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Léonard Pottier

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Si la période de fin d’hiver voit naître un retour chaleureux des concerts un peu partout en France – mais cela pour combien de temps ? – il est de ces dates qui nous font frémir un peu plus que d’autres. L’attente du mercredi 09 mars, marqué par la venue de Thurston Moore (Sonic Youth frontman) à Petit Bain, me démangeait d’excitation. Petite salle pour un grand monsieur du rock. Quoi demander de mieux ?

Son dernier album date de 2020 et s’intitule By the Fire. A l’époque de sa sortie, j’avais dit de lui qu’il était une grande œuvre à allure de fresque. Aujourd’hui, je continue à l’écouter régulièrement et mon avis reste inchangé.  Encore davantage, je le considère comme faisant partie de mes albums fétiches, comme doté d’un pouvoir d’ensorcellement. Son précédent album Rock N Roll Consciousness (2017) ne se situe vraiment pas très loin derrière. Au point de faire de leur créateur l’artiste qui me touche très certainement le plus en ces temps. Son évolution remarquable fait de son œuvre actuelle un sommet. Maitrisée et unique en son genre, cette musique est à la fois la plus douce et la plus déchaînée du paysage rock.

Et voilà donc qu’après deux années à l’écouter et à la réécouter sans que jamais la moindre forme de lassitude n’ose faire apparition, Thurston Moore est de retour en France pour la faire vivre en live. Non seulement à Paris, mais aussi dans d’autres villes comme Toulon (12 mars), Grenoble (13 mars) et Lyon (14 mars).

 

LICE ouvre le bal

C’est dans le cadre de sa tournée mais aussi de l’ouverture du premier jour du festival « How to Love » à Petit Bain que Thurston Moore s’est produit dans la capitale. Pour l’accompagner, le groupe Lice ouvrait la soirée. Groupe britannique originaire de Bristol, ils sont cinq jeunes gens à l’allure bien sympathique, fabricants d’une musique quelque peu particulière mais presque toute aussi charmante que leur dégaine. Le chanteur ressemble à un mix entre M le Maudit et Dr. Folamour. Son énergie débordante et les effets sur sa voix le transforment en véritable personnage de film, dont on ne sait pas dans quel camp, celui des gentils ou celui des méchants, il se trouve. Peu importe, le rock que le groupe propose, plutôt bastonneur,  a de nombreuses qualités. D’abord parce qu’il ne tombe dans aucun cliché, surtout pas celui du « qui fera le plus de bruit ? », mais aussi parce qu’il navigue entre plusieurs genres, allant même piocher parfois du côté stoner, au point de ne pas pouvoir définir très clairement ce à quoi on a assisté. Et souvent, c’est bon signe. Un seul petit reproche néanmoins : savoir terminer ses chansons est un art qui se révèle lorsque les artistes ne savent justement pas le faire. Là, ça ressemblait un peu aux chutes des phrases de Valérie Pécresse. A la seule différence que chez Pécresse, il n’y a pas que la fin qui est merdique…

Photo : Léonard Pottier

Thurston Moore, esprit tranquille

Pour Thurston Moore, Petit Bain est plein à craquer. Voir un tel géant dans une si petite salle est un privilège. Il est venu avec son groupe, le Thurston Moore Group, celui avec lequel il a enregistré ses derniers albums, et notamment composé de Debbie Googe, la bassiste de My Bloody Valentine.  C’est tous ensemble qu’ils font des merveilles, doués chacun d’immenses qualités techniques sur leurs instruments respectifs. A coup sûr, cela va être un mélange détonnant.

Quand la troupe arrive sur scène, Moore parait tranquille. Il regarde ses feuilles pendant de longues secondes, comme pour faire durer l’attente. En réalité, il prend simplement son temps, tandis qu’un sample passe derrière. Il se dirige ensuite vers sa guitare. Toujours tranquillement, il la branche. L’attente devient insoutenable, surtout lorsqu’on sait ce qu’il nous prépare. Cette attitude de scène est aux antipodes de celle habituellement associée aux stars. Moore n’est pas dans un jeu, il est lui-même. Sa musique est le reflet de sa personnalité rêveuse. Silence ! Des notes sont enfin jouées.

 

UNE OUVERTURE AUX PORTES DU CIEL

Le concert est entamé avec « Locomotives », longue tirade d’une quinzaine de minutes. Elle est une parfaite introduction, grâce à sa construction évolutive. Comme souvent chez Moore, on part d’un grincement de cordes répété avec vitesse. Rien de forcément fabuleux pour l’instant. Mais on sait très bien que tout est question de temps. Sa musique est en perpétuel édifice. A ces premiers grincements viennent s’ajouter d’autres grincements de cordes répétés de la même façon (un deuxième guitariste est présent), et cela tout en longueur jusqu’à produire une sorte de mur de son. Dès lors ce cap franchi, impossible de dire de dire d’où celui-ci provient, étant donné qu’il semble être tout autour de nous, après avoir empli totalement la pièce. Comme une hypnose, cette pratique sonore perturbe notre rapport à l’écoute. Par couches empilées, le groupe tisse progressivement une toile d’araignée sonore.

Puis tout à coup, au beau milieu de cette transe hallucinatoire ayant eu raison de nos sens, la lumière surgit. Elle prend la forme d’une mélodie, très vite suivie d’une voix, celle de Moore, toujours aussi gracieuse. Cette rupture de ton est l’essence même de l’œuvre actuelle du chanteur. Elle agit comme un retour abrupt au réel, dans une confusion et stimulation des sens. C’est un électrochoc réconfortant puisque soudain vient quelque chose à quoi se raccrocher. L’expérimental laisse place à une musique de repères à laquelle on a davantage l’habitude. Mais bien que faisant office de rupture, elle agit dans la continuité. C’est d’ailleurs dans cet ensemble là que ce morceau d’ouverture prend toute son ampleur. La deuxième partie est alors d’une totale réjouissance, jouant sur les harmonies du chanteur qu’on lui connait si bien, et dont lui seul a la recette. Cela renforcé par une puissante précision sonore. Quand son acolyte guitariste entame le solo, on croirait déjà avoir atteint la perfection. Ce n’est pas donc un mythe : ce qu’arrivent à faire l’artiste et son groupe sur scène relève du génie. Ce début de live est captivant.

 

Savoir-faire d’un maître 

Viennent ensuite plusieurs morceaux du dernier album : les sublimes « Breath » et « Siren », mais aussi les plus pêchus « Hashish » et « Cantaloupe ». Sur scène, By the Fire gagne en éclat. Les versions sont très proches de celles de l’album mais cela ne dérange pas puisque dans cette musique de toute manière, rien n’est vraiment calculé. C’est un rock libre, insoumis, à l’attitude sereine mais attentive, et aux cheveux longs, faisant avant tout appel à l’instinct et l’échappée. Tellement même que sur « Haschich » se fait soudainement sentir une bonne odeur de beuh. Comme si la musique était si puissante qu’elle pouvait modeler le réel.

Moore demande à partager, il semble vouloir fumer un peu. C’est en fait une blague puisqu’il ne fait que prendre sa bouteille d’eau pour s’abreuver, laquelle il lance ensuite à une personne du public : « ça fait des années que j’ai pas jeter de trucs dans la foule ». C’était honnêtement un peu plus drôle en vrai.

Le concert se poursuit avec la même intensité. Le jeu de guitare est digne de celui d’un maître. Pas forcément sensationnel mais assez obsessionnel pour rendre le public halluciné.  Tout est réussite et il est enfin satisfaisant de faire face à quelque chose de plus fort que nous, contre lequel il ne s’agit pas de lutter mais avec lequel il est si bon d’être emporté. Les grands ne sont pas des grands pour rien. Parfois même avec l’âge, ils sont encore meilleurs. Moore réserve pour la fin les « tubes » de son album The Best Day sorti il y a 7 ans déjà. « Speak to the Wild » et « Forevermore » seront joués. Deux grands morceaux à la carrure suffisante pour clôturer le concert en beauté. « Forevermore » est dédié à la journée internationale des droits des femmes nous dit Moore. « I love you forever more ». Il faut avouer que c’est un peu le sentiment qui nous habite en repartant.

 

Après 1h15, je ressors de Petit Bain trempé d’émotions. Prochaine étape : enfin donner à Sonic Youth l’intérêt que j’ai trop souvent eu du mal à lui porter ? Car parfois, faire le chemin à l’envers peut être aussi la bonne solution. Quoi qu’il en soit, à partir de ce jour, je prierai régulièrement pour que ces guitares ne trouvent dans mes oreilles jamais le repos éternel.


      Grand petit retour cette semaine du rappeur français Benjamin Epps qui nous dévoile son deuxième EP Vous êtes pas contents ? Triplé ! Pas de premier album officiel, il faudra attendre encore un peu, mais un nouveau projet assurément bien foutu, venu placer la barre encore plus haut que le précédent. De quoi miser de grands espoirs sur l’autoproclamé meilleur rappeur de sa génération.

Cover « Vous êtes pas contents ? Triplé ! »

Une première tentative déjà exemplaire pour Benjamin EPPS

    On le découvrait l’année dernière avec son premier EP Fantôme avec chauffeur, qui laissait entendre une voix éloignée de tout ce que le rap accouche à l’heure actuelle. Puis une fois passée cette belle surprise, on s’était laissés prendre par l’ensemble. Instrus carrées allant à l’essentiel (signées Le Chroniqueur Sale) dans une ambiance hyper old-school bien appréciée, celle-ci ressentie comme un vent frais, drôle d’ironie. Maitrise d’un flow acerbe également. Epps ne sortait pas de nulle part. Derrière, il transportait une histoire. Celle du rap américain des années 90/2000, ingérée, digérée, puis libérée avec tact et intelligence dans des titres surprenants.

 

Un deuxième essai qui va droit au but

    Vous êtes pas contents ? Triplé !, titre emprunté à Kyllian MBappé qui avait lâché cette phrase dans une interview en 2018 à propos de sa position dans l’équipe de l’AS Monaco (on vous laisse aller chercher par vous-même), confirme tout ce qu’on pensait déjà d’Epps. Plus loin encore, cet EP place le rappeur à un niveau qui force le respect. Loin d’être une copie de son premier projet, celui-ci marque une avancée notable. Plus gros, plus ambitieux, tout aussi cohérent et cela au sein d’un univers pourtant bien démarqué du précédent.

Benjamin Epps dans le clip « Vous êtes pas contents ? C’est pareil » par THE NEW VISION

    Eppsito (son surnom) lâche les fauves. Lui seul les dompte, puisqu’aucun featuring n’apparaît sur ce nouvel EP.  100% Epps. Les prods sur lesquelles il pose ont plus de poigne, avec un côté rétro toujours présent, mais cette fois-ci moins appuyé et un peu plus modernisé. Cela dans l’idée de proposer un rap non pas tellement nostalgique, mais tourné vers une démarche d’emprunt à destinée d’une matière neuve. Le rappeur ne cache pas ses obsessions, et joue avec elles intelligemment. Apparaît ainsi King Jay-Z sur « Encore », Nas au niveau du titre et de l’instru de la deuxième track « Drillmatic »,  et d’autres influences davantage enracinées… Ce socle subtilement présent lui permet de se situer dans un espace singulier, et de laisser apparaître sa touche bien personnelle. Cette touche, c’est toujours sa voix et sa manière de la poser, dont il a déjà une parfaite maitrise, sonnant à la fois comme un caprice enfantin et une rébellion mâture. L’inverse fonctionne aussi : une rébellion enfantine et un caprice mature. Il y a dedans autant d’invectives que de douceur latente, comme en prouve le génial morceau « Marathon ». On y ressent une menace planante dans un rêve tranquille.

    Le reste est presque tout aussi bon, et particulièrement « Drillmatic », notre coup de cœur. Mais nous ne sommes pas surpris, puisque son Colors sorti le mois dernier annonçait déjà la couleur. Benjamin Epps révélait à l’époque le dernier morceau de ce nouveau projet, « Ce que le pips demande » et on y sentait déjà le désir de taper un grand coup, et de dynamiser le talent qu’on lui connaissait déjà. Mission réussie. Son premier album sera grand. C’est une garantie.


Brazzier – Lignes Futures

On en approche de vifs pas, de la fin de cette terrible année forte en émotions et rebondissements. Mais pas si vite ! Avant de plonger la tête baissée dans 2021 qui, pour l’instant, ne s’annonce pas bien meilleure que son aînée, il nous reste des choses à vous faire découvrir. Parmi elles, un album sorti le mois dernier : Lignes Futures. Son créateur répond au nom de Brazzier. C’est le feu me direz-vous. Et pourtant, vous n’avez pas encore entendu son projet !

Qu’est ce qui mérite donc de vous retenir ainsi quelques instants ? La promesse de la découverte d’une œuvre affinée comme un bon comté. Alléchant n’est-ce pas ? Lignes Futures ressemble à beaucoup de choses et vit en même temps à la frange de la norme. Il est le premier projet solo de Max Balquier. Premier premier ? Pas tout à fait, car ce dernier est loin d’être novice dans le milieu. Plusieurs expériences musicales passées lui ont insufflé une force et une rigueur créatrice qui, aujourd’hui, font pleinement leurs preuves. Dès les années 2000, au sortir d’années 90 délirantes en matière rock qui l’auront sans surprises influencé, en particulier la scène indie noise, Max Balquier est d’ores et déjà sensible aux sonorités électro. Il forme alors le groupe FRIGO, qui obtient un certain écho dans le milieu puisqu’ils seront signés par Dernière Bande, le label de notre cher aimé Rodolphe Burger (n’hésitez pas à aller voir notre interview de lui !). Deux albums, plusieurs EP. De quoi se constituer un bien beau bagage, ainsi qu’une bien belle expérience live (plus de 200 concerts). Plus tard en 2015, son penchant vers l’électro se concrétise davantage avec son nouveau groupe You, Vicious !, dans lequel on retrouvera certains membres de Frigo. La guitare, la basse et la batterie soutiennent encore le tout. Mais on sent que bientôt, leur présence ne sera plus que spirituelle. C’est aujourd’hui chose faite avec Lignes Futures. Il aura fallu à Max le mode solo pour pleinement faire vivre son amour des sons électro, garants d’une atmosphère non plus terrestre mais cosmique. 

 

Identité dualiste

« Lignes Futures » de Brazzier

L’album fait régner les boucles électro en maître. « L’instinct », parfaite entrée en matière, dans un mélange de flottement mystique et d’urgence lancinante, pose les bases du projet, à savoir un univers futuriste face auquel la pochette, un peu trop propre à notre goût bien qu’en accord avec le thème, garantit de visuellement nous confronter. Max Balquier enveloppe le tout d’une voix nonchalante pour nous livrer ses états d’âmes. Petit à petit, nous nous déracinons à l’écoute de cette musique portée vers un ailleurs que seul l’électro semble pouvoir approcher. De cela naît deux types de réception : l’épanouissement, souple et volatile, ou bien l’effroi, froid et mystérieux. Le mélange des deux est aussi possible. Car l’album de Brazzier est un point de friction. D’une part, il y a la recherche d’un lissage presque protecteur, naviguant parmi les sonorités et le talent de composition, et d’autre part s’y mêle une ambiance désenchantée, flippante tant elle se vêtit d’un caractère grâcieux, qui nous prend à la gorge et qui ne nous lâche pas jusqu’à la dernière chanson. C’est cette dualité, ce mélange entre soin apporté à la musique et peur de la manière dont ce trop parfait finit par sonner, reflet d’un futur monochrome, qui fait l’intérêt de ce projet.

Une œuvre d’anticipation ?

Avec l’idéalisation des univers de science-fiction qui gouverne depuis plusieurs années, Lignes Futures, consciemment ou non, propose une réflexion musicale sur ce monde en devenir loin de faire l’unanimité. Les sonorités utilisées semblent contenir l’image d’un avenir. A vous d’en décider si cette image vous séduit ou, au contraire, vous fout les jetons. Une chose est sûre : c’est avec force et pertinence que Brazzier construit cet ensemble. « Parachute » est peut-être l’exemple le plus parlant, tant le morceau arrive, grâce à ses sonorités, à capter notre attention, au point de nous faire approcher un paradis matrixé.

L’album parvient donc subtilement à rendre compte d’un futur aux prises avec ses contradictions, dont l’appel vers un monde meilleur va de pair avec l’uniformisation des goûts et des esprits. Brazzier semble jouer de cela grâce à une identité sonore façonnée selon cet imaginaire mais qui, au lieu de tomber dans le piège de l’inconsistance, contourne les dangers pour livrer une œuvre intelligente où la sobriété est de mise. S’y déploie dans l’écoute de l’album une tension constante, mise en musique avec justesse de la part de l’artiste. 

 

Décollage imminent

Les compositions sont bonnes, enivrantes et traversées d’une pudeur poétique. Le trio final « Oublions oublions », « Je suis » et le génial « L’équation » rassemblent et résument la diversité d’humeurs et d’émotions que déploient le projet : entre ivresse onirique et enracinement profond, entre amour et désamour, entre contemplation émotionnelle et réveil spirituel…  Le tout appuyé par une production léchée. 

Max Balquier a ainsi  résussi le pari de s’épanouir musicalement en solo, laissant libre cours à ses affections pour l’électro, tout en gardant une base rock qui continue à se faire ressentir. A l’image de la Lune, ces Lignes Futures, tracés d’un avenir mystérieux, vous promettent d’être captivantes.

By Léonard Pottier


A l’occasion de leur premier concert depuis le confinement, qui eut lieu mercredi 07 octobre 2020 à la maison de la radio, le groupe irlandais Fontaines D.C, en pleine explosion depuis la sortie de leur album Dogrel l’année dernière, était de passage dans la capitale française. A Hero’s Death, leur brillant second opus (vous pouvez aller jeter un œil à notre critique juste ICI), a été dévoilé fin juillet dernier. Pour la reprise d’activité, dans un emballement certain à l’idée d’enfin pouvoir présenter sur scène leur nouveau bébé, le groupe étaient donc les invités de France Inter, à qui ils ont offert un set d’environ une heure, réservés à quelques chanceux et chanceuses (mesures sanitaires obligent) dont nous ne fûmes malheureusement pas partie. Le concert tant attendu était néanmoins retransmis sur France Inter.

La veille, nous étions conviés dans un hôtel parisien pour les rencontrer. Quel honneur se fut pour nous, qui apprécions tant leur musique. Aujourd’hui plus que reconnus dans la scène rock actuelle, Fontaines D.C dégage une certaine aura, et sont aussi cools que tout rockeur qui se respecte, ne manquant tout de même pas de préserver un côté mystérieux. Arrivés sur place, on nous présente Tom Coll, le batteur, avec qui nous allons pouvoir discuter. Bienveillant et engagé, il répond avec sourire à toutes nos questions et s’exprime à propos du nouvel album, de santé mentale et de rock. Sans plus attendre, on vous laisse avec la discussion !

 

Tom Coll, batteur de Fontaines D.C

 

Je tiens d’abord à m’excuser puisqu’on ne va pas commencer très gaiment mais c’est un sujet que j’ai abordé l’année dernière avec Murder Capital et sur lequel je voulais avoir votre ressenti. C’est à propos de la santé mentale des artistes du monde de la musique, dont on dit souvent qu’elle n’est pas toujours au meilleur de sa forme, surtout pour des groupes de votre envergure qui connaissent un succès fulgurant. Cela vous concerne directement. Comment le vivez-vous ?

L’année dernière a été intense. On était pas habitués à tourner autant. On a passé 18 mois sur la route. De fin 2018 jusqu’à mars dernier, on était constamment en train de bouger. Ca a été difficile de s’y habituer. Rien que le fait d’être loin de sa famille, alliée au sentiment de ne pas avoir de maison, était étrange. Aussi, on était quatre ou cinq personnes sans arrêt ensemble, c’était difficile d’avoir son propre espace. On a même du annuler des festivals l’été dernier parce qu’on était pas en mesure de les assurer.

 

On ne se rend pas compte de l’extérieur mais les tournées doivent être épuisantes et doivent vous demander beaucoup d’engagement.

On va d’hôtel en hôtel. Tellement d’heures sont passées sur la route à simplement rouler. A un moment, on a eu envie de réécrire de la musique. Parce qu’on jouait les dix mêmes chansons depuis un an, ce qui était difficile. S’enfermer dans une pièce pour écrire de nouvelles choses, qui ont finalement abouti à ce nouvel album, c’est ce qui nous a permis de nous en sortir.

 

Si je comprends bien, ce deuxième album a donc été composé essentiellement en tournée ?

On a eu beaucoup d’idées qui ont émergé du fait d’être en tournée. Et l’été dernier, on est rentrés à la maison. Du lundi au jeudi, on passait notre temps à écrire de nouveaux morceaux. Puis le week-end, on partait en festival. C’était fatiguant mais on avait besoin de ça pour se sentir réellement accomplis.

 

Combien de temps vous a pris la composition de ce nouvel album ?

Ca nous a pris trois mois entier je dirais. De juin à août 2019. Même si on avait déjà commencé à composer de nouvelles choses depuis la sortie de Dogrel environ.

 

Dogrel, qui, on le rappelle, a connu un succès immédiat. Appréhendiez-vous la sortie de ce nouvel opus ?

Hum… Oui et non. C’est quelque chose qui nous tenait réellement à cœur de présenter un nouvel album, parce qu’on est tous attachés à cette idée de vouloir sortir autant de choses que possible. C’est venu comme une nécessité. En ce sens, on ne l’a pas tant appréhendé.

 

Le premier album avait quelque chose d’instinctif et abrupt. Celui est plus porté vers une certaine ouverture. Il y a des morceaux très divers. Avez-vous aussi vécu ça comme une nécessité de changer de style et d’atmosphère ?

Oui, ce nouvel album est plus lent je dirais. « Lucid Dream », « Televised Mind » et « A Hero’s Death » sont des chansons énergiques. Elles se démarquent. Le reste de l’album est plus relaxant, contrairement au premier. On avait besoin d’aller chercher ailleurs.

 

Album « A Hero’s Death »

J’ai aussi la sensation que ce nouvel album convient mieux à des écoutes séparées. Les morceaux ont chacun une identité propre, très marquée, autant qu’ils s’inscrivent bien dans un ensemble. Vous avez peut-être cherché à construire des identités de chansons plus qu’une identité d’album ?

C’est intéressant. Mais ce n’est pas quelque chose de volontaire en tout cas. Tu as peut-être raison je ne sais pas. Cela dépend de comment on aborde l’album.

 

 

On parle beaucoup des Beach Boys comme influence sur ce nouvel album. En quoi vous inspirent-ils ?

En effet ils sont définitivement une influence. On est tous fascinés par leur musique dans le groupe, surtout au niveau de leurs arrangements vocaux. Ce qu’ils sont arrivés à faire est incroyable. Tout est si bien imbriqué dans leur musique, c’est vraiment un modèle de construction. On les a énormément écouté pendant nos voyages, dans un van, en Amérique. C’était une expérience formidable.

 

La chanson « Televised Mind » renvoie un message très fort, avec peu de paroles. Vous y pointez du doigt le fait que nos esprits ont pour habitude de suivre des pensées impersonnelles, que l’on a tendance à être confirmé dans nos opinions et à ne jamais être confronté à nos tords. C’est quelque chose que vous avez réalisé récemment ?

Tout le monde vit dans une bulle. Une chambre d’écho. Entourés de personnes qui pensent la même chose que nous. Parfois, on ne remet pas en questions nos pensées, et pourquoi on pense certaines choses. Ce n’est pas enrichissant. Personnellement, je me suis rendu compte au fil du temps que mon entourage ne me faisait pas m’interroger sur mes propres pensées politiques par exemple. Je me suis souvent dit : tout le monde pense ça, alors moi aussi. Sans le remettre en question. Ce n’est pas quelque chose de sain je trouve.

 

Il y a ce côté très obsessionnel dans les paroles. Beaucoup de phrases sont répétées inlassablement. Je pense notamment à : « I don’t belong to anyone », « Love is the main thing », « Life ain’t always empty ». Ce sont des idées qui guident votre façon d’être et que vous répétez chaque matin devant le miroir ?

Ce qui est intéressant avec le fait de répéter quelque chose plusieurs fois, c’est d’en perdre son sens premier. Notre cerveau s’embrouille. Du début à la fin de la chanson, on n’entend plus vraiment la même chose et on perçoit quelque chose de nouveau et de différent au fur et à mesure. On aime ce procédé qui dénature le sens pour rendre les mots encore plus forts.

 

Vous aimez la musique répétitive ?

Beaucoup. Le Krautrock par exemple. On joue avec les bruits, on répète les mêmes choses pendant sept minutes. Ca nous entraine dans un ailleurs. C’est quelque chose qui me touche.

 

Votre musique dégage à la fois un côté vaillant et courageux et à la fois quelque chose de résigné. De quel côté vous vous voyez ?

Dans la vie de tous les jours, on est des gars très optimistes. Notre musique penche peut-être plus vers ce côté résigné dont tu parles, en tout cas pour ce qui est de notre deuxième album, plus introspectif. Et cela est surement dû à notre état d’esprit au moment de la composition. On a voulu s’éloigner de cette énergie constante qui rythmait nos nuits. On s’est mis à écouter des musiques plus lentes et confidentielles, qui ont joué sur notre propre créativité.

 

Vous n’aimez pas que l’on vous mette dans des catégories, comme on a souvent tendance à vous qualifier de post-punk. Vous préférez qu’on décrive votre musique comme du rock tout simplement ?

Le rock est un terme si vaste maintenant. Il a perdu son sens premier. Ca ne veut plus dire grand-chose aujourd’hui et je crois que c’est aussi pour cette raison que l’on nous qualifie de post-punk. Pour mieux nous cerner. Mais on ne voulait pas s’enfermer dans un style. On aime tous les styles de rock et de musique. On veut explorer plein d’autres choses. La qualification de post-punk avait tendance à mettre des barrières. Avec ce deuxième album, on a réussi à les dépasser.

 

Vous avez des collègues/amis dans le milieu. Je pense à des groupes comme Murder Capital ou Girlband, qui sont aussi originaires d’Irlande. Et est-ce que vous êtes en contact/partagez entre vous ?

On partage un espace commun, c’est-à-dire qu’on répète dans un même bâtiment. Parfois quand on joue, il nous arrive par exemple d’entendre Girl Band répéter à côté. Et en se promenant dans les couloirs, il est toujours enrichissant d’aller voir et écouter ce que les autres sont en train de faire. Le rock venu d’Irlande est spécial. On se serre les coudes. C’est une belle communauté.

 

Les médias parlent d’ailleurs de cette dite communauté dont vous faites partie comme étant un nouvel espoir du rock. Avez-vous parfois l’impression de porter un poids trop lourd sur vos épaules ?

Ca peut être un handicap c’est vrai. Mais on essaye de ne pas trop le prendre en compte. Avant tout, on profite de notre musique et on écrit ce qu’on a envie d’écrire. C’est plus sain de ne pas y accorder trop d’importance, même si on est reconnaissants de ce qu’on dit sur nous. L’égo peut vite dégénérer dans ces cas-là. Il faut rester lucide.

Merci beaucoup, c’est tout pour nous !

 

Tom Coll, batteur de Fontaines D.C