne sais pas si le public les écoute tant que ça, il y a le streaming à côté. Moi j’ai écouté beaucoup de vinyles quand j’avais 15, 16 ans et après ma platine n’a plus marché et depuis je fais de la musique, j’achète des vinyles parfois et je ne les écoute jamais. Ce qui me rend un peu amère par rapport à ça c’est que les majors se sont vraiment approprié ce retour. Il faut attendre 6 mois pour presser parce que les putains de majors vont presser du Rihanna pour des centaine de milliers d’exemplaires, ils privatisent même des usines. Là je suis content parce qu’on bosse avec une usine à Paris qui a refusé de donner l’exclusivité aux majors. C’est bien que tout le monde puisse bouffer et presser. Et puis à la fin reste la question est-ce écologique de rematérialiser ?

C’est difficile pour un artiste d’être engagé parce qu’on t’attend au tournant sur tout.

PnS : Mais Internet est-ce écologique ?

Marlon Magnée : Exactement ! C’est horrible parce qu’on est prisonniers de cette question mais tourner c’est pas écologique … ça rend fou. C’est difficile pour un artiste d’être engagé parce qu’on t’attend au tournant sur tout. Tu trahies tes convictions à tout moment. Là on va faire des tee shirts en tissus recyclés mais même ceux qui font en coton bio ça marche pas. Le coton vient d’Inde, faut les transporter, il y a assez de vêtements sur Terre…


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L’équipe du film de Quantum Cowboys par Théophile Le Maitre

À l’occasion du Champs-Élysées Film Festival 2022,  notre équipe a eu l’immense plaisir d’interviewer l’équipe de la petite pépite psychédélique (que de -P), Quantum Cowboys;  Geoff Marslett, Lily Gladstone et John Way. Après avoir eu l’occasion de passer une soirée avec eux sur le rooftop du Publicis, les revoir afin de leur poser des questions sur leur film ne pouvait qu’être fait dans la bonne humeur. 

Quantum Cowboys est un western, mais ne le définir que par ce terme serait le dénuer de toute les spécificités qui le constituent. Le film est tellement riche que le réalisateur chapeauté, Geoff Marslett a décidé d’en faire une trilogie, je n’en dis pas plus, toutes les réponses à vos questions se trouvent ci-dessous!  

Geoff, Lily, John, bonjour ! Le festival vous plaît? 

John : C’est fantastique ! Il y a une fête tous les soirs, sur un rooftop juste en face de l’Arc de Triomphe, je pense pas que l’on puisse avoir une expérience plus française que celle-ci… vraiment fantastique. 

Geoff : Et non seulement la vue depuis le rooftop est incroyable mais le public français est formidable. Le cliché des français cinéphiles, selon le microcosme de ce festival, s’est confirmé à mes yeux 

C’était la question crash-test, pour vous mettre dans l’ambiance. Pourriez vous  décrire le film en quelques mots ? 

John : Wow, c’est difficile à décrire en si peu de mots… Quantum Cowboys… Ça irait comme description ? (Rires) Non? Bon alors… fou, aventure, amitié et changement. 

Geoff : Pour faire ce film je me suis inspiré de la période où j’étudiais la physique, un peu avant tout ça et de la théorie des multivers. Ce film est très expérimental; c’est une tentative de mise en place d’une version de multivers un peu plus scientifiquement correcte que ce que nous avons l’habitude de voir. On a tous un souvenir différent de chaque événement que l’on passe ensemble. Par exemple, toi et moi, on s’est rencontrés jeudi soir, on est allés sur le rooftop et on s’en souvient tous les deux. Mais si nos souvenirs sont similaires, toutes les émotions ressenties sont toujours internes à un seul individu. Donc tu as un souvenir, j’ai un souvenir. Chaque souvenir que quelqu’un a de n’importe quelle expérience, de n’importe quel moment crée son propre univers, à l’intérieur de nous. On recrée continuellement cet univers de manière chimique dans notre propre tête. Tous ces souvenirs sont en nous, et on essaye de les raconter aux autres dans un but de se présenter à eux, pour qu’ils nous connaissent. C’est pour ça que l’on crée, que l’on raconte des histoires et des anecdotes, que l’on se dispute, que l’on donne des interviews, que l’on écrit des choses et finalement, tout cela se mélange dans l’univers autour de nous jusqu’à ce que l’on se mette d’accord sur ce qu’on décide d’appeler Histoire. Et cette décision éteint tous les autres souvenirs et dans cinq ans, la version de notre rencontre à cette fête sera celle que l’on aura décidé, en tant que société, à conserver comme la bonne et l’unique. C’est une idée un peu folle et bizarre mais c’était ma tentative de mettre cette théorie au centre de l’intrigue sans en dire : « C’est ce que je veux que vous reteniez de ce film. » mais plutôt, en essayant de vous faire vivre ça,  de forcer quelqu’un à regarder 94 minutes d’un film qui te fait ressentir ce que c’est que d’avoir plusieurs points de vue coexister. C’est ce dont parle le film pour moi… en quelques mots. 

John : J’ai respecté la consigne, moi (rires) 

Lily : Je dirais que c’est pas un western révisionniste mais plutôt un western visionnaire. 

John (en claquant des doigts, ndlr) : C’est ça, c’est exactement ça! C’est bon vous l’avez votre titre pour l’interview ! 

Étant donné que beaucoup de créateurs et d’animateurs ont participé à ce projet, quel a été le processus de tournage et de montage pour ce film ? (Fond vert? Les différentes techniques employées?) 

Geoff :  C’était compliqué. Dès le début, j’avais noté sur mon scénario – pas celui des acteurs, juste le mien – où les animations changeraient. Donc je savais dès le début quand le style changerait. Quand on a commencé à tourner, je devais maintenant décider quelles seraient ces animations, parce qu’en fonction de ça, le tournage des scènes n’était pas le même. Mais c’est là que ça s’est gâté, pour le monde entier. Le Covid a commencé au moment où on a fini les tournages. Mon plan initial était de réunir tous les animateurs dans la même ville et travailler tous ensemble. Ça aurait été déjà compliqué comme ça mais avec le Covid, on avait des animateurs au Japon, en France, en Amérique du Sud, d’autres éparpillés aux États-Unis et ils n’ont jamais pu travailler tous ensemble. Chaque fois que l’un d’entre eux avait une question, il se tournait toujours vers moi alors ça a très vite été mon rôle de retravailler chacune des séquences une à une. Tout ça m’a rajouté beaucoup de travail mais comme on dit, l’adversité offre des diamants spéciaux. Bon… je ne réponds qu’avec des phrases bizarres qui n’ont aucun sens (rires confus ndlr) Ce que je veux dire c’est que même si cette situation offrait des avantages d’un point de vue créatif, ça augmentait quand même pas mal les difficultés. 

Pourquoi as-tu décidé d’utiliser tous ces styles d’animation différents? Est-ce que ça avait un rapport avec le script ? 

Geoff :  Chaque style d’animation représente le souvenir d’un des personnages présents dans la scène, donc à chaque fois que le style change, le spectateur se retrouve propulsé dans une nouvelle perspective de ce qu’il s’est passé. Quand j’ai dû choisir à quoi devait ressembler ces animations, je savais qu’on aurait besoin de suffisamment d’animations différentes pour que le spectateur assis sentirait l’univers changer autour de lui. Mais elles devaient être suffisamment similaires pour que le personnage qui passe par différents styles soit facile à reconnaître. 

Une question pour Lily et John : quelles ont été vos premières réactions en recevant le script ? 

Lily : La première page disait « Tout le monde, partout, tout le temps ne le comprend jamais bien » (Everybody, everywhere always never gets it right) et en lisant ça je me suis dit que je voulais absolument faire partie de ce projet. J’avais vu Mars et j’ai juste plongé dans le script vu que j’avais déjà une idée de la vision de Geoff. Je voulais le voir en tant que réalisateur, étant donné qu’on est amis depuis plus de dix ans maintenant. Cette formulation avec toutes ces doubles négations m’a vraiment plu. Ce que j’aimais vraiment dans Mars, c’est qu’il y parle d’un concept assez spirituel qui est devenu très populaire : se casser pour aller vivre sur Mars. Geoff a toujours été en avance sur son temps, sur la société, mais d’une manière où tu ne le prends pas autant au sérieux que tu le devrais. Les humains sont très étranges, des petites marionnettes de viandes avec la folie des grandeurs. Je pense que c’est une menace contre la société quand les gens commencent à être un peu trop détachés du fait que nous sommes des animaux, avec des failles. Et c’est ce que j’aime chez Geoff, il pose un regard tellement drôle et bienveillant à la fois sur le ridicule et la beauté de l’humanité et sur notre manière de conceptualiser et d’examiner tout. Ça me paraissait si évident dès la première lecture du script. En plus, le premier titre du film était Cowboy on a Zebra. Rien que le titre m’a donné envie de sauter sur l’opportunité, suivi de ma première réplique quand je fais tomber Franck : « Je voulais juste pas te voir mourir à nouveau ». En à peine quelques pages j’ai adoré. 

John : Sacrée réponse, je vais essayer d’être à la hauteur… Quand j’ai reçu le script, je venais juste d’apprendre la Théorie des Fentes de Young et la différence entre une particule et une onde, et comment tout cela évolue en fonction de certaines ouvertures. Donc je commençais tout juste de comprendre ce monde de la physique quantique, de la mécanique quantique donc j’étais déjà un peu époustouflé par tout ça quand j’ai lu le script. Certaines paraboles me sautaient aux yeux, notamment cette idée de rechercher Blackie, comme une allégorie du chat de Schrödinger. Ensuite, j’ai vu comment tous ces personnages en quête étaient tous des personnifications de ces idées quantiques entêtantes et ça m’a beaucoup parlé. En plus, c’était un western et j’adore les films qui parlent de l’ouest des États-Unis d’une nouvelle façon. Ma première expérience américaine était le sud-ouest (John Way est né à Londres, ndlr) alors cette région a une place très spéciale dans mon coeur. Bon ! Ma réponse n’a pas été aussi mauvaise que ça ! 

Comment vous êtes vous préparés pour ce film étant donné que le tournage était un peu différent de ce à quoi vous êtes habitués?

Lily : J’ai regardé quelques vidéos de behind-the-scenes de fond verts et de motion capture, particulièrement celles de Benedict Cumberbatch pour Smaug dans Le Hobbit. Je voulais briser mon propre paradigme dans ce film, parce que jusqu’à présent, mon jeu était très minimaliste. Le minimalisme à l’écran de petites salles de cinéma est ce qui m’attire le plus. Mais, en sachant qu’il y aurait des animations, il y avait ce challenge où je devais la dépasser. Ça m’a donné la permission d’être un peu plus théâtrale que d’habitude. Pour les autres films que je fais, d’un point de vue stylistique, le minimalisme fonctionne avec eux. J’avais l’impression que si j’avais sorti de mon chapeau tous mes tours habituels, ça n’aurait pas été suffisant, donc j’ai un peu observé comment les autres acteurs appréhendaient leurs personnages animés, leurs manières de plonger dans la théatralité et la physicalité de l’expérience. C’était très libérateur de travailler devant un fond vert, c’est comme un théâtre « boîte noire » : tu débutes à peine, tu n’as quasiment aucun accessoire sur scène à part ton imagination et l’intrigue de la pièce. C’était sympa de revenir aux origines comme ça. Soudainement, je suis un cowboy et j’ai l’impression que pour accéder à un thème aussi touffu que celui de la physique quantique tu as besoin de te remettre en phase avec l’enfant en toi, celui qui reçoit la connaissance. Ce film me rappelle aussi le livre Codex, qu’un artiste italien avait publié. Le langage et les symboles sont inventés et ne veulent pas dire grand chose. L’auteur voulait juste recréer ce sentiment que l’on avait, enfant, quand on regardait des livres avec des images pour la première fois, sans savoir ce que ça voulait dire mais d’essayer de comprendre quand même. C’est quelque chose qui est difficile de ressentir en tant qu’adulte. C’est comme ça que je vois le travail de Geoff. Comme un puzzle que je vais résoudre. C’est très intéressant dans un film. 

Je voulais briser mon propre paradigme dans ce film

John : C’était quoi la question déjà ? (rires, répétition de la question, ndlr) Je pense que Lily a vraiment bien résumé l’expérience en parlant de théâtre « boite noire ». Ça nous a permis d’être dans la tête de nos partenaires de jeu, on a dû créer ce monde ensemble et être les personnages qui occupaient ce monde, alors c’était une expérience de collaboration très intéressante. 

Geoff : En plus, tu as dû jouer avec un accent étranger. 

John : Oui ! Et c’était très amusant ! De manière un peu égoïste, c’était très intéressant pour moi, ces explorations de mon passé génétique. Je suis né à Londres et j’ai grandi à l’étranger pour une grande partie de ma vie, donc je suis arrivé en Amérique comme un étranger, un peu comme mon personnage Bruno. J’ai un peu canalisé mes expériences avec celles de Bruno parce que c’est suffisamment familier pour me sentir chez moi et suffisamment différent pour que je me sente un peu apeuré, j’ai essayé de revivre ça. Mes ancêtres venus s’installer aux États-Unis étaient Danois et ils se sont installés dans le Sud-Ouest alors j’ai vu ça comme un grand privilège de jouer ce personnage. C’était pas la réponse à votre question mais c’était la réponse à la nouvelle question ! (rires, ndlr) 

Pourquoi vouloir faire une trilogie ? 

Geoff : Surtout parce qu’il y a trop d’idées fourrées dans ce premier film et il ne présente qu’un tiers de l’iceberg pour le moment. Je voulais donner aux spectateurs suffisamment de réponses pour qu’ils soient satisfaits pour le moment. Mais il y a encore de nombreuses questions auxquelles on a pas encore répondu, notamment sur les vilains (David Arquette et Frank Mosley) et leur histoire, également sur le personnage de Linde (Lily Gladstone) et son rôle dans l’arc, sa connection à l’équipe de tournage. Qui est l’équipe de tournage aussi ? Qui sont les immortels? Des personnages comme Esteban, un vétéran du Vietnam et éleveur de bétail, Anna la viking, Père John le fantôme qui est aussi prêtre. C’est surtout des questions plus vastes auxquelles on ne pouvait pas répondre dès le premier film, donc j’espère que les gens ont suffisamment apprécié pour vouloir les réponses et que je puisse leur donner un deuxième film et dans le troisième, peut-être que toutes les pièces se connecteront. 

L’équipe de tournage apparaît souvent dans le film, pourquoi avoir décidé de briser le quatrième mur? 

Geoff : Le quatrième mur n’est pas vraiment brisé puisqu’il s’agit de vrais personnages. Une fois arrivé au troisième film, on a l’impression qu’il y a un narrateur et que la caméra brise le quatrième mur. C’est ce que n’importe qui pourrait penser en regardant le film. Mais, sans trop spoiler, j’ai fait ça parce que ces personnages participent réellement au film, c’est pas juste l’équipe de tournage. Ils travaillent pour Linde. Ce sont de vrais personnages dans l’univers de ce film. 

Je pense que j’ai fait quelque chose de suffisamment bizarre pour ne pas avoir d’attente.

Ce projet est très ambitieux. Quelles sont vos attentes face à la réaction du public ? 

Geoff : J’ai pas vraiment d’attente, dans le sens de prédiction. Prédire insulte le futur, donc je ne sais pas, je pense que j’ai fait quelque chose de suffisamment bizarre pour ne pas avoir d’attente. En revanche, je pense vraiment qu’il y a un public quelque part qui veut voir un film comme ça, résoudre ses énigmes. J’adorerais trouver un distributeur qui ait le courage de m’aider à entrer en contact avec ce public. Donc j’imagine que mon espoir pour ce film c’est qu’il se trouve une place, aussi modeste soit-elle. Même s’il ne soulève pas de foule, au moins qu’il trouve un petit groupe de personnes qui donneraient un peu de leur temps pour comprendre mon travail. 

Lily : J’ai l’impression qu’ils sont déjà un peu là. Quand on était au Festival International d’Animation d’Annecy, on a rencontré un groupe d’étudiants qui ont vu toutes les séances là-bas et sont venus à Paris pour le revoir. Je pense que ce film ne plaira pas forcément aux exécutifs et ceux qui font les décisions, mais plutôt le public lui-même, notamment de la génération Z. 

Geoff : John veut juste son chèque. 


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À l’occasion de leur passage au NOPI (Paris 17) le 13 mai dernier pour promouvoir leur dernier EP sorti le 8 avril 2022, Yellow Sky Highway, le groupe franco-anglais Ralph of London a accordé une interview à Pop & Shot. Entre militantisme politique, jeu vidéo et « shitpop », voici toutes les choses à ne pas manquer pour découvrir ce groupe. 

Vous avez un nouvel EP, Yellow Sky Highway sorti le 8 avril dernier, en quelques mots comment le décririez vous? 

Ralph : Un mélange parfait de chacun de nos propres décors et intentions musicales. Une sorte de projection de notre futur en tant que groupe.

Vous avez déclaré que cet EP était une introduction à votre prochain album. Pourquoi avoir choisi cette direction ? 

Ralph : On a choisi cette direction afin de poser de nouvelles fondations. On est vraiment passés par une transition par rapport à ce que nous faisions avant dans le sens où les précédents projets du groupe étaient surtout des adaptations de chansons que j’avais enregistrées en solo. L’album précédent (The Potato Kingdom, sorti en mars 2020) en comportait 99% tandis que pour ce nouvel EP, c’était totalement le contraire et chacun a vraiment apporté sa pierre à l’édifice en terme d’arrangements, etc. J’ai envie de dire 25% chacun. Donc j’ai écrit quelques unes des chansons, Diane en a écrit quelques unes aussi et ensuite nous nous sommes demandés où nous voulions aller avec tout ça, ce que nous voulions mettre sur cet EP, ce que nous voulions entendre et comment nous voulions travailler ces prochaines années. 

C’était quelque chose de vraiment nouveau pour nous alors sur les 18 chansons que nous avons enregistrées pour cet album, durant la période de confinement, on a décidé d’en choisir 5 et de les sortir d’abord sous la forme d’un EP pour montrer au public notre nouvelle direction.

Quand pensez-vous sortir cet album? 

Ralph : Le plus tôt possible. Diane ? 

Diane : En étant réaliste, ce serait plutôt aux alentours de 2023, début d’année 2023. On devrait d’abord laisser l’EP se diffuser un peu, voir les réactions (bien qu’elles soient très bonnes), et ensuite s’en servir pour sortir l’album. C’est quelque chose qui se prépare et début 2023 me parait être un bon moment. 

Ralph : Diane retient un peu les reines, tandis que j’ai plus tendance à foncer comme un cheval fou, à créer de nouvelles choses et recommencer plusieurs fois. Diane est forte à calmer le jeu et à me ralentir donc c’est un peu un compromis pour nous deux. 

Quelle est l’inspiration derrière le nom de l’EP ? 

Ralph : C’est une réflexion sur la direction que l’on prend en tant que société. Le ciel jaune est un peu comme le feu de Prométhée sauf que cette fois, il représente l’industrie, la pollution et cet obscurantisme planétaire qui nous hantent. Ce ciel jaune est une paroi symbolique entre nous et notre nature autant en tant que société qu’en tant qu’espèce. Et le chemin vers ce ciel jaune est un peu celui que nous empruntons.

On trouve de l’amusement dans cette dystopie 

Donc c’est un titre un peu pessimiste ? 

Ralph : C’est pas pessimiste, mais plutôt dystopique mais on trouve de l’amusement dans cette dystopie.

François : Funtopia 

Ralph : C’est aussi conceptuel, parce que nous avons aussi un jeu video qui sort avec l’EP, qui s’appelle Yellow Sky. L’idée du jeu c’est qu’il y a une trainée de débris de l’espace qui entoure la terre. C’est ce qui forme ce chemin jaune. Donc le principe de ce jeu est de renverser la contamination et la destruction, de nettoyer la planète en soit.

L’une des principales inspirations derrière l’EP est l’univers du jeu-vidéo.

D’où vous est venue l’idée pour le jeu-vidéo ? 

Ralph : Mon frère est développeur 3D et l’une des principales inspirations derrière l’EP est l’univers du jeu-vidéo. En fait, il y a trois inspirations pour cet album. La première : les jeux-vidéos, la deuxième, l’Afrobeat et la dernière tourne plutôt autour de mon propre parcours musical, l’évolution de la pop britannique. 

Donc faire un jeu vidéo nous paraissait cohérent avec cette esthétique du jeu vidéo que nous avions en tête. Alors en le développant, on s’est demandé « qu’est-ce qu’on pourrait bien faire ? » C’est ce qui arrive quand on est dans un état désespéré de créer à un moment où on veut juste que le monde ait accès à notre musique. 

François : La musique de notre jeu-vidéo est inspirée par la musique de l’EP et on avait vraiment en tête de s’amuser du début à la fin, de prendre le temps de créer, de recycler nos anciens projets et avoir la force de passer à une nouvelle forme d’inspiration. À chaque fois, on se disait : « et si on faisait un jeu-vidéo, inspiré par notre musique, elle-même inspirée par un jeu-vidéo », etc etc. On trouvait que c’était une dynamique intéressante. 

Vous avez récemment sorti un clip pour votre chanson White Bred Blues, dans lequel nous rencontrons Mark Shepps, ancien sans-abri. Comment l’avez-vous rencontré et comment vous est venue l’idée ? 

Diane : On a une amie qui vit à Bristol, Sheherazade Bodin qui a réalisé le clip. On lui avait demandé si elle serait intéressée de tourner une vidéo pour nous. On lui a montré la chanson que nous avions choisie, on lui a proposé de nous dire ce qu’elle en pensait, et si ça l’inspirait. Elle est revenue vers nous avec cette idée de suivre des sans-abris dans leur quotidien. Par le biais d’amis, elle a rencontré Mark. On a ensuite fait le déplacement jusqu’à Bristol pour le rencontrer. C’était très intéressant d’entendre son histoire. On pense même aller un peu plus loin avec cette idée et peut-être faire un vrai documentaire sur lui. Mais l’idée principale de suivre Mark n’était pas la nôtre mais celle de Sheherazade. 

Ralph : Elle nous a présenté plusieurs idées qui avaient vaguement à voir avec des questions sociales qu’elle avait interprétées en écoutant les paroles. On a décidé de choisir cette idée-là, parce que ça parlait de quelque chose qui est dans le thème du « nettoyage de la planète et du cosmos » et cette idée de nettoyer la société, pas comme les nazis le faisaient mais juste cette manière de gérer nous-mêmes nos problèmes. Montrer quelqu’un qui a vécu dans la rue pendant 20 ans et a survécu nous paraissait être une direction assez audacieuse pour ce single. On voulait faire quelque chose « d’inconfortable » et peu représenté en pop. Pour briser la glace en soit. Pour nous, tout ça s’imbriquait parfaitement.

On voulait faire quelque chose « d’inconfortable » et peu représenté en pop.

Votre dernier album, The Potato Kingdom, est sorti quelques jours avant le confinement. En ayant ça en tête, comment avez-vous appréhendé la sortie de Yellow Sky Highway?

Ralph : C’est bien que l’on ait dépassé cette mésaventure aussi vite. On a eu la chance de profiter de cette opportunité et avec toute la société se mettant sur pause pendant deux ans, on s’est dit que c’était notre moment et que l’on ne devait pas perdre de temps. Nous n’avons pas eu l’opportunité de promouvoir cet album, cela a été décidé pour nous et maintenant, il fait partie des archives, relégué au rang de postérité. Si les gens nous parlent de cet album un jour, il n’est pas évident que nous voulions le revisiter étant donné qu’il est définitivement derrière nous maintenant. 

François : Notre manière de créer et de faire la musique est surtout guidée par cette idée de ne pas trop regarder derrière nous, sinon on serait coincés et on commencerait à avoir des regrets. Alors pour continuer sur notre lancée, on recrée à chaque fois, un peu comme un phoenix qui renait de ses cendres encore et encore. Alors même si sur le moment, ne pas pouvoir promouvoir cet album a été décevant, symboliquement nous avons atteint un nouveau lieu de création. 

Vous définissez votre musique comme de la « shitpop ». D’où vous vient le terme ? 

Ralph : J’ai choisi ce terme là pour aller un peu à contre-courant de toutes ces variations de pop. S’il y a de la bedroom pop, autant faire de la trousers pop. De la pop pour les pantalons… ou slippers pop ! Pour les chaussons. Donc oui, si on a choisi ce terme de shitpop c’est parce qu’on a  pas spécialement envie de mettre notre musique dans une catégorie particulière. On veut juste que les gens écoutent notre musique. Mais comme beaucoup de gens ont besoin de tout étiqueter, alors on est partis avec ce terme. C’est de la shitpop, n’en attendez rien d’autre que ça. Mais ce ne sont pas deux mots séparés, shit pop (= pop merdique) non c’est shitpop. On trouvait que ça définissait bien notre musique. 

Diane : C’est avant tout de l’auto-dérision. On fait de la pop, mais les chansons que l’on produit ont des sujets un peu lourds et ne rentrent pas forcément dans une catégorie particulière. On s’amuse quand même et on essaye de ne pas trop se prendre au sérieux. C’est aussi de cette démarche que nous est venu le nom. 

Ralph, tu es le seul membre anglais du groupe. Et vous avez toujours exprimé, en tant que groupe, le souhait de garder une connection entre la France et l’Angleterre. Avec le Brexit, comment avez-vous conservé ce lien? 

Ralph : Le jour où le référendum a été annoncé, j’étais à Berlin. Dès que quelqu’un me parlait, on me demandait ce que j’en pensais et je disais juste que c’était la merde. Mais bon, que faire ? Je suis dépendant du continent, la culture britannique dépend fortement de sa place dans ce système. Quand l’idée du Brexit est venue, c’était pour moi le début d’une vague fasciste qui allait s’abattre sur le monde, pas qu’en Europe. Et ça n’a pas manqué. Le peuple britannique a essayé de minimiser l’affaire, comme si ce n’était pas un signe de fascisme. Mais c’est mauvais pour l’économie. Ceux qui ont voté pour le Brexit ne vont pas en bénéficier du tout, ils sont même en train de perdre.
Notre manière d’y faire face a juste été de refuser d’être entravés et ça nous a été très douloureux. Pas pour nous faire plaindre mais Diane et moi avons traversé les frontières sans arrêt depuis et ça devient de plus en plus compliqué, et de plus en plus brutal. Les policiers aux frontières ont obtenu plus d’autorité pour rendre notre vie encore plus difficile. C’est horrible, dur et plus cher. On ne peut qu’en être défiants. Depuis le Brexit, je me suis retrouvé ici et je suis bien mieux de ce côté-là. Je suis européen, ce groupe est européen et c’est ce que nous représentons. Pour moi le Royaume Uni est européen. C’est juste qu’il se retrouve pris dans un piège politique horrible et dieu sait quand ça se terminera. 

Diane : Et puis, c’est beaucoup plus difficile de jouer au Royaume Uni parce qu’on a pas de visa. C’est même plus facile pour les groupes en venant jouer en Europe que l’inverse parce que les pays européens sont plus souples. En Angleterre, il faut remplir tellement de documents et de contraintes que c’est épuisant. 

Ralph : On doit garder ce pont invisible entre la France et l’Angleterre intact. Si nous devions avoir une mission politique, ce serait celle-ci. 

Le 24 septembre 2021, J-Silk sera de retour avec un troisième EP intitulé « Dreaming Awake’. Le duo franco-britannique en profitait pour distiller une new soul voluptueuse, aérienne, joviale et plurielle alors que la voix puissante de sa chanteuse Joanna Rives donnait le ton tout en se faisant gage d’une qualité indéniable. Les notes aux couleurs suaves y ont une place dominante tout comme les rythmiques travaillées. Le duo avait teasé ce retour dans les bacs à l’équipe de Popnshot au court d’un entretien sous le soleil du Printemps de Bourges. Un moment emprunt de tendresse et de complicité qui représente bien l’entente artistique et la dualité de ce groupe soudé.  A noter que le groupe se produira en concert parisien le 16 septembre aux Trois baudets.

 

J-Silk_Interview
J-Silk au Printemps de Bourges – Droits : Louis Comar
PopnShot : Votre single « Dreaming Awake » parle d’insomnie. Comment avez-vous choisi d’illustrer ce vécu à travers votre musique ?

Louis Gaffney / J-Silk  : Ce morceau vient d’un texte de mon grand-père qui est un artiste français. « There is always someone asleep, someone awake, someone dreaming to sleep, someone dreaming awake. » On a trouvé cette dernière phrase cool et Joanna a écrit son texte en partant de cette phrase.

Joanna Rives / J-Silk : Moi j’avais écrit un texte qui s’appelle « Sleeping Awake », Louis a fait le lien avec son grand-père. De là on a essayé de construire un texte autour de l’insomnie parce que nous avons tous les deux des soucis pour dormir.

Louis Gaffney : Et c’est aussi devenu le nom de notre EP.

P&S : Le morceau est très aérien et dénote avec vos précédents titres. Comment avez-vous composé cette texture musicale qui représente si bien l’insomnie ?

LG : On a d’abord fait la prod, on avait le son et puis ensuite Joanna s’est demandée ce que ça lui inspirait et elle est partie dans sa composition.

JR : Oui, c’est ça. On n’a pas toujours les mêmes fonctionnements dans la composition, dans l’écriture, dans le processus artistique. Cette fois ça partait d’une production de Louis et moi. Pour la voix, on voulait quelque chose de clair, de lumineux, de fragile… avec la basse, ses pédales et ses textures, ça donnait quelque chose d’un peu vaporeux.

J-Silk_Interview
J-Silk_ Droits : Louis Comar
P&S : Ce nouvel EP, vous avez pris le temps de le travailler et de le sortir. Comment s’est passé le cheminement de composition ?

JR : Le processus remonte à bien deux ans. On devait le sortir l’année dernière, il était prêt depuis quelques mois avant.

LG: On a fait beaucoup de studio, on a aussi fait beaucoup de sessions à la maison pour tester des choses.  On a testé des acoustiques, des électros, des morceaux qu’on a composé mais pas sortis. Du coup en septembre on va sortir 7 nouveaux titres.

JR: On a souhaité aller plus loin que sur les deux précédents EP en terme d’écriture : on utilise l’écriture automatique. On a poussé sur les retours, on a travaillé avec une amie anglaise de Manchester qui nous a aidés sur certains détails, sur les accents. Elle est venue en studio, ce qu’on ne faisait pas avant. En terme musical, Louis a beaucoup produit. On a fait beaucoup d’allers-retours. On a un titre en français pour la première fois. On a essayé beaucoup de choses.

PnS : Composer en français vous donne-il le sentiment de plus vous dévoiler sans la barrière de la langue ?

JR : Nous on écoute beaucoup de musique anglaise. Et moi j’ai vécu en Angleterre. C’est naturel pour nous d’écrire en anglais. Mais c’est un bel exercice pour nous le français. Disons qu’on ouvre une porte, pour nous au début ça partait d’une blague. On était en studio avec Louis et il me met le casque et me dit ‘Allez improvise’. Du coup j’ai commencé à chanter en anglais, français et espagnol. Et puis on l’a fait écouter à des copains qui nous ont dit ‘Mais pourquoi pas ?’.  Et ils préféraient la version française. C’est un peu plus difficile parce que c’est nouveau et parce que c’est un autre exercice, ce ne sont pas les mêmes codes d’écriture en français et en anglais, les intonations changent.

PnS: Louis est anglais, Joanna est française. Est-ce que vous partagez les mêmes influences ?

LG : J’essaie de trouver une chanteuse que Joanna ne connaisse pas. J’essaie vraiment mais elle a toujours un temps d’avance sur moi sur ce sujet. On écoute vraiment la même chose.

JR : On partage même nos shamy tracks ! (rires) Dès qu’on a débuté, on a eu une vraie accroche musicale dans les influences, dans les goûts.  On a une vraie sensibilité commune.

PnS : Tu parlais des chanteuses que tu connais, l’une d’entre elle est très importante pour toi : Amy Winehouse. Quelle image as-tu d’elle ?

JR : Au delà du personnage et de la chanteuse, moi j’ai commencé par la guitare, et je ne chantais pas. Et quand j’ai découvert cette artiste, j’ai été très touchée par sa sensibilité. Elle amenait beaucoup d’émotions et ça m’a donné envie de chanter. J’ai commencé à fredonner ses chansons et puis c’est là que j’ai vraiment eu envie de m’y mettre. Amy Winehouse, elle représente ça pour moi. C’est très symbolique pour moi.

PnS : Vous avez beaucoup parlé de la thématique du passage à l’âge adulte. Pourquoi est-ce important pour vous ? 

LG : Je suis papa depuis 10 mois et l’âge adulte, je le sens bien. (rires) C’est difficile de se trouver, ça prend du temps artistiquement comme en tant que personne.

JR : J’ai toujours dit que je voulais pas grandir. Déjà petite, je disais, je veux rester un bébé et je vais essayer d’en rester un encore longtemps.

J-Silk_Interview
J-Silk_ droits : Louis Comar
PnS : Il a y une véritable dualité dans votre musique. Est-ce quelque chose que vous travaillez ?

JR : Je ne sais pas si on le travaille consciemment. On travaille beaucoup en binôme donc le duo est là et il est porté par chacune de nos personnalités. Personnellement j’ai aussi une forme de dualité, de mélancolie autant que de positivité. Il  a toujours cette question du verre à moitié plein et à moitié vide. J’en parlais déjà dans « It’s up to you ». Je suis aussi très indécise. Le rêve, la réalité … que se soit dans les paroles, la production, la manière de chanter. On le voit quand on compare « Dreaming awake » et « Bring me joy ».

PnS : Vous vous décrivez comme issus du courant new soul. Pour vous il y a un nouvel âge de la soul ?

JR : En France, je ne sais pas si c’est vrai.

LG : Si parce qu’il y a une grosse scène r’n’b qui revient. On n’est pas vraiment dedans mais ces courants se rejoignent. Et puis il y a la futur soul avec des groupes un peu plus jazz qu’on écoute beaucoup.

JR : La new soul c’est plutôt hybride : du hip hop, du jazz. On le dit parce qu’il faut mettre des mots pour catégoriser les projets. Nous sommes très portés par la scène anglaise. Quand on compose on se pose pas ces questions. Il faut du liant dans l’esthétique d’un projet mais c’est plus une base qu’on aime.  On est en train de casser les codes des genres.


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