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Avec son diptyque porté par Bertrand de Roffignac, le Théâtre de la Suspension investit les murs du théâtre de l’Épée de Bois pour tout le mois de janvier. Au programme, Fils de chien (manifeste autophage), l’Alphabet des providences (farce épique) et les « Dimanches inacceptables », trois rendez-vous détonnants qui viennent dépoussiérer la Cartoucherie de Vincennes et proférer des incantations théâtrales au nom de l’étrange et de l’autre.

@Christophe Raynaud de Lage

FILS DE CHIEN

Pour son seul en scène, Bertrand de Roffignac, comédien à l’énergie débordante et affolante nous raconte l’histoire du Chien, celui qui a fini par dévorer les hommes. Sur scène, un bassin aquatique voit passer des marionnettes, un cirque, des steaks, des étrons, des cannibales, des confettis, un cadi, un poulet à maquillage, une bouée, une funambule obèse et beaucoup de poésie. La performance subjugue et choque. L’admiration et le dégoût se renvoient la balle dans un combat langagier et scénique inégalable tant la performance est surevoltée et décapante. Fils de chien est un ovni démentiel porté par un comédien inouïe et fascinant.

Le théâtre de la suspension
@Christophe Raynaud de Lage

L’ALPHABET DES PROVIDENCES

La « farce épique » est collective cette fois et conte l’histoire d’un livre, « l’Alphabet des providences », livre des livres qui réduit toute autre littérature à de médiocres bouquins. Problème, plusieurs personnes dans le monde l’ont simultanément rédigé et publié. De cette base narrative, le Théâtre de la Suspension tire une fête absurde et scato où la réflexion littéraire a la part belle. La troupe ne se refuse aucun excès et résonne aux son d’un groupe jouant en live. Plus sage que Fils de Chien, cet Alphabet des providences, crée une sorte de conte dystopique étonnant, kitsch et hilarant. Seul bémol : un traitement caricatural et dénigrant du handicap pose question dans l’ensemble.

@Christophe Raynaud de Lage

DIONYSIES UNDERGROUND ET THÉÂTRALES

L’Épée de Bois devient un vrai lieu de fête en janvier. Le Théâtre de la Suspension pousse l’outrance à l’excès et convoque des formes inédites, jouissives et imparfaites. La démesure est de mise et se veut comme deux grands bras ouverts à créer un lieu de tous les possibles, comme une aventure absolument théâtrale dans un cirque désaffecté. « Pas de programme sage, pas de hiérarchie des genres, pas de cadre rassurant » annonce le programme des « Dimanches inacceptables ». Car chaque dimanche, la troupe propose une soirée gratuite, comme un débordement prolongeant les excès au paroxysme. Le théâtre entier est une fête inspirante et folle à vivre au présent, surtout pas en famille, pendant un mois à l’Épée de Bois.


Pièce onirique et imparfaite, Le Conte d’Hiver comporte en son sein  une tragédie de trois actes et une comédie de deux actes. Jeu d’illusions, de rêve et d’un récit portant un féminicide, la jeune Compagnie Quand il fera nuit se saisit de cette matière théâtrale féconde. Première mise en scène du duo et de cette troupe émergente sorties du CNSAD , ce Conte d’Hiver interprété depuis la traduction de Koltès a les défauts et qualités d’une première création. Mais suivons le mot de Shakespeare : « Préparez vous avoir la vie avec autant de naturel que le sommeil imite la mort. »

joyeux théâtre le conte d’hiver

La joie du collectif et du texte shakespearien sont largement communicatifs dans cette mise en scène pleine de fougue. Cette scène de music-hall où Autolycus, sorte de voyou troubadour, devient une rockstar plus qu’un barde, a de quoi  largement conquérir les esprits. La scénographie simple et efficace porte une proposition où chaque personnage trouve sa profondeur chez de jeunes comédien.ne.s doué.e.s. La fantasmagorie et le plaisir du théâtre sont de mises.

Teaser – Le Conte d'Hiver ❄️ – T13

« l’hérétique, c’est celui qui met le feu, pas celle qui brûle. »

Interrogés par la mise en scène d’une pièce contant notamment un féminicide, les metteureuses en scène s’emparent de ce problème. Léonte, jaloux maladif provoque la mort d’Hermione, sa femme qu’il accuse d’adultère. La mise en scène centralise la pensée de ce féminicide dans le traitement du personnage de Léonte. Habilement traité, cette idée aurait gagné à être étendue plus notablement. La problématique patriarcale tend à s’estomper dans la proposition en dépit de tentatives plus ou moins abouties. Cet usage hasardeux de la vidéo pour le procès d’Hermione est plus accessoire que pertinent dans l’optique de cette lecture contemporaine.

le conte d'hiver
Le Conte d’Hiver – (@ Christophe Raynaud de Lage)

Imperfection shakespearienne

Cette première mise en scène est donc prometteuse. Quelques directions de mise en scène mériteraient d’être édulcorées et précisées mais le bilan est positif. L’effort de lire Shakespeare avec un regard contemporain est celui que le barde de Stradford aurait lui-même prôné, et il est tout à fait louable. Les quelques imperfections de cette première création se font le miroir de cette pièce inégale mais merveilleuse qu’est Le Conte d’Hiver. À découvrir au Théâtre 13 de Paris jusqu’au 10 octobre.


Créée en 2024 et chorégraphiée par Julien Lestel, cette nouvelle version de Carmen, l’opéra de tous les opéras, était présentée au Théâtre Libre à Paris avant de partir en tournée dans toute la France.  L’ambition de cette énième mise en scène est d’entrer « en résonance avec la prise actuelle de la place de la femme dans notre société, son émancipation » et de soulever « la question du féminicide ». Respectant la trame d’origine, la création d’1h10 se lance le défi de faire résonner Carmen dans la modernité, notamment par l’intégration de danse urbaine et de musiques actuelles composées par Iván Julliard. Verdict !

PANTOMIME CHORÉGRAPHIÉE

À mon humble avis de prosélyte de la danse, le défi n’est que partiellement relevé pour le Ballet Julien Lestel. L’arc narratif est compréhensible dans ses grandes lignes et Mara Whittington fait une Carmen surpuissante donnant une couleur brute, consistante et féministe au personnage. Toutefois, la mise en scène s’efforce de signifier le récit dans un ensemble séquencé qui manque de fluidité. La pantomime chorégraphiée peine à trouver l’équilibre entre danse et récit, alternant des scènes fractionnées dans un découpage qui ne parvient pas à trouver une cohérence globale. L’ensemble se tient mais résiste à la simplicité inégale de la forme.

Teaser de Carmen - Ballet Julien Lestel

CARMEN EST MORtE, VIVE CARMEN

Le sans faute du spectacle réside en Mara Whittington, interprète rayonnante qui monopolise les regards. Sa Carmen pleine d’assurance et de détermination jouit d’un jeu qui n’a d’égal que ses talents de danseuse. Car là est le principal défaut de la création, la partition théâtrale est relativement mal interprétée par la branche masculine du ballet. Un jeu caricatural et viriliste émane de ces messieurs qui en font des caisses : torse bombé et moue jalouse accaparent une interprétation trop faible. En dépit de chorégraphies très réussies et mélangeant danse urbaine, contemporaine et parfois classique, le jeu des danseurs gagnerait à plus de sobriété et de simplicité – surtout face à leur collègue toujours juste et poignante dans son rôle.

Carmen – Ballet Julien Lestel

ENTRE TRADITION ET MODERNITÉ

Dans l’ensemble, la création de Julien Lestel n’est pas mauvaise mais aurait gagné en radicalité. La musique oscillant entre Bizet et Iván Julliard est manifeste de cette hésitation qui marque l’ensemble de la proposition (sauf du traitement de Carmen donc). Les costumes très classiques n’évoquent en rien la modernité du propos (sauf – encore et toujours – Carmen dans ce tailleur rouge marqueur d’empowerment). En somme, même la dimension féministe reste assez convenue, buttant sur des considérations que d’autres lectures récentes de l’opéra n’avaient pas manqué de faire valoir avec brio (pensons à la mise en scène très réussie de Jeanne Desoubeaux). Le tout n’est pas désagréable mais fait de Carmen  une oeuvre en demi-teinte peinant à répondre à ses ambitions de modernité.


 Denis Lavant n’est plus à présenter. Immense acteur (inséparable de Leos Carax) et comédien, il a maintes fois eu l’occasion de prouver son talent et sa facilité de jeu. Homme du corps et de l’expression physique, il n’en est pas moins un bon orateur, doté d’une voix aux multiples facette qu’il sait manier. On le retrouve en ce moment au Lucernaire aux côtés de trois musiciennes (une pianiste et deux percussionnistes : Mara Dobresco, Elisa Humanes, et Salomé Bonche) dans une pièce intitulée « Il faut donc que vous fassiez un rêve », mise en scène par Volodia Serre et d’après Journal en miettes d’Eugène Ionesco et plusieurs poèmes de Marin Sorescu.

 Dans une ambiance confidentielle à l’atmosphère intime et conviviale, la salle rouge du Lucernaire a sublimé cette semaine un grand moment de théâtre. A taille humaine, elle a accueilli et pris en charge pendant un peu plus d’une heure le charisme bouleversant de Denis Lavant. Un charisme enfantin, dans un corps d’adulte vitaminé.

 

A la recherche du bonheur perdu

 Il fait son entrée sur le bord de la salle, au niveau du public. Tous les visages se tournent et restent figés pendant plus de cinq minutes, émerveillés par le monologue touchant d’un personnage qui avoue avoir perdu le goût de la vie. Denis Lavant le porte avec la plus grande justesse d’interprétation, à se demander si finalement, il ne parlerait pas aussi de lui. La question reste en suspense. Le reste de la pièce se déroulera évidemment sur scène, et tracera la quête du personnage vers la joie et le bonheur. D’un homme laissé sur le bas-côté, il tentera de s’imposer au centre de la scène, à travers un parcours tumultueux, allant de l’insouciance enfantine à l’oppression du temps. « Il faut donc que vous fassiez un rêve », celui qui expliquera tout, et qui sera en mesure de le sortir de son état de congestion…

 Hanté par de perpétuelles angoisses que les musiciennes se proposent de prendre en charge, Denis Lavant incarne de tout son corps et de son esprit la difficulté qu’est de vivre. Questionnements, doutes, peurs, insécurité sont de la partie : des angoisses qu’il ne peut contrôler, propres à la vie et donc communes à tous, dictent son quotidien. Parallèlement, il tente de se sortir de ce cercle vicieux en se replongeant dans le jeune âge, où les choses qui nous entourent n’ont pas encore franchi la barrière de l’insignifiant. On sort de l’enfance lorsque les choses ordinaires de la vie perdent de leur superbe, et deviennent communes, sans attraits nous dit-on.

 

                                     Source: lucernaire.fr

Une décor évolutif

Le décor participe à cette émergence d’une recherche de joie et de vie. Il se construit au fur et à mesure, par l’acteur lui-même qui se charge de déballer devant nos yeux tous les rouages d’une mise en scène bien pensée. Denis Lavant se presse de revenir sur son passé, et l’urgence de la situation nous prend aux tripes. On le suit avec tout autant de peine que de joie dans sa tentative de libération. La pièce centrale qu’est le lit, l’endroit le plus intime de l’être humain, favorise le déroulement de ce récit personnel, grâce à une occupation de l’espace parfaitement maîtrisée : en bas, en haut, en longueur, en largeur… Le personnage aura été vu sous tous les points de vue possibles.

 

Une place de premier choix pour la musique

 La musique en live, qui alterne entre rêverie et retour brusque à la réalité, confère à la mise en scène une part de mystère. Les percussionnistes utilisent des objets du quotidien pour créer une ambiance oppressante, et attaquent de plein fouet un personnage tiraillé, qui n’a pour soutien invisible que le public. A la fois hors et à l’intérieur de la diégèse (l’espace-temps dans lequel se déroule la fiction racontée), les musiciennes évoluent avec Denis Lavant, et finissent même par être enfin dévoilés à sa vue. Il voit enfin la source de son enfermement. Porté par des musiques contemporaines (Philipp Glass, John Cage…), le récit alterne entre narration vacillante et lectures de poèmes, que Denis Lavant soutient avec la plus belle force émotionnelle. Ces poèmes, qui viennent à lui de manière impromptue à chaque instant de sa vie, lui permettent de déchiffrer un peu mieux le monde dans lequel il grandit, et semble être un léger remède à sa souffrance. Lorsqu’il lit un poème à des chaises empilées, dont il dit qu’elles sont la meilleure oreille (quand on les place correctement l’une par-dessus l’autre), on y sent une conviction bénéfique, qui lui permet de trouver un bonheur partiel.

 

L’ambivalence des sentiments

 L’espace qui évolue (on nous dévoile au fur et à mesure mille et un objets) en même temps qu’il reste le même (on ne sort pas de cette chambre de grenier) traduit cette perpétuelle lutte entre un besoin de joie sous forme de feu d’artifice et d’emprisonnement intérieur qui empêche d’atteindre ce bonheur. La pièce semble ainsi construite, sur un modèle de confrontation : un texte empreint de douleur et de fantaisie, un combat entre jeunesse et âge adulte, entre démons et lumières, entre comique et dramatique, lenteur et dynamisme… Denis Lavant joue un personnage qui porte en lui l’ambivalence de l’être humain. C’est avec sincérité et émotion que l’acteur incarne donc ce rôle bouleversant que la mise en scène parvient à sublimer. Sa voix magnétique nous emporte dans les tréfonds d’une âme torturée qui aspire à la plus belle des choses : une émancipation totale.

 Après un calme démarrage (pour l’instant seulement 5 représentations au Lucernaire) On espère que la pièce reviendra rapidement faire ses preuves dans les salles parisiennes. Néanmoins vous pourrez la retrouver le samedi 21 mars 2020 au théâtre Edwige Feuillère à Vesoul (Bourgogne –Franche Comté).

 

Léonard Pottier