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Léonard Pottier

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Sur un nouvel album percutant, Goodbye Karelle se livre au travers d’une pop hybride et alternative qui transpire la sincérité. Knuckle Breaker Maxxx, trois ans après un premier opus plus discret, bouscule cette fois-ci tout sur son passage par la qualité de ses morceaux et sa puissance d’interprétation. On vous dit pourquoi on l’écoute en boucle.

Crédit Boy Wonder
Goodbye Karelle – Crédit Boy Wonder

Goodbye Karelle, c’est Karelle tremblay. Ou plutôt l’inverse : Karelle tremblay, c’est Goodbye Karell. Iel est québécois.e, et chante en anglais. Au Canada, iel est déjà repéré grâce à une carrière d’acteur.trice débutée à un jeune âge. Aujourd’hui, iel s’exprime aussi par la musique, depuis 2023, année de sortie de son premier album Hugh Greene & the Lucies Made Me. Folk, sobre, envoûtant, et marqué par une intelligence d’écriture et de composition, ce premier album était déjà très réussi. Aujourd’hui, l’artiste passe un cap et propose une œuvre plus directe, bouleversante, aventureuse et sublime.

 

Une forme rebelle au service du fond goodbye karelle

Knuckle Breaker Maxxx se démarque d’abord par sa recherche sonore et sa capacité à ne pas être là où on l’attend. Impossible de poser d’étiquette sur ce style unique traversé par plein de choses à la fois, qui transgresse les codes, qui nous prend par surprise, qui fait un bien fou. Et c’est bien évidemment un acte volontaire de la part de Goodbye Karelle, ne pas s’ancrer quelque part, de ne pas vouloir être défini par un seul genre musical. Un geste faisant écho aux questionnements intrinsèques à l’album autour de l’identité, du genre, du désir… Refuser les définitions, les catégories, cela passe aussi par la forme. Et ce nouvel album parvient à nous le faire ressentir jusque dans nos tripes, grâce à la musique. Car lorsque tout commence sur une intro acoustique, revêche, sombre, enregistrée comme à la maison style lo-fi, qui nous entraine subitement, presque avec vertige, dans des nappes électroniques faisant une apparition sensationnelle, au travers desquels surgit rapidement un couplet de rap français (interprété par Peypo), tout cela en à peine trois minutes, on comprend à quelle ambition on a affaire. Directement le choc. Directement une certitude : on va adorer la suite.

Goodbye Karelle - Adi (Official Video)

Une modernité touchante et maitrisée goodbye karelle

Et la suite, suivant nos prédictions, ne ternit jamais. Elle nous transporte sans cesse, sourire aux lèvres par l’excitation d’écouter quelque chose de si moderne et maitrisé. Derrière, ou plutôt dedans, au premier plan elle-aussi, entortillé dans la musique, la prenant à bras de corps, l’écriture de Goodbye Karelle est saisissante, mise en valeur par son chant spoken-word qui ne cesse de nous rappeler l’art de Kae tempest. On passe par plusieurs émotions : la douceur, la colère, l’interrogation, le doute… tout cela au travers de souvenirs racontés et de récits sur la solitude et sur l’amour.

 

Un grand album tout simplement 

L’ensemble est vivant, organique, varié. Lourd parfois, plus légers à d’autres moments. L’ensemble est traversé par une sincérité. Il reste toujours accessible, avec des morceaux qui, directement, se collent à nous sans plus vouloir partir. Et l’ensemble se tient surtout, jusqu’à la dernière note, avec des morceaux mémorables : « Oxyballad », danse poétique alourdie par un refrain venant plus tard et de manière systématique, résonner au-delà de la durée du morceau, « Adi », magnifique balade dédiée à la « plus belle et la plus saine » relation de sa vie, « Funny People » qui aime à casser son rythme en plein milieu.

C’est intelligent, c’est beau, c’est puissant.

C’est l’un des meilleurs albums de ce début d’année.

Merci Karelle ! Et pas goodbye de sitôt, on l’espère.

Cover Knuckle Breaker Maxxx ©Jana Beydoun
Cover Knuckle Breaker Maxxx ©Jana Beydoun

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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caroline. Joli prénom pour merveilleux groupe. Court, direct. A l’opposé de leur musique, labyrinthique, complexe. La puissance évocatrice en commun. La majuscule comme différence. Leur nouvel opus, sobrement intitulé caroline 2, monte sacrément la barre de plusieurs niveaux par rapport au précédent. Ca respire d’inventivité, porté par des tentatives musicales toutes plus réussies les unes que les autres. On navigue parmi des guitares qui se tordent et des rythmes qui se mélangent dans une sorte d’harmonie chaotique. Ce qui en ressort est brillant. Oui vraiment, c’est le mot. caroline 2 est brillant. Si ce groupe ne vous dit encore rien, l’interview qui suit est là pour vous le présenter, et vous convaincre d’aller les écouter. Ils sont 8 en tout mais ce jour-là devant notre micro apparaissait seulement la tête pensante de la formation anglaise : Jasper Llewellyn et Mike O’Malley, deux jeunes hommes cools et à l’aise, pour une discussion chaleureuse et amicale.

caroline band - Photo : Henry Redcliffe
caroline – Photo : Henry Redcliffe

Pop & Shot : Salut les gars. Dans quel état vous vous sentez à un mois de la sortie de votre deuxième album ? Excités ?

Mike O’Malley – Caroline : Carrément mais tu sais quoi ? J’ai même pas réalisé qu’on était un mois avant parce qu’on a pas encore annoncé l’existence de l’album. On l’annonce jeudi prochain ! 

Jasper Llewellyn – Caroline : Il sort dans 6 semaines.

Mike O’Malley – Caroline : Je me sens… nerveux… Est-ce qu’on se sent nerveux ?

Jasper Llewellyn – Caroline : Pas vraiment de mon côté !

Mike O’Malley – Caroline : Dès que tu finis un album, tout ce qu’on tu attends, c’est qu’il paraisse.

 

Pop & Shot : Il est prêt depuis longtemps ?

Mike O’Malley – Caroline : Très peu en réalité. On a la moitié depuis très longtemps disons. L’autre est plus récente, je dirais deux mois !

Jasper Llewellyn – Caroline : On a fini d’enregistrer en mai dernier et on a passé six mois sur la production.

Mike O’Malley – Caroline : Presque tous les jours.

 

Pop & Shot : Vous êtes huit membres dans le groupe. C’est rare autant de monde ! C’est pas trop compliqué parfois de s’accorder ?

Jasper Llewellyn – Caroline : Ca peut l’être oui. Mais à vrai dire, ça n’est pas totalement démocratique parce qu’on est en réalité trois à prendre les grosses décisions. Nous deux avec un autre membre. 

Mike O’Malley – Caroline : D’abord, on trouve les chansons tous les trois, on en parle ensuite avec les autres, on les enregistre, puis on revient en format trio pour l’après : comment donner vie aux enregistrements ? 

 

Pop & Shot : D’où vient ce nom, Caroline ?

Jasper Llewellyn – Caroline : On trouvait tout simplement que ça sonnait comme un bon nom de groupe *rires*. Il nous est venu assez naturellement. 

Mike O’Malley – Caroline : On trouvait que ça collait bien avec notre musique. Ca sonnait américain. Le nom est tellement naturel maintenant que je l’associe pas à une histoire en particulier. C’est comme si c’était mon nom de naissance. Tu peux t’habituer à toutes sortes de noms pour un groupe, aussi bizarre qu’il soit. Ca n’a pas vraiment d’importance.

 

Pop & Shot : Votre approche de la musique est hyper originale. On ne sait jamais où les morceaux vont atterrir, ils nous prennent systématiquement par surprise ! D’où vient cette envie de faire un rock si peu conventionnel ?

Jasper Llewellyn – Caroline : Je suis ravi que ça procure cet effet. Merci. Ca n’est pas quelque chose de vraiment d’intentionnel, on fait juste de la musique qui nous excite.

Mike O’Malley – Caroline : On se demande toujours : est-ce que c’est assez bon ? Est-ce que c’est assez intéressant ? Ca donne peut-être des rendus éloignés de ce qu’on a l’habitude d’entendre, c’est vrai…

Jasper Llewellyn – Caroline : On cherche quelque chose qui nous porte, qui a un certain effet émotionnel sur nous et qui a du sens. D’une manière non superficielle ni cliché. On évite les chemins basiques. C’est difficile à décrire quand on a le nez dedans à longueur de journée.

Mike O’Malley – Caroline : Mais en tout cas, on ne cherche pas à tout prix à être en dehors des sentiers battus !

 

Pop & Shot : C’est quoi les différentes étapes de composition de vos morceaux et quelle est la part d’improvisation ?

Jasper Llewellyn – Caroline : Ca commence régulièrement avec une petite idée de l’un de nous, à la guitare ou autre. Puis on travaille dessus en petit groupe.

Mike O’Malley – Caroline : Même quand c’est improvisé, ça part toujours d’une première idée. Mais ça sonne complètement improvisé. Il y a une période où on enregistrait tout, on se rassemblait toutes les semaines et on improvisait ensemble. Une bonne partie de ces enregistrements a fini par devenir des morceaux. 

Jasper Llewellyn – Caroline : Le mieux, c’est de lancer l’enregistrement dès qu’on pose un pied dans le studio pour que tout soit sauvegardé à n’importe quel moment et que tu n’ai pas besoin de te dire après coup : « oh celle là était super, on devrait la refaire en enregistrant cette fois ». Parce qu’au deuxième essai, ça n’est jamais tout à fait la même chose. Tout documenter, c’est important.

 

Pop & Shot : Vous laissez la place aux accidents ?

Mike O’Malley – Caroline : Sur cet album, tout est minutieusement sélectionné. Il y a pas un pas de travers. 

Jasper Llewellyn – Caroline : Ce qu’on pourrait penser être des accidents en studio ne l’est pas. 

Mike O’Malley – Caroline : Tu en trouves quelques uns quand même mais ça c’est propre à tous les enregistrements.

Jasper Llewellyn – Caroline : En un sens, il y a des formes d’accidents qui se produisent quand on joue par exemple deux chansons en même temps superposées. Ca arrive plusieurs fois dans l’album. Elles se lient entre elles dans une forme que l’on pourrait qualifier d’accidentel, que l’on ne contrôle pas vraiment. Les rythmes et mélodies superposés sont parfois complètement différents mais finissent par s’imbriquer d’une manière imprévue.

Mike O’Malley – Caroline : En fait, on crée un terrain propice à l’accident, donc c’est en quelque sorte volontaire. 

Jasper Llewellyn – Caroline : Comme un laboratoire d’expérimentations.

 

Pop & Shot : En parlant de rythmes superposés, tous vos morceaux sont effectivement construits à partir de rythmes fracturés et empilés. Quelle importance a le rythme dans votre musique ?

Jasper Llewellyn – Caroline : Très important. C’est un aspect de l’album que l’on souligne assez peu. Il y a énormément de rythmes différents qui se croisent… C’est central dans notre musique. Comment ces rythmes, ces tempos, vont cohabiter ? Comment créer cette forme de groove désarticulé par trois rythmes qui ne sont connectés par aucune logique ? Mais miraculeusement, ils fonctionnent ensemble. C’est un gros défi.

Mike O’Malley – Caroline : En y mettant toute la conviction du monde, ça finit par coller. Surtout sur cet aspect enregistrement live.

Pop & Shot : Et puis, il y a ces moments complètement inattendus dans l’album, comme quand vous arrêtez un morceau soudainement en plein milieu pour partir sur autre chose.

Jasper Llewellyn – Caroline : Oui, c’est un sujet qu’on a peu abordé. Le « hard-cut » produit par logiciel informatique. Ca arrive plus dans la musique électro, mais l’appliquer à un groupe de rock, on trouvait ça intéressant. C’est quelque chose qu’on ne peut pas faire nous même en live, de couper un morceau aussi brutalement. 

 

Pop & Shot : Cet album sonne plus avancé techniquement.

Jasper Llewellyn – Caroline : Les morceaux sont écrits en ayant déjà l’idée de la manière dont ils seront enregistrés. Ils ne peuvent pas exister sans le concept de l’enregistrement et de la production qui a un rôle primordial. Dès le début, on pense à comment ça va sonner, comment ça va être mixé… Les décisions viennent rarement après. Ca n’arrive jamais par exemple que l’on se dise après coup : « là, on devrait ajouter de la reverb ». Non, parce que les morceaux tiennent d’abord debout grâce à la réflexion en amont autour de ces éléments.

Mike O’Malley – Caroline : On conceptualise les morceaux en même temps que leur écriture. Ce qui change sur cet album, c’est qu’on a écrit les morceaux dans le but de les enregistrer avant tout, et pas de manière à pouvoir faire des concerts comme c’était le cas pour le premier album. Non, l’enregistrement tient cette fois un rôle majeur.

 

Pop & Shot : Caroline Polacheck figure sur le troisième morceau. C’est surprenant de la voir ici et le feat fonctionne super bien ! C’est vous qui lui avez proposé ?

Jasper Llewellyn – Caroline : Oui, on l’a invité parce qu’on savait qu’elle aimait bien notre musique. On pensait que cette chanson allait bien coller avec sa voix et son style. On l’a contacté sur Instagram. Elle est formidable.

 

Pop & Shot : Vous utilisez beaucoup d’autotune sur cet album qui apporte vraiment une autre dimension à votre musique. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’explorer ça ?

Mike O’Malley – Caroline : Il n’y avait pas d’auto-tune sur le premier album mais on en utilisait en live. 

Jasper Llewellyn – Caroline : En 2022, on a fait une reprise de Clara Ysé sur laquelle on a ajouté de l’auto-tune, sur ordinateur après l’enregistrement. On a beaucoup aimé et à partir de ce moment, on a commencé à intégrer cet élément à notre identité musicale. On a acheté une boite pour l’utiliser en live, crée par la marque zoom [matériel audio]. Ca sonne un peu cheap et trashy mais on aimait bien improviser avec !

 

caroline - caroline 2 cover
caroline – caroline 2 cover

Pop & Shot : J’aime beaucoup la cover du nouvel album. La photo a été prise de manière spontanée ou est-ce un cadre réfléchi ?

Jasper Llewellyn – Caroline : Merci ! Un peu des deux à la fois. On savait qu’on voulait prendre cette image, à l’intérieur d’une voiture, montrant une vue vers l’extérieur au travers d’une fenêtre, avec une main. On a fait plein de tentatives mais rien n’était convaincant. Puis un jour, Magdalena, une membre du groupe, qui était en vacances avec son copain, a prise cette photo avec son iphone pour rigoler. Comme une parodie. En mode : « ahah, voici la cover du nouveau Caroline ! ». Finalement, elle était bien meilleure que nos précédents essais. Puis on l’a beaucoup édité pour obtenir ces couleurs etc. 

Pop & Shot : Merci les gars, à bientôt !

caroline 2 est disponible partout. Le groupe sera en concert le 15 septembre à Petit Bain (Paris) et le 16 septembre à l’Aéronef (Lille)

Il est sur le devant de la scène folk américaine depuis plus de vingt ans, compte une dizaine d’albums à son actif et publie aujourd’hui son nouvel opus Salt River. Pour vous donner une idée de son influence, il a récemment coaché Paul Mescal et Josh O’Connor pour un rôle. Sam Amidon, génial artiste en plus d’être une adorable personne, ouverte, passionnée et enthousiaste, a accepté de répondre à nos questions. Avec lui, nous avons parlé de musique folk traditionnelle, son dada – sur laquelle il nous a appris plein de choses – mais aussi de Lou Reed, de Yoko Ono et d’Ornette Coleman, trois artistes qu’il met à l’honneur sur son nouvel album.

Sam Amidon - ©Allyn Quigley
Sam Amidon – ©Allyn Quigley

Pop & Shot : Tu viens de publier Salt River, ton dixième… ou onzième album ?

Sam Amidon : Cela dépend de comment tu comptes. C’est mon huitième album de chansons, mon neuvième si tu inclues mon tout premier album qui était un opus de violon (2001), et mon dixième si tu prends aussi en compte l’album King Speechy, qui est un album fictionnel mais composé de vraie musique, paru uniquement en 100 exemplaires vinyles sans sortie digitale, en 2016.

Pop & Shot : Comment tu te sens par rapport à la sortie de ce nouvel opus ?

Sam Amidon : C’est vraiment très excitant. J’étais d’abord nerveux parce qu’il est assez différent, en terme d’éléments électroniques qui apportent un sentiment nouveau par rapport à mes précédents albums. Mais c’est aussi ça qui me réjouit et je dois dire que je suis très content depuis sa sortie. Les retours du public sont super encourageants.

Pop & Shot : Tu fais de la folk depuis tes débuts. Tes parents étaient Eux-aussi des musiciens folk. C’est un genre musical qui véhicule beaucoup d’idées reçues j’ai l’impression. Selon toi, trimballe t-il son lot de conceptions erronées issues de l’imaginaire commun ?

Sam Amidon : Oui, tout le monde a sa petite idée de ce qu’est la musique folk. Et bien évidemment, elle peut vouloir dire tellement choses. Mes parents jouaient et chantaient des chansons. Je viens du Vermont, qui est situé au nord-est des Etats-Unis, mais les chansons que je chante viennent davantage du sud, issues des différentes traditions des musiciens blancs et noirs du sud. Mais comme je viens de la Nouvelle Angleterre, je suis tout aussi intéressé par les musiques venues d’Irlande, d’Angleterre… C’est un mélange de styles avec lesquels j’ai grandi. Donc personnellement, j’adore la créativité, et l’expérimentation, et l’étrangeté. Sauf que les gens n’imaginent pas la folk musique comme un terreau propice à ce genre de choses.

Pop & Shot : Et tu essaies de donner une nouvelle image de cette musique, de contrer ces préjugés ?

Sam Amidon : Ce n’est pas mon intention première, parce que mon seul soucis est d’être créatif, de travailler avec des musiciens que je trouve inspirants, et de faire de la musique qui m’excite. Mais ce que le public entend, et ce qu’il met donc en exergue, ce sont les connexions qui entourent la folk et la tradition. C’est génial que les gens le soulignent. Or, je ne fais que suivre mon instinct, mes envies et mes inspirations. En ce sens, l’idée d’une nouvelle image de la folk que je véhiculerais provient plus du résultat que de l’intention. Je suis ok avec ça, c’est positif.

Pop & Shot : Ton album est intégralement composé de reprises. Est-ce une spécificité de la folk music, que de s’approprier des morceaux existants ?

Sam Amidon : Pour moi, il y a seulement trois reprises sur cet album : les chansons de Lou Reed, Yoko Ono et Ornette Coleman. Je ne considère pas le reste, à savoir des pures chansons folks, comme des reprises. Parce qu’il n’existe pas de version originale. Et on en vient là au sens majeur de la musique folk justement, qui est l’idée des chansons traditionnelles, provenant de passés mystérieux, et qui se transmettent sans auteur principal. Beaucoup de gens pensent à Bob Dylan quand on leur parle de musique folk, ou Nick Drake par exemple. Et j’adore personnellement ces artistes. Mais je ne considère pas à proprement parler Nick Drake comme de la musique folk, parce que celle-ci ne se résume pas à la guitare acoustique. Elle va de pair avec une tradition, d’anciens mots et d’anciennes mélodies, qui voyagent au fil des générations. Peu importe de comment cela sonne.

Sur mon nouvel album album, des chansons comme « Golden Willow Tree » ou « Three five » ou « Cusseta » ne sont pas des reprises. Parce qu’une reprise, c’est quand tu chantes une chanson qui appartient à quelqu’un d’autre.

Pop & Shot : Les chansons folk n’appartiennent donc à personne ?

Sam Amidon : Correct. Elles font partie du domaine public. Elles appartiennent à la tradition et proviennent parfois d’une culture. Personne ne possède une chanson folk et c’est ce qui en fait toute la beauté.

Mais dans tous les cas, que ce soit pour les reprises ou pour les traditionnels, je compose de la musique autour, car je suis aussi un compositeur.

Avec les chansons folks, tu peux venir puiser ce que tu veux dedans, et autant que tu veux. Dans le cas de « Three Five », c’est une mélodie et des lyrics empruntés à une chanson folk intitulée « Old Churchyard » mais j’ai changé son titre parce que c’est la toile de fond musicale qui est venue en premier. C’est une composition.

Pop & Shot : Bob Dylan a joué peu de chansons folks à proprement parler donc ?

Sam Amidon : Sur son premier album majoritairement. Puis il a pris une pause avant de publier dans les années 90, soit 30 ans plus tard, deux sublimes albums de chansons folk traditionnelles, qu’il a enregistré à la maison il me semble : Good As I’ve Been to You (1992) et World Gone Wrong (1993). Ce dernier est pour moi son meilleur de folk pure. Il est revenu à la racine de la chanson traditionnelle avant de sortir l’année d’après son classique Time Out of Mind.

Pop & Shot : Et toi, tu trouves toujours la motivation à l’idée de t’emparer de ces chansons traditionnelles ? C’est toujours un défi ?

Sam Amidon : Je trouve de l’inspiration et de la motivation à plein d’endroits différents, qui diffèrent selon chaque album. Pour celui-ci, j’en ai trouvé au travers des sons de synthétiseurs qu’utilise Sam Gendel. Le fait d’être constamment dans la pièce avec Sam [Gendel] & Phil [Melanson] m’a inspiré certaines mélodies à chanter. J’ai aussi beaucoup écouté la musique des années 70/80 comme Weather Report, ou encore de disques du label ACM. Et je suis sans cesse inspiré par les anciennes histoires qui proviennent des chansons de musique folk. Qu’est ce qui se passe quand on mélange tout ça ?

Sam Amidon_Steve Gullick
Sam Amidon – ©Steve Gullick

Pop & Shot : Peux-tu nous parler de Sam Gendel et Philippe Melanson justement, qui sont les deux musiciens qui t’accompagnent sur ce projet ?

Sam Amidon : Bien sûr ! Philippe est un super batteur canadien. Il a un groupe qui s’appelle « Bernice », qui sont des amis à moi. J’ai travaillé avec lui sur plusieurs années mais habituellement, quand je travaille avec lui, il joue avec une batterie acoustique. Sam Gendel est un très bon ami depuis 10 ans, depuis qu’il a débuté sa carrière artistique. Je l’ai vu évoluer jusqu’à devenir cet incroyable musicien. Il a joué du saxophone sur mes deux précédents albums comme invité. Mais sur ce nouvel album, il était question de pénétrer son monde à lui. Lui et Phil ont un duo. Sur cet album, Phil joue majoritairement sur des pads électroniques avec ses doigts, et sur quelques percussions acoustiques aussi. Et Sam joue majoritairement du synthétiseur et du saxophone. On s’est d’abord retrouvés sans plan particulier en tête. On s’est assis dans un salon – pas de studio – avec un ordinateur, et une entrée directe sur les synthétiseurs, sur les guitares et sur les percussions. Et on a fait de la musique pendant quatre jours.

Pop & Shot : Et pour les trois reprises – les chansons de Lou Reed, Yoko Ono et Ornette Coleman -, comment tu les a sélectionnés ?

Sam Amidon : J’ai été énormément inspiré par tous ces artistes. Et quand je les écoute – parce que l’acte d’écouter est pour un geste créatif en soit – je fais attention aux connexions. Et une des connexions que j’ai repéré depuis un longtemps, c’est celle entre le free-jazz, le jazz d’avant-garde et la vieille musique de montagne Appalaches en Amérique du Nord, là d’où je viens. Ce qui les unit est le caractère hyper brut de ces musiques : le son brut de la voix, le son brut du violon, le son brut d’artistes comme Albert Ayler, Pharoah Sanders, Ornette Coleman… Et j’ai remarqué qu’Ornette Coleman chantait une chanson sur un de ces albums intitulé « Friends and Neighbours ». Une chanson avec des paroles qui avaient des airs de chanson folk. Je me suis dit : il faut que je la chante !

Pop & Shot : Ca ne t’a pas fait peur de reprendre une chanson aussi bruyante et dynamique ?

Sam Amidon : C’est vrai que la version originale est complètement dingue. Ornette Coleman est au violon en plus ! Les paroles et la mélodie m’ont vraiment parlé. Avec Sam et Phil, on voulait célébrer cette idée de « friends and neighbours » [amis et voisins], ce côté social. Sur notre version, on s’est enregistrés deux fois en train de diner, et on a mis ces deux pistes en arrière-plan sonore. C’est l’idée d’une taverne, d’où le nom du morceau suivant d’ailleurs. C’est un hommage au rassemblement, à l’échange.

Pop & Shot : Et pour Lou Reed & Yoko Ono ? Pourquoi ce choix ?

Sam Amidon : J’ai trouvé dans leur lyrics une véritable essence de folk song, quand bien même on imagine généralement ces artistes comme expérimentaux. J’ai adoré cette connexion. Et dans la musique folk, il y a un respect immense pour les anciens. Quand tu apprends une chanson folk traditionnelle, tu vas voir des musiciens plus âgés. Ces trois artistes que j’ai repris, ils sont en quelques sorte les parrains de la musique expérimentale. Ils sont comme le vieil homme sur la montagne.

Pop & Shot : Dès que tu écoutes quelque chose, tu essaies de voir si tu lui trouves une qualité de chanson folk ?

Sam Amidon : J’entends les connexions et j’ai un petit radar dans ma tête qui me dit ce que je pourrais chanter. Le plus important pour moi, c’est de voir ce à quoi je pourrais donner une dimension nouvelle, une émotion différente, un son différent. Je ne joue pas une chanson pour en faire une copie identique, et cela vaut autant pour les reprises que pour les traditionnels.

Par exemple, dans le cas de « Big Sky » de Lou Reed, il la chante de manière très puissante, brutale, punk rock. De sa manière quoi ! Ce qui est génial, j’adore ! Mais derrière, les mots sont si doux. C’est là que je me dis : et si j’en faisais quelque chose de plus triste et mystérieux ?

Pop & Shot : Ce qui est surprenant effectivement avec ta reprise, c’est qu’on ne réalise pas que c’en est une, même quand on connait super bien le morceau. Car « Big Sky » est sur mon album préféré de Lou Reed, et il m’a fallu pourtant cinq écoutes au moins avant de faire le lien ! C’est amusant. Selon toi, est-ce qu’une reprise doit se détacher au maximum de l’original pour devenir quelque chose de presque complètement neuf ?

Sam Amidon : Dans le cas d’une chanson traditionnelle, tu peux faire ce que tu veux, car tu as tous les droits. Mais pour les reprises, c’est une autre histoire. Je change autant que je peux, pour les transformer en ce qui me plait, mais je suis tenu de garder la ligne mélodique etc. Je change les harmonies par exemple mais la mélodie reste la même.

Pop & Shot : Est-ce un des pouvoirs de la musique folk, que de faire redescendre la pression, que de nous inviter à respirer ?

Sam Amidon : Il y a deux aspects de la musique folk traditionnelle. Le premier, c’est le côté social, avec folk dance, les réunions à chanter autour d’un feu par exemple. Ca, c’est l’aspect communautaire. De l’autre côté, il y a aussi la musique folk intérieure, qui pourrait être représentée par l’image de quelqu’un en train de marcher dans les bois tout seul, avec le poids de sa solitude, chantant pour lui-même. Ou encore une personne avec son violon en haut d’une montagne, qui n’a vu personne depuis six mois, et qui joue pour se tenir compagnie à lui-même. Ce que tu disais à propos de faire redescendre la pression convient donc bien à cet aspect intérieur de la musique folk.

Pop & Shot : Tu parles souvent de ton attachement aux violons traditionnels irlandais, que l’on sent énormément sur la chanson « tavern » . tu peux nous en dire quelques mots ?

Sam Amidon : Oui ! En Nouvelle-Angleterre d’où je viens, il y a un mélange d’influences françaises, canadiennes, irlandaises, écossaises. J’ai commencé à jouer à partir de l’âge de trois ans mais quand j’en ai eu dix, j’ai réalisé qu’un tiers des morceaux que je préférais étaient d’origines irlandaises. Mais en réalité, la chanson « Tavern » est américaine, influencée par l’Irlande. Elle a cet enracinement américain. C’est une chanson traditionnelle qui est arrivée à nous en quelque sorte par accident. Philippe jouait de la batterie, Sam du clavier, et ça sonnait vachement comme un truc du type Miami Vice. Ca m’a fait rire, je me suis rajouté au violon. C’était presque une blague, ces deux minutes de violon avec ce beat disco. Sam a ensuite ajouté la deuxième partie où il ralentit la cadence et où il joue ce fabuleux solo. Puis à partir de là, la pièce dans son ensemble a commencé à raconter une histoire. Un de mes objectifs pour cet album était de raconter quelque chose. Ca n’est pas simplement une chanson, puis une chanson et encore une autre chanson.

Pop & Shot : Le monde est de plus en plus effrayant. Les informations vont de mal en pis, et ta musique apparait comme une pause bienvenue au milieu de tout ça. Est-ce que tu suis les infos ou tu t’en protèges ?

Sam Amidon : Malheureusement, je les suis. C’est très difficile mais il le faut. Je prête beaucoup d’attention au pouvoir de l’art, à ses différentes périodes et à l’implication politique des artistes. C’est compliqué. Je n’ai jamais vraiment fait de musique politique à proprement parler mais par exemple, une chanson comme « Golden Willow Tree » est engagée. C’est l’histoire d’un capitaine de bateau qui fait un pacte avec un jeune marin en lui promettant une récompense si celui-ci fait en sorte de faire couler un navire ennemi. Le marin respecte le deal mais une fois la première partie du contrat remplie, le capitaine ne le laisse finalement pas remonter sur son bateau. Il y est question de trahison, de lutte des classes. Les chansons folk ont beaucoup de connexions avec ce qu’il se passe dans le monde. On y trouve à l’intérieur de la sagesse.

Pop & Shot : Merci beaucoup

Sam Amidon : Merci à toi !


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Icône américaine qui ne cesse de faire parler, encore aujourd’hui plus de 60 ans après ses débuts, Bob Dylan a une nouvelle fois le droit à un film autour de sa légende, comme si jamais rien ne sera suffisant pour décrypter sa carrière, comme si jamais rien ne pourra percer à vif ce personnage si ambigu et mystérieux, comme si jamais il ne cessera de fasciner l’Amérique et le monde entier. Et à raison, Robert Zimmerman étant peut-être le plus grand artiste musical de tous les temps (à mes yeux en tout cas). Un Parfait Inconnu, réalisé par James Mangold, transforme Thimothé Chalamet en chanteur folk aux rêves électriques, et le rendu est passionnant.

Un parfait inconnu Bob Dylan

Une période charnière pour Bob Dylan

Le film se déploie autour de quatre années charnières, de l’arrivée de Bob Dylan à New-York, parfait inconnu à l’époque, jusqu’à sa révolution électrique en 1965, en passant évidemment par sa reconnaissance fulgurante en tant qu’icône folk.

James Mangold fait le choix délibéré de se restreindre à cette période, déjà bien assez intense et chargée pour une œuvre de 2h20 qui semble durer 30 minutes de moins tant elle défile à vitesse grand V. Pour Scorsese en 2005, il avait fallu non moins de 3h30 pour couvrir à peu près la même période, façon documentaire, même si les deux n’ont bien sûr rien à voir. Un parfait inconnu nous embarque avec brio et transcendance dans le New-York des années 60, impeccablement reconstitué à l’écran. L’image est belle, par son grain et sa colorimétrie, et on a grand plaisir à la visite. Les afficionados du chanteur, s’ils n’apprendront rien, peuvent au moins se délecter de cette charmante immersion au cœur d’une plaque tournante politique, sociale et culturelle telle que New-York.

L’ascension impétueuse de Bob Dylan va évidemment de pair, en outre de son immense talent, avec tout un contexte qui, bien que peu abordé dans le film, se connait (du moins dans les grandes lignes) ou, sinon, se devine. Un Parfait Inconnu n’a pas pour vocation d’être un état des lieux descriptif de ces années-là mais plutôt un rendu fidèle de l’atmosphère et de la tension générale qui y règne et que le contexte met en exergue. Et puis, on le comprend rien qu’à l’écoute des chansons comme « Masters of War » ou encore « The Times They are A-Changin’ ».

Un parfait inconnu Timothée Chalamet

 

La Métamorphose de Kaf… Bob Dylan

Ce biopic est avant tout un film de relations, amicales, amoureuses et professionnelles et de tiraillements intérieurs, au cœur du tumulte New-Yorkais. Fidèle à sa réputation, Dylan y est peint comme quelqu’un d’assez nonchalant dans la vie courante, mais habité dès lors qu’il est plongé dans ce qui l’anime au plus profond : composer – et tout ce qu’il compose devient culte comme par magie – et bien sûr chanter – et tout ce qu’il chante est éminemment transcendant comme par magie –, voilà ce qui l’érige au rang de dieu, en quelques années seulement, d’abord de la musique folk, puis de la musique tout court (même le film s’arrête au moment du passage vers l’électrique et n’aborde pas l’impact futur, décuplé).

Bob Dylan est dépeint comme un homme qui vagabonde, parfois perdu, d’autres fois très sûr de lui, dont les états intérieurs se répercutent sur ses relations. Il n’est ni montré comme un profond connard, ni comme quelqu’un de profondément toxique, mais plutôt comme un homme sur qui tombe d’un seul coup une notoriété difficilement gérable, aux désirs constants de renouvellement, et qui ne veut appartenir à personne, à aucune femme, à aucun ami proche, ni à aucun public. Ses relations, aussi bien avec Peter Seeger, Joan Baez et Suze Rotolo, montrent à quel point il attache de l’importance à ces personnes qui l’aident et le façonnent, mais ô combien il est avant tout libre et maitre de ses choix. Pour autant, le personnage de Bob Dylan reste toujours aussi impénétrable et le film laisse planer le mystère qui a toujours été autour du personnage.

Ce que l’on sait et ce qui est montré : un artiste qui, très vite, se sent enfermé, et part à la recherche d’un autre-soi. Non par pour mieux se trouver comme il l’explique, mais pour être quelqu’un d’autre. Comme tous les grands artistes, et Bowie en est le meilleur exemple, il se transforme au fil des années, marqué par des périodes plus ou moins longues, au sein desquelles, au-delà du style vestimentaire qui évolue de personnages en personnages – dont chacun est une facette du bonhomme et de sa complexité -,  la musique, surtout, ne cesse de se métamorphoser. Après quatre albums folk (le film ne s’intéresse réellement qu’au plus connu, à savoir the Freewheelin’, les autres n’étant même pas mentionnés), Bob Dylan cherche à se défaire de l’image folk qui lui colle à la peau. Sa transformation, désapprouvée par son public le plus fidèle de l’époque, sera finalement la porte d’entrée vers quelque chose de plus grand, de plus ouvert, et de plus génial encore. Elle l’érigera au rang de maitre absolu. Mais revenons au film en lui-même, au risque de vous parler pendant une demi-heure des meilleurs albums électriques de Dylan.

 

Une réalité malaxée pour le bien du film

Malgré sa durée, le film ne fait qu’esquisser dans les grandes lignes le début de carrière de l’artiste. Ca n’est pas vraiment un reproche, puisque d’autres films ont déjà été faits pour retracer plus en profondeur ces années-là, mais c’est un fait : l’ensemble va vite (on parle à peine de Like a Rolling Stone), et la réalité est un peu malaxée (la rencontre avec son idole Woody Guthrie ne s’est pas exactement passée comme ça, le trio amoureux avec Joan Baez et Sylvie Russo n’a pas eu lieu, Sylvie Russo n’a d’ailleurs jamais existé mais est inspirée de Suze Rotolo, l’insulte « Judas » lâchée par une personne du public à l’encontre du chanteur en plein concert ne s’est pas déroulé au festival de folk de Newport mais bien au Royal Albert Hall, l’année d’après) ce qui est bon pour le rythme et l’intrigue, un peu moins pour l’histoire exacte. Mais passons.

Un film est aussi une affaire de choix, en faveur d’un récit et d’une mise en scène, tant que ceux-ci n’entachent pas la réalité. Un parfait inconnu s’en sort avec les honneurs de ce côté. Il reste dans la forme tout ce qu’il y a de plus classique et se situe, sur un spectre imaginaire de l’attendu cinématographique, à l’opposé de I’m Not there de Todd Haynes, qui prenait en 2007 encore plus de libertés et qui, surtout, jouait avec une forme non conventionnelle. Dans ce sens, Un Parfait Inconnu s’adresse davantage au grand public, parfaitement mené, plus accessible, et plus plaisant de prime abord.

Un parfait inconnu

 

Une performance magnétique de Thimothé Chalamet

Le choix de Thimothé Chamalet pour incarner la légende fait donc sens, l’acteur étant de plus en plus en vogue depuis plusieurs années, et à raison. Et il faut dire qu’à l’arrivée, le résultat est époustouflant. Jouer le rôle d’un artiste si mystérieux, si rebelle, si génial, n’est jamais chose évidente. Il faut pouvoir y croire, surtout lorsque l’on prend le parti de faire chanter lui-même l’acteur, terrain miné qui peut vite tourner au ridicule. Mais Chalamet s’en sort avec brio. Dès la première chanson hommage à Woodie Guthrie : les frissons. Bon, d’abord parce que la composition est géniale, mais aussi parce que le chant de Chalamet est puissant ! D’une justesse honorable. Rien à voir avec la vraie transcendance de Dylan bien sûr, qui cloue les jambes au sol, qui fait vibrer l’estomac, qui écarquille les yeux et nous donne un air béat, mais quelque chose qui essaie de s’en approcher avec ses propres armes, modestement, sans trop d’exagération.

On comprend du moins, si ce n’est pas le vrai sentiment de renversement à l’écoute d’une voix extraordinaire, ô combien belle, profonde et changeante, le coup de foudre qu’ont eu les gens de l’époque pour ce parfait inconnu venu de Minnesota. Mais le rôle du film n’étant évidemment pas de rivaliser avec Bob Dylan en terme de capacité vocale et d’imprégnation – ce qu’aucune personne sensée n’oserait faire, et ne serait capable de faire – il s’en sort sur ce point magnifiquement. Sur toute sa longueur, on est portés par l’interprétation de l’acteur qui, aussi bien physiquement que vocalement, se rapproche au mieux du nuage de fumée qui entoure l’artiste, et de l’image qu’il représentait. On lui tire notre révérence.

Les limites sont davantage visibles (ou plutôt écoutables) sur les enregistrements studios de l’acteur, sortis sur la bande-originale du film disponible en streaming. C’est là que la magie cesse d’opérer, dépourvue de l’image qui lui offre une sorte d’énergie supplémentaire. On préfère 100 fois écouter le vrai, il va sans dire. En enregistrement, on sent davantage le tout un peu forcé, et maladroit, peu naturel.

Un Parfait Inconnu est donc en quelque sorte le biopic parfait, lissé dans son image, dans son récit, dans sa forme, mais qui fonctionne terriblement bien, auquel on s’accroche dans l’attente d’une suite que l’on connait déjà, et avec comme résultat l’envie jubilante de se replonger dans la plus grande carrière musicale de tous les temps. Allez les superlatifs ! Quand il s’agit de Dylan, c’est bien la seule fois où ça n’est certainement pas exagéré !


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