Author

Penelope Bonneau Rouis

Browsing
Paper Moon (1973) de Peter Bogdanovitch
Paper Moon (1973) de Peter Bogdanovitch

Dans l’Amérique cabossée de la Grande Dépression, Peter Bogdanovich filme un duo d’escrocs au grand cœur : Ryan et Tatum O’Neal, père et fille à l’écran comme à la ville. Paper Moon est une arnaque sentimentale, une fable sur la tendresse maquillée et la survie par la ruse. On y apprend qu’il existe mille façons d’aimer, même quand on n’en connaît aucune.

Sortez vos mouchoirs : magie du cinéma en cours

Il faut toujours revisiter ses classiques. Surtout si ceux-ci ont fait pleurer votre mère quand elle avait votre âge. Attention, n’y voyez pas là un sadisme de ma part, ni un complexe d’Œdipe mal soigné. Oh non. Les larmes dont je parle ne viennent pas d’une tristesse écrasante suite à un dénouement déchirant. Je ne parle ni du Choix de Sophie ni de Titanic. Deux films que je n’ai pas (encore) vus.

Les larmes dont je parle, vous les connaissez, j’espère, autant que celles qui nous montent lors de la scène de la porte dans Titanic — pas besoin de voir un film pour en connaitre sa scène la plus marquante manifestement. Je parle des larmes qui nous montent face à la beauté d’un plan, d’un paysage, d’une nostalgie, d’un duo, de la relation peu conventionnelle d’un père et de sa fille. Enfin, plus que de larmes, je parle d’un film : Paper Moon.

It’s only a paper moon…

Dans l’Amérique prohibée des années 30, Addie Loggins (Tatum O’Neal) perd sa mère dans un accident de voiture. Elle a 9 ans et se retrouve seule ; dans les environs, tout le monde s’accorde à dire que la défunte était une femme de petite vertu. C’est sur son enterrement que s’ouvre le film. Face à la caméra, un visage d’enfant dur et impassible, filmé légèrement en contrebas, les yeux rivés sur la tombe. À ses côtés, seulement un prêtre et deux voisines. L’éloge funèbre est vite perturbée par l’arrivée en fanfare d’un étranger au volant d’une voiture crapotant, au bord de la panne technique. Pffffrrtt pffrrrt, clac ! Il se gare, ferme la porte et marche un peu trop gaiement vers la cérémonie. Le plan est fixe. On le voit visser son chapeau sur ses boucles blondes, enfiler sa veste à la hâte, arracher les fleurs d’une tombe. En quelques secondes, le portrait de Moses Pray (Ryan O’Neal) est dressé. On comprend vite qu’il est l’un des anciens amants de la mère d’Addie et qu’il est donc peut-être le père de cette dernière. Mais il est plus que ça : goguenard, voleur, charmeur, toujours légèrement marginal et désaccordé avec le monde qui l’entoure. Les aventures peuvent commencer.

Paper Moon (1973) de Peter Bogdanovitch
Addie Loggins (Tatum O’Neal) – Paper Moon (1973) de Peter Bogdanovitch

Ne tombons pas dans l’écueil de paraphraser un film, ainsi revenons juste sur quelques détails pour saisir l’enjeu de l’histoire. À contre-cœur, Moses ‘Moze’ Pray se voit confier la garde d’Addie pour l’emmener à St Joseph, Missouri, chez sa tante. On passera la folie de voir des voisines laisser partir une enfant avec un inconnu. Disons que c’est une facilité narrative… et une autre époque, peut-être. Sauf que ce qu’elles ignorent, c’est que Moze est un voleur à la petite semaine. Magouilleur de première, il a lancé une entreprise de fausses bibles à revendre aux femmes fraichement veuves et à qu’il fait croire qu’elles ont été commandées (mais pas encore payées) par leurs maris peu avant leur mort. Dès la scène suivante, en utilisant Addie à son insu, il fait chanter le frère de l’amant marié de sa mère (qui était au volant au moment de l’accident), et obtient 200$ « pour aider l’enfant ». Il s’achète aussitôt une nouvelle voiture. Addie, plus maline qu’il ne le pense, réclame plus tard ses 200$ et l’intrigue du film commence dès lors : Moze doit lui rembourser son argent, sinon elle le dénonce à la police. Une animosité s’installe entre les deux, mais qui se dissipera peu à peu avec toutes les arnaques qu’ils mettent en place.

Paper Moon (1973) de Peter Bogdanovitch
« I want my 200$! »

Paper Moon ou L’Amérique de la jeunesse perdue

Paper Moon révèle plusieurs choses. Il aborde la relation filiale, la peur du rejet, le besoin de connection et le rapport à l’arnaque comme manière de survivre. Paper Moon met en scène des personnages esseulés dans un pays qui leur fait faux bond : une enfant traumatisée, endeuillée qui ne l’exprime jamais. Un beau-parleur plus vulnérable qu’il ne le laisse croire. Une danseuse prostituée qui n’a aucune perspective d’un avenir meilleur. Une adolescente exploitée et mal-traitée par la danseuse. Ils habitent une Amérique dépeuplée, sur des routes interminables, où tout est éphémère, accidentel, fragmentaire.

C’est évidemment le personnage d’Addie qui nous frappe le plus. La performance est inoubliable, tout en retenue et dureté. À peine orpheline, elle fait face à une réalité terrifiante : personne ne veut d’elle et elle se retrouve dans la voiture de cet inconnu qui est peut-être son père, qu’elle sait qu’il est son père et qu’elle sait qu’il sait qu’il est son père. Pourtant il refuse. Il se refuse cette éventualité en surface, alors qu’au fond de lui, quelque chose remue, s’affirme, devient une évidence que cette enfant est sa fille. Peut-être pas de sang, d’accord admettons que ce ne soit pas sa fille, mais la relation dépasse très vite ces liens-là et devient la connection tant espérée de ces deux âmes. Tout est éphémère, je le disais. Sauf eux.

Dans le creux d’un regard

Attention, ne vous laissez pas avoir par ces prémices. Paper Moon n’est pas un film dramatique, mais il n’en est pas pourtant excessivement comique. Il se cale juste au creux de tout ça, aussi doux-amer qu’un mélange des genres puisse être. Il vous fera plus sourire qu’autre chose tant les personnages sont attachants.

Ça parle beaucoup dans le film, ça râle beaucoup aussi. Ça s’engueule, ça panique et ça se recentre. Mais c’est dans les regards que tout se joue. La photographie du grand chef opérateur László Kovács (Easy Rider, Ghostbuster, etc) est une addition parfaite à la narration du film. Celui-ci est esthétiquement sublime, épuré et composé d’assez peu de personnages. Ce film parle de deuil, sans jamais prononcer le mot, ni lâcher une larme. Dans ce road-movie, on voyage léger et on garde le passé sous le tapis. Addie vit avec le fantôme de cette mère que les autres prenaient de haut. Qu’est-ce que ça fait d’elle, sa seule enfant ? Sa seule enfant, dont on se débarrasse en la confiant à un inconnu.
Addie est consciente de la réputation de sa mère. Elle sait que Moze a été avec elle. Elle ne comprend pas exactement comment il l’a été, elle est trop petite, mais elle comprend qu’il l’a été suffisamment pour être éventuellement son père. La scène des 200$ est significative sur le sujet : « Rencontrer une femme dans un bar ne veut pas dire que tu as automatiquement un enfant derrière ! » lui lance-t-il, presque hargneux. « C’est possible.. » répond-elle, à court d’arguments. Son regard dans cette scène est plein de naiveté et d’espoir. Il s’agit d’un des rares moments dans le film où l’on peut entr’apercevoir une once de naiveté dans l’attitude de cette enfant. Elle veut une figure parentale à laquelle elle peut se rattacher. Et Moze est le seul qui s’offre à elle.

Paper Moon (1973) de Peter Bogdanovitch
Paper Moon (1973) de Peter Bogdanovitch

Chaque visage est caressé d’une lumière douce, porté par un regard teinté de tristesse et de désespoir. L’Amérique prohibée est le parfait arrière-plan pour ces personnages désemparés. Ballotée à l’avant des différentes voitures de Moze, Addie ne laisse, elle, paraître ouvertement aucune émotion, aucun besoin d’affection. C’est son regard qui le fait pour elle, sa petite voix rauque, toujours prête à aboyer plus fort que le chien d’en face. Ne pas montrer sa faiblesse, ne pas montrer ses doutes face à celui qui se refuse d’être son père (alors que vraiment ils ont la même tête). Le même qui tente tant bien que mal de cacher son affection grandissante pour l’enfant.

Bad Father Figure

Moze s’impose comme la figure paternelle à la fois émotionnellement absente et attentionnée. Tantôt égoïste, tantôt avenant, il n’accorde son affection à Addie qu’en petites coupures. Il n’hésite pas à la tâcler, lui disant sans gêne qu’il ne l’aime pas, puis se ravise, et par le geste, l’attention, le regard lui dit exactement l’inverse. Parce que, très vite, l’homme se laisse attendrir par les ruses d’Addie. L’entente se fait naturellement et sans grand effort. Ils s’impressionnent l’un et l’autre en permanence.

Des détails ne trompent d’ailleurs pas ; des gestes d’affection, une complicité instinctive, immédiate. Est-ce que ce sont les acteurs, réellement père et fille dans la vraie vie, qui s’oublient ou sont-ce les personnages eux-mêmes qui s’oublient ? Il l’attrape par l’épaule, la surveille, et la regarde toujours avec douceur quand elle regarde ailleurs. Elle s’en rend compte et ne lui rend qu’une fois qu’il ne la regarde plus. Tout est contenu et pourtant ça explose en permanence. Ça explose dans leurs yeux : Quand il lui dit que c’est une belle enfant qui ressemble à sa mère, on comprend qu’Addie n’avait jamais été vraiment complimentée et ne sait pas comment l’appréhender.

Quand Moze rencontre Trixie au carnaval, et qu’il passe la soirée à payer pour la voir danser, Addie et lui se disputent. Elle s’énerve parce qu’il lui échappe et elle ne comprend pas. Elle ne comprend pas en quoi elle ne lui suffit pas, alors qu’elle n’a que lui. C’est la deuxième fois qu’une figure parentale lui échappe. Addie voit en Trixie une rivale qui met en péril sa seule stabilité. Elle craint qu’elle ne lui vole l’attention de Moze, son seul repère au monde.

Au bal des rêveurs

Je le disais en début d’article : Moses Pray a quelque chose de désaccordé du reste du monde. Il est sans cesse à contre courant de ceux qui l’entourent. Toujours bien habillé, ses vêtements détonnent pourtant. De tous les personnages masculins, il a le style le plus exubérant. Costume légèrement trop grand à carreaux, chemise à rayures, cravate à pois, d’autres fois à fleurs. Le motif est omniprésent et reflète sa vie, toujours en mouvement, faite de bric et de broc. Lui aussi est esseulé. C’est un homme qui ne vit que de l’éphémère. Il survit grâce à ses mots et sa souplesse. On ignore d’où il vient, son accent change en milieu de film (mais si on a vu Barry Lyndon on sait que les accents c’est pas le fort de O’Neal père). Il traverse l’Amérique de ville en ville. Rien ne dure. Ses voitures changent sans cesse.

Moses Pray, tombeur de ses dames ? Assurément, mais c’est en partie pour fuir la misère et la solitude. Le passage avec Trixie Delight n’est pas si drôle qu’il le laisse paraître. Madeline Kahn est évidemment sensationnelle et délivre une performance à la croisée du burlesque et du grotesque. En danseuse de carnaval, on comprend très vite que c’est une prostituée qui ne dit pas son nom. Le seul à ne pas (vouloir) comprendre ? Moze.

De son côte, Trixie Delight sait qu’elle est vouée à une vie horrible, instable, de pauvreté et de promiscuité forcée. Elle sait que cette idylle avec Moze ne peut pas durer et qu’elle finira par la saboter. Elle abuse d’Imogene, adolescente noire résignée sans le sou qui travaille gratuitement, silencieusement pour elle. Trixie s’en prend à plus faible qu’elle pour se donner une quelconque importance. De son côté, le plan d’Addie pour s’en débarrasser est égoïste, oui, mais c’est un instinct de survie. Elle ne doit pas, elle ne peut pas perdre Moze. Quand elle envoie Moze à l’étage, elle semble presque regretter, comme si elle savait qu’elle lui faisait de la peine. L’arnaque n’est pas montrée comme une farce dans Paper Moon. Ce n’est pas une faiblesse d’âme mais leur seule chance de survie. C’est leur ultime ressource.

Quand Moze apprend que Trixie l’a « trompé », son visage ne renvoie pas de la colère, ni de la rage, mais du désespoir. Il a le coeur presque brisé. Il s’était refusé de voir que ça ne pouvait pas durer, que cette idylle n’était pas réelle. Il était dans le déni et se retrouve trahi et blessé. Le charmeur s’est menti à lui-même pour entretenir une illusion d’aisance.
C’est la scène suivante, où pour la première fois Moze n’a pas « le coeur à préparer un mauvais coup » que l’on obtient la première temporalité du film. Deux mois se sont écoulés avec Trixie Delight. Ça fait donc deux mois qu’il pensait s’être trouvé une femme, enfin. C’est dans cette période qu’il s’achète sa plus belle voiture. Il vit pour la première fois dans l’illusion d’une vie stable.

Quand le blondinet devient cendré : brûlez vos idoles

Réviser ses classiques, c’est aussi dépoussiérer certains records. Quand Paper Moon sort en salles en 1973, le monde redécouvre Ryan O’Neal sous un nouveau jour. Il n’est plus l’amoureux niais et endeuillé de Love Story (1970), il n’est plus non plus le blond idiot de Peyton Place. Nous sommes trois ans avant le dévoilement de Barry Lyndon et avec Paper Moon, il donne l’impression d’être un bon acteur. Il n’a jamais été aussi beau, aussi bon et il apporte au personnage de Moses Pray, une malice pétillante dans le regard et une éloquence de charmeur. Tête de fouine, beau-parleur, toujours poli, toujours bien mis, il est prêt à bondir, à soutirer le moindre sou au moindre passant. Et on a du mal à en détacher le regard.

Le bellâtre était déjà dirigé par Bogdanovitch dans l’excellent What’s Up, Doc? l’année précédente, avec Barbra Streisand. Il y jouait une version 70s de Cary Grant dans Bringing Up Baby, et elle de Katharine Hepburn. Une rapide visite de sa filmographie nous informera que Ryan O’Neal excelle particulièrement lorsqu’il est en duo ; pas assez de substance en tant qu’acteur, bon miroir, jolis yeux, il ne rebondit réellement que si quelqu’un d’autre est là pour le rattraper. Et, Paper Moon en est l’exemple le plus flagrant. Sauf que cette fois, c’est sa fille qui commande. Tatum O’Neal marquera dès son premier film, l’ego boursoufflé de son père et l’Histoire au fer rouge. Lors de la cérémonie des Oscars de 1974, elle se voit remettre l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle. Elle a neuf ans et devient la plus jeune comédienne récompensée. Cela fait cinquante et un ans et Tatum porte encore cette couronne. Une réussite qui ne le fera pas briller à la maison, puisque O’Neal père n’était finalement pas le parent modèle qu’on aurait imaginé. Derrière le vernis de charme, Ryan O’Neal s’est révélé être un père tourmenté et violent, alternant fascination et cruauté envers ses enfants comme envers ses compagnes. Oui, si le film célèbre la complicité fragile d’un père et d’une fille, la vraie vie, elle, s’écrira autrement. Brûlez vos idoles, qu’on vous a dit, même quand celles-ci ont l’oeil vif et la moustache lustrée.

Paper Moon (1973) de Peter Bogdanovitch
Le dernier départ

Baxter Dury - Crédit Photo @Tom Beard
Baxter Dury – @Tom Beard

C’est dans les premiers jours de l’été 2025 que nous avons retrouvé Baxter Dury. À peine quelques heures avant, il célébrait sa release party au Silencio, pour son nouvel album, Allbarone, à paraitre le 12 septembre prochain. Dans la jolie salle (non climatisée) d’un chic hôtel parisien, le Dandy Anglais (du moins tel que le fantasment les Français) descend lentement les escaliers, comme pour marquer son entrée. Vêtu d’une chemise blanche, d’un pantalon de costume, une chaîne en or brillant autour de son cou, il salue l’assemblée. Il est 11h, l’interview peut commencer. Baxter Dury est aux Français, ce qu’un Gainsbourg est aux Anglais – sans le glauque : L’élégance cabossée, la décadence maitrisée, le costume taillé, la voix grave, charnelle et le plaisir du bon mot. Le crooner désabusé et prince du spoken word à l’élégance poisseuse, fascine depuis vingt ans les fans d’ambiances interlopes. Rencontre.

Bonjour Baxter, comment ça va depuis hier soir ? 

Baxter Dury : Ça va bien merci, et content de te revoir! C’était comment hier soir, ça allait?

Contente de te revoir aussi, oui c’était super, tu as aimé aussi? 

Baxter Dury : Oui, mais j’ai mal dormi ensuite, il y avait trop de bruit dans l’hôtel et pas assez de clim.

Tu fais ta diva?

Baxter Dury : Oui, j’en suis une en quelque sorte… Tu veux un peu d’eau gazeuse aussi? J’appelle ça le champagne de l’eau.

Non, moi aussi je suis une diva, je ne bois que de l’eau plate…! Tu connais le Champomy? C’est du faux champagne pour les enfants… Je peux t’assurer que nos fêtes d’anniversaire à 8 ans étaient folles! 

Baxter Dury : Wow. C’est un message terrible pour les enfants! Quand j’étais jeune, on avait des cigarettes en chocolat!

Je crois que je suis trop jeune pour m’en rappeler! 

Baxter Dury : Oui, je pense aussi! Mais tu te rends compte du message que c’est? Et pourquoi pas vendre des bonbons sous la forme de tablettes d’ecstasy!

Et pourquoi pas de la fausse cocaïne pour apprendre à en consommer plus tard? (Rires). Euh, bref. Et si on commençait l’interview! Donc, ton nouvel album, Allbarone, sort le… 12 septembre, c’est bien ça? 

Baxter Dury : J’espère oui, je crois que c’est ça!

Peux-tu me le décrire en quelques mots?

Baxter Dury : Eh bien, je l’ai beaucoup aimé hier soir quand je l’ai joué devant le public du Silencio. Je me disais : « En fait, il est pas mal cet album ! »  Je ne l’avais pas écouté depuis longtemps. Tu sais, quand tu fais ce genre de trucs aussi rapidement, t’as pas vraiment le temps de prendre du recul. Je l’ai aimé quand je l’ai fait, puis il y a tout ce processus de finition, et une vraie pression pour que ce soit bien fait. Peu importe à quel point tu veux faire le mec artistique, tu veux quand même que ça se traduise, que ça parle aux gens. Mais ça ne se traduit pas : l’art ne veut rien dire. Tous ces artistes qui font leur trucs artsy en restant dans leur coin sombre, ça veut pas dire grand chose. Qu’est-ce que ça veut dire, tout cet effort? Tu fais ton album, et ensuite tu t’inquiètes de sa réception, s’il va aliéner ou ne pas voyager, tu vois ce que je veux dire? Je suis toujours dans cette phase du processus. Et la première chanson qu’on a sorti était peut-être un peu agressive.

Il y a clairement eu une évolution depuis le précédent album, I Thought I Was Better Than You. 

Baxter Dury : Oui, ça indique à quel point j’avais envie de changer et que je m’ennuyais. J’espère que je suis pas tout seul dans ce changement et que les gens vont aimer. Ils ont eu l’air d’aimer hier soir!

Complètement! Mais est-ce que le Silencio n’a pas son rôle à jouer dans la réception de l’album? (Rires) 

Baxter Dury : Je pense que c’est symptomatique, oui (rires). C’est peut-être un très mauvais album, mais hier ça s’est pas vu. Le Silencio peut être un lieu un peu étrange, un repère à mannequins figés, mais hier soir ça allait, ils avaient l’air contents d’être là et de s’amuser! Le Silencio est très parisien et ça redevient cool. J’y suis déjà allé par le passé et le public était constitué de mafieux avec du sang sur les mains (rires). Hier soir, c’était déjà plus éclectique : gays, vieux, jeunes, mafieux… c’était bien!

Peu importe à quel point tu veux faire le mec artistique, tu veux quand même que ta musique se traduise, que ça parle aux gens. Mais ça ne se traduit pas : l’art ne veut rien dire.

Quand je suis arrivée, tout le monde avait le double de mon âge, j’ai paniqué!

Baxter Dury : (Rires) Oui, t’as cru débarquer au milieu d’un enterrement ou je ne sais quoi! Heureusement que des jeunes ont fini par arriver! Un mec a commencé à m’embrasser dans le cou pendant que je faisais le DJ. Je me suis cru à Berlin dans les années 20!

Donc c’est ton neuvième album–

Baxter Dury : Ah bon? Mon dieu…!

Je crois? Un article disait neuvième, Spotify disait huitième. Bref, tu as fait un certain nombre d’albums en plus de 20 ans. Tu te vois comme un artiste prolifique? Comment conserves-tu le momentum créatif? 

Baxter Dury : Je pense pas vraiment à moi en général. Je suis un mélange d’honnêteté, de doutes et d’assurance. Je m’inquiète que sur le moment, quand les choses sont en train de se produire. J’ai un cerveau un peu cyclique qui s’ennuie vite, donc quand l’excitation se tasse, je suis déjà loin. Je veux déjà faire autre chose. Peut-être que c’est ce qui me sauve, je suis obsédé par les choses que très temporairement et c’est tout. Donc j’ai pas de règles, je me laisse juste porter par le moment. C’est comme une déconnexion émotionnel du projet. J’en suis pas encore là avec Allbarone donc je vais l’aimer autant que les gens l’aiment et le jour où ils arrêtent, moi aussi.

T’es comme une mère chat qui abandonne ses bébés une fois qu’ils sont sevrés.

Baxter Dury : Oh! Oui! Ce sera le nom de mon prochain album The Cat Mother. Et on me verra habillé en chat sur la couverture. C’est bien ça… The Cat Mother. 

J’ai beaucoup de chats. 

Baxter Dury : Ah ouais? J’ai un chien.

Personne n’est parfait, Baxter. 

Baxter Dury : Mais il est adorable!

J’en doute pas! C’est ta première collaboration avec Paul Epworth…

Baxter Dury : Oui, on s’est rencontrés en backstage à Glastonbury l’an dernier. Il a suggéré qu’on fasse quelque chose ensemble, mais tout le monde suggère quelque chose à Glastonbury donc tu te rends pas compte jusqu’à ce que ça se matérialise. Quand ça s’est enfin fait, c’était très beau. J’ai adoré chaque instant, c’était vraiment joyeux. Ce n’est pas toujours le cas quand on fait un album. Bien sûr, il y a eu des moments difficiles, mais dans l’ensemble, c’est quelqu’un de vraiment agréable avec qui travailler. On a tous les deux pris beaucoup de plaisir, et je pense que ça s’entend sur le disque

J’apprends généralement de quoi parle mon album quand je me fais interviewer.

Dans une interview, tu dis que cet album se moque un peu des gens. Qu’est-ce que tu veux dire par là? 

Baxter Dury : (silencieux quelques secondes) j’ai dit ça? quand est-ce que j’ai dit ça?

(Silencieuse pendant quelques secondes) Dans une interview…!

Baxter Dury : Ah?

À chaque fois que je cite une autre interview, l’artiste ne sait pas de quoi je parle, faut que j’arrête.

Baxter Dury : Ouais, aucun souvenir d’avoir dit ça. J’apprends généralement de quoi parle mon album quand je me fais interviewer. Tu passes tellement de temps à plancher dessus, certes, mais c’est pas une thèse. C’est pas intellectualisé ou structuré comme ça. Donc quand le ou la journaliste me dit « ça parle de ça? » Je dis « Oui! Exactement! » C’est la réaction des gens qui dictent de quoi parle l’album. C’est toujours un peu flou pour moi. La musique est un domaine un peu volatil. Ça court partout et ça te fait ressentir des trucs. Tu réponds à la musique émotionnellement donc tu penses que ça doit vouloir dire quelque chose. Les chansons ne sont pas des histoires, ce sont des fragments qui ont l’air de se porter sur des trucs spécifiques, mais c’est pas tout à fait le cas. Je dis pas non plus que les chansons n’ont pas de sens non plus. Mais c’est comme une peinture, le mec qui fait un tableau se dit pas « Ouais, c’est sur ma renaissance. » Non, pas du tout, c’est les critiques qui le disent. Je crois que j’ai craqué le système.

Baxter Dury - Crédit Photo @Tom Beard
Baxter Dury – @Tom Beard

Cet album est plus electro que les précédents. Qu’est-ce qui a inspiré ce changement? 

Baxter Dury : En concert, j’en avais marre d’avoir un public très calme. Je faisais de la musique que les gens écoutaient mais n’y réagissaient pas. On avait quelques morceaux plus énergiques et le public y réagissait de plus en plus. Je veux que nos concerts passent de la réflexion du public à sa réaction et en créant l’album, on a essayé de capturer cette émotion.

Je deviens un peu claustrophobe si je fais toujours la même chose, donc j’essaye toujours de changer. C’est pour ça que j’ai travaillé avec Paul Epworth cette fois-ci. Je serais devenu fou si j’avais fait un truc similaire à la fois d’avant.

J’ai une théorie. Tu crois que ce besoin de connexion et de réaction, c’est un résultat du confinement et de voir la vie défiler derrière nos écrans? Maintenant que la vie a repris son cours, le besoin de réaction est plus grand? 

Baxter Dury : Oh peut-être! Je pense que ce serait arrivé quoiqu’il arrive. C’est un long chemin d’apprentissage de faire de la musique. Je suis à une place privilégiée où je ne suis pas coincé dans un groupe ou une identité stable. Je suis aussi privilégié parce que j’ai pas un grand niveau de compétences. Quoique je fasse musicalement, je chante toujours de manière monotone, avec un gros accent British sur des mélodies différentes. Le seul truc que je peux changer c’est le fond. Donc je suis privilégié là dessus. Je suis pas coincé et surtout, les gens s’en foutent. C’est pour ça que je peux faire ce que je veux : mon prochain album sera du Flamenco.

C’est vrai?! 

Baxter Dury : Non.

Oh. Je t’ai vraiment cru. J’aurais pu écouter ça. 

Baxter Dury : Oui, tes yeux ont doublé de volume! Mais non, on en a déjà parlé, mon album s’appellera The Cat Mother. Attends. Comment on dit « Chat » en espagnol?

Je confonds l’espagnol et l’italien mais je crois que c’est « gato »? 

Baxter Dury : Je sais que « dog », c’est « perro ». Oui, “perro”. « Gato », c’est pas mal comme nom. Il y a un rythme.

En français, le mot « gâteau » c’est—

Baxter Dury : Chien. 

Non c’est « cake ».  

Baxter Dury : Oh! Mais comment tu dis « dog » en français? C’est « chien », c’est ça? En espagnol, c’est « perro », j’en suis sûr maintenant.

À ce moment de l’interview, cela ne traverse pas l’esprit de la journaliste que l’un des morceaux les plus connus de Baxter Dury contient la phrase en français : « Je ne suis pas ton chien ». 

Je crois. Je parle pas espagnol, que l’italien. 

Baxter Dury : C’est des langues similaires, non?

Pas vraiment non, mais on pourrait le penser. 

Baxter Dury : Oh, d’accord.

Bref. Comment est-ce qu’un album commence pour toi? C’est toujours le même processus? 

Baxter Dury : Pas vraiment. Je suis un peu chaotique. J’essaye des trucs et généralement quelque chose en sort. Je deviens un peu claustrophobe si je fais toujours la même chose, donc j’essaye toujours de changer. C’est pour ça que j’ai travaillé avec Paul Epworth cette fois-ci. Je serais devenu fou si j’avais fait un truc similaire à la fois d’avant. Sur la scène musicale anglaise, il y a une esthétique dominante de mecs qui parlent au-dessus de la mélodie. C’est très masculin. J’appelle ces mecs là les Fem-Lads (ndlr : littéralement les « mecs féminins »).

Les Fem-Lads? 

Baxter Dury : Oui. Un mec qui se targue de son Femina. (De manière très délicate, Baxter pose sa main sur son buste en fermant les yeux). Un mec qui est connecté à sa féminité en restant masculin. C’est une construction bullshit qui se prête bien à la scène musicale actuelle. Tu vois ce que je veux dire? Je crois que j’ai accidentellement aidé à mettre en place la pire musique que j’ai entendu de ma vie. Si j’entends quelqu’un d’autre parler dans leur musique, je me dis « qu’est-ce que c’est de la merde! » même si c’est exactement ce que je fais. J’essaye de pas faire partie de quelque chose de précis, même si on me voit un peu comme un mec un peu punk, British, qui parle beaucoup. Bref, les Fem-Lads. Je crois que j’ai inventé le terme.

En français, on pourrait parler de « mec déconstruit » (rires). Le genre d’homme qui se pose en féministe allié, mais c’est très performatif et ils l’utilisent parfois à leur avantages et s’avèrent être des machos déguisés! 

Baxter Dury : C’est exactement ça! C’est un putain de piège. Wow. Les mecs français sont les pires. Ils n’ont jamais eu l’intention d’être gentils.

Ils ont souvent une moustache et un mullet. 

Baxter Dury : Oh! La moustache est la première putain de chose dont il faut se méfier!

Ne crois-tu pas que la moustache moderne n’est plus ce qu’elle était? On est plus à l’époque de Tom Selleck, quoi.

Baxter Dury : T’as raison, même si je pense que Tom Selleck était tout aussi diabolique.

Non, je veux pas savoir. Non. 

Baxter Dury : (Rires) Il avait quelque chose de très gay pourtant. Ses petits shorts, sa grosse moustache et même… son hélicoptère.

J’adore ce concept de Fem-Lads. Je réutiliserai.  

Baxter Dury : Oh oui! Les Fem-Lads… C’est ce qu’on appelle aussi une sorte de « système de Ponzi ». C’est une espèce de construction de merde qui permet à des mauvais comportements de continuer d’exister, mais enrobés d’une certaine allure. Ça repose sur de la réthorique, c’est affreux.

Et ils t’expliquent le féminisme…

Baxter Dury : Ouais, ouais… Ne crois rien de ce qu’ils te racontent…

Parce qu’ils ont grandi avec des sœurs !

Baxter Dury : (rires) Ouais, c’est ça ! Bon… je disais ça moi aussi, parce que j’ai grandi avec ma mère et ma sœur, mais je suis pas un Fem-Lad. Je suis terriblement démodé. Mon groupe est majoritairement féminin, et je me rends compte à quel point je suis d’un autre temps parfois. Il m’arrive de dire un truc, et je vois leurs regards agacés… et je comprends même pas ce que j’ai dit de mal ! Je croyais vraiment avoir compris des choses, mais en fait, non. Bref… les Fem-Lads.

Je crois que j’ai accidentellement aidé à mettre en place la pire musique que j’ai entendu de ma vie.

Quel concept! Bref, comment je rebondis là-dessus? Ton précédent album, I Thought I Was Better Than You, parle de suivre les traces de ton père. 

Baxter Dury : Oui, en quelque sorte. C’était surtout sur ma famille en fait, mais comme mon père est connu, les gens se sont concentrés sur lui. En plus, j’ai publié un livre, Chaise Longue, au même moment.

Oui, je voulais t’en parler! Je l’ai lu sur ma propre chaise longue l’été dernier. (rires). Mais bref, je voulais juste te demander si le livre était une sorte de pièce complémentaire à l’album ?

Baxter Dury : Euh… oui ! En quelque sorte ! J’étais dans le même état d’esprit quand j’ai fait les deux. Il faut trouver une matière première qui te motive pour créer, et à ce moment-là, c’était logique de l’explorer de ces deux façons. Il m’a fallu neuf albums pour me détourner un peu de l’histoire de mon père. On me pose de moins en moins de questions sur lui maintenant, mais j’arrive toujours à le mentionner quand même.

Oui, parce que… comment on fait pour composer avec un tel héritage ?

Baxter Dury : Ah ! Eh bien… on le fait, et on ne le fait pas.

On le fait, et on ne le fait pas.

Baxter Dury : On le fait, et on ne le fait pas, ouais.

Bon titre d’album. Ce serait un album de rap, cela dit.

Baxter Dury : Le meilleur reste Fem-Lad. Si tu voyais un album qui s’appelle Fem-Lad dans un disquaire, t’irais l’acheter direct, non ? Quel concept énorme.

Corrige-moi si je me trompe, mais t’as sorti qu’un seul livre, c’est ça ?

Baxter Dury : J’essaie d’en écrire un deuxième en ce moment, j’y suis contractuellement obligé. C’est vraiment difficile, parce que le premier, c’était une sorte d’exorcisme. Il est sorti tout seul à partir de souvenirs d’enfance, alors que celui-là, je tourne encore un peu autour. Je commence tout juste à trouver sa direction.

Allbarone de Baxter Dury, disponible le 12 septembre chez Heavenly Recordings et Pias
Allbarone de Baxter Dury, disponible le 12 septembre chez Heavenly Recordings et Pias

Tu te vois plutôt comme un écrivain qui fait de la musique, ou un musicien qui écrit des livres ?

Baxter Dury : Je suis clairement ni l’un ni l’autre. J’arrive à bricoler de la musique, plus que je n’arrive à écrire. J’ai quitté l’école à 14 ans, donc écrire, ce n’est pas un truc pour lequel j’ai été formé. Ce manque de structure dilue un peu tout parfois. Les grands auteurs, eux, ils sont d’abord éduqués, puis ils déconstruisent. Moi, j’ai commencé direct par la déconstruction. Ça va, c’est acceptable jusqu’à un certain point. Mais quand tu lis quelqu’un de vraiment éduqué, il y a cette autre couche… Tu peux pas rivaliser avec ça… Ce n’est pas du défaitisme, juste de l’admiration.

Les grands auteurs, eux, ils sont d’abord éduqués, puis ils déconstruisent. Moi, j’ai commencé direct par la déconstruction.

Certains ont étudié longtemps, mais restent désorganisés…

Baxter Dury : Oui, être désorganisé c’est une chose, mais toi t’as sûrement de bonnes références que j’ai pas, et tout ce bordel. En vrai, créer quelque chose et le finir, c’est toujours difficile, peu importe ton niveau d’éducation. Il y a énormément de peur là-dedans, et cette peur est importante. Si tu ne l’as pas, c’est difficile d’aller au bout.

J’ai rencontré Irvine Welsh récemment et à un moment, il a dit que pour créer, il fallait faire ami-ami avec la peur. Ça résonne avec ce que tu viens de dire. 

Baxter Dury : Eh bien voilà, on pense la même chose!

En parlant de création, beaucoup réclament la souffrance comme le moteur principal à celle-ci et qui se placerait comme une forme d’accouchement. Bon, là-dessus, tu peux pas vraiment comparer, mais qu’en penses-tu? Créer pour toi, c’est douloureux? joyeux? cathartique? 

Baxter Dury : C’est toutes ces choses-là. Faut pas sur-dramatiser les choses. À mes yeux, c’est juste difficile de faire quoique ce soit. Tout est difficile, même peindre son salon, ça l’est. Aller au bout, c’est difficile. C’est beaucoup de conneries, cette question de douleur qu’on est censés traverser. Le plus important, c’est que tu peux inventer toute la souffrance que tu veux, le vrai objectif, c’est juste de finir. Et si tu y arrives, alors t’as fait quelque chose et tu peux commencer à te remettre en question. Mais la plupart des gens, ils parlent de projets, mais ils vont jamais au bout. Et tu dois, tu dois, tu dois, avant tout le reste, le terminer. C’est tout! C’est ton objectif numéro un dans la vie : finis-le, et ensuite tu peux en parler. Mais putain, finis-le, peu importe si c’est nul. Une fois que tu as compris ça, t’as une base. Moi je paie pas mes factures de gaz, mais je sais terminer un projet ! Ça peut prendre un an, ou cinq, mais je sais que je le finirai. Je pense que c’est une bénédiction liée à mon environnement, parce que j’ai vu plein de gens faire ça en grandissant. Autour de moi, je vois des gens annoncer ce qu’ils font : n’annonce rien, finis-le !

Parler de quelque chose avant que ce soit fini peut aussi créer trop de pression. 

Baxter Dury : Je pense même pas que ce soit ça. Mais si tu prends la responsabilité d’un projet, faut que t’ailles au bout du truc. On s’en fout que ce soit de la merde. Et puis, disons que tu fais dix projets, peut-être que deux seront vraiment bons, mais ce qui compte avec les autres, c’est que tu les aies terminés. T’as juste besoin de deux bons projets, et ils soutiendront tous les autres. C’est ma philosophie. Et quand ils disent que c’est douloureux, oui c’est aussi douloureux comme peut l’être un service de nuit en tant que conducteur de train.

C’est beaucoup de conneries, cette question de douleur qu’on est censés traverser. Le plus important, c’est que tu peux inventer toute la souffrance que tu veux, le vrai objectif, c’est juste de finir. Et si tu le fais, alors t’as fait quelque chose, et là, tu peux commencer à le remettre en question.

Il y a clairement quelque chose de français dans ta musique, d’ailleurs. 

Baxter Dury : Ah bon ?

Oui, presque gainsbourien ! Résolument anglais, mais avec une touche française — entre ta voix grave et cette voix féminine qui lui répond.

Baxter Dury : Oui, il y a une sorte de mélodie à la française là-dedans. Ce n’est pas voulu, mais ça rentre dans ce moule, c’est vrai. J’ai commencé à m’intéresser à la musique française en faisant la mienne, mais au début je n’y connaissais rien. J’y suis venu un peu par hasard en bossant sur Allbarone. C’est ce qui m’a poussé à écouter de la dance française des années 90, qui est fantastique !

Comme qui ?

Baxter Dury : J’ai oublié les noms… mais c’était de la dance des années 90, bien plus profonde que ce que je pensais. Il y a beaucoup de couches, un vrai truc, comme la French Touch. Cela dit, je ne me pose pas trop la question. Je ne suis pas en train de tout suranalyser.

 Tu as aussi cette espèce d’attitude de dandy.

Baxter Dury : Oui, c’est une bonne posture pour fonctionner. Il faut une sorte de construction, un personnage, pour que les gens aient quelque chose sur quoi projeter leur attention. Et tu peux te planquer derrière. Très vite, les Français ont dit : « C’est un dandy », et j’ai répondu : « Bon, je ne sais pas vraiment ce que c’est un dandy, mais ok, je vais me cacher derrière ça ! » Et ça fait écran. Sur scène, il faut une personnalité. Elle doit venir de toi, bien sûr, mais tu ne peux pas rester dans cette version de toi-même en permanence. Tu ne peux pas vivre avec ce genre d’énergie tout le temps.

Tu connais Jean Genet?

Baxter Dury : Non, pas du tout.

Il a inspiré la chanson Jean Genie de David Bowie! C’était un auteur français qui a conçu sa « Mythologie du Mal » avec les criminels de Montmatre. Il parlait beaucoup de la posture de l’écrivain dans ses textes, comment se positionner, parler, etc. En tant que chanteur, tu as aussi besoin d’une posture distincte pour être identifié. J’imagine que c’est pour ça que certains journalistes t’ont qualifié du « Dernier Dandy de la Pop ». Mais qu’est-ce que tu penses de ce titre? 

Baxter Dury : Oh, vraiment? Ils ont dit ça? C’est tellement dramatique, évidemment que je vais m’y identifier. Je prendrais n’importe quoi. J’aime beaucoup ce concept de mythologie. Je suis très reconnaissant pour la musique. Je suis un vieil anglais qui fait de la musique et pourtant je suis pas coincé dans cette catégorie de « vieux mecs » dans laquelle je vois certains de mes collègues. Ma musique semble faire des choses que les gens respectent et qui me permet d’être libre.

Est-ce que tu parles d’artistes qui ne peuvent pas changer… comme les Rolling Stones?

Baxter Dury : Eh bien, je parle donc des Fem-Lads, mais il y a quand même quelque chose de très « Lad » chez moi. Quelque chose de très anglais même et je suis content de voir que le public ne se concentre pas excessivement dessus. Quoique je fasse, cet aspect n’est pas vendu comme l’aspect essentiel de ma musique. Hmm.. Je crois que j’ai pas répondu à ta question, j’ai juste parlé d’autre chose…

Crois-tu donc que tu es le dernier de ton genre? Ou c’est trop pessimiste?

Baxter Dury : Je sais pas ce que les autres sont pour savoir ce que je suis, mais allez, disons-ça. C’est comme dans le Far West américain, avec des escrocs qui vendaient de faux médicaments aux gens, comme des vessies de serpent. Être un dandy, c’est un autre système de Ponzi. C’est une construction pour permettre aux gens de croire en quelque chose, d’acheter tes disques et de payer des billets. Ça va, il y a un peu de vérité là-dedans. Mais moi, je ne suis pas chez moi avec une pipe, un manuscrit à la main, en train de manger des putains d’olives. (rires)

Tu préfères les olives noires ou vertes? 

Baxter Dury : Oh! Tu sais quoi? J’adore les olives italiennes en conserve. Elles sont très chics, dans un bocal en verre qui doit être fermé depuis… cinquante ans. Elles sont incroyables. Je crois que c’est des olives vertes. Il y a un petit piment dedans. Mais c’est des GROSSES olives, ces bâtards (Silence, puis rire) : Bastard Olives, quel bon titre d’album, ça aussi.

Quelle matinée créative et il est même pas midi! 

Baxter Dury : Bastard Olives, by Fem-Lads.

Très bon titre de livre! 

Baxter Dury : Je pense que Fem-Lads serait une excellente pièce de théâtre au Royal Court Theatre. Tu connais ce lieu? La prochaine fois que tu vas à Londres il faut que tu y ailles… Oui, écris-le. R-O-Y-A-L…

Et… dernière question : quel est ton dernier rêve? 

Baxter Dury : Oh, j’en ai eu un si bizarre. Donc je vis dans une maison d’où je peux voir la Tamise depuis ma fenêtre. Bref, de temps en temps, il y a un phoque qui apparait. Un vrai phoque, je le vois tout le temps! J’ai rêvé que j’allais lui parler et il me répondait! C’est comme s’il savait quelque chose sur moi que je savais pas. C’est trop bizarre, non? C’était comme un film Disney!

I am the Walrus? 

Baxter Dury : Un peu! (rires) Il arrêtait pas de parler. C’était un peu comme un chien. Je l’entends encore dans ma tête à l’heure où je te parle me dire : « blublublu » (ndlr : imitation de phoque impressionnante). Mais peut-être que c’était vrai, peut-être que je lui ai vraiment parlé. Je l’appelle toujours Benoît. Je sais pas pourquoi, ça fait des années que je lui dis « Oh, bonjour Benoît! » Il est tellement énorme.

Attends, ça fait des années que tu rêves de Benoît?

Baxter Dury : Non, Benoît existe, il vit réellement dans la Tamise. Mais dans mon rêve je suis allé lui parler. Il apparait toutes les deux semaines. Il est vraiment très gros, putain. Mais voilà, c’était mon dernier rêve! Pas mal, non?

J’ai adoré. Et je crois qu’on a fini! 

Baxter Dury : Merci beaucoup, t’as été super! Je me suis bien amusé.

Si vous voulez voir Baxter Dury  en concert, il jouera à la Salle Pleyel le 4 décembre 2025. Et les places partent vite…

John Waters
John Waters

John Waters, avec sa carrière aussi prolifique qu’audacieuse, incarne l’esprit rebelle le plus radical du cinéma américain. Né en 1946 à Baltimore, Waters a toujours été fasciné par le marginal, l’excès et l’étrange. Son oeuvre teintée d’un mauvais goût assumé en est une célébration, défiant une société américaine anesthésiée par la bienséance et le politiquement correct. Près de 20 ans après A Dirty Shame, son dernier film, John Waters est toujours un artiste aussi célébré et respecté. Retour sur la carrière d’un géant aux influences… niches. 

Le Monde Trash de John Waters

1972, le monde découvre John Waters et sa bande, les Dreamlanders, avec son film Pink Flamingos. D’abord banni dans plusieurs pays, le long-métrage est rapidement devenu un monument du cinéma indépendantLe réalisateur n’en est pourtant pas à son premier essai. Avant que Pink Flamingos n’éclate sur la scène underground, Waters alors âgé de 26 ans, et le visage déjà barré de sa moustache iconique, a déjà réalisé quelques longs-métrages. Parmi eux, Mondo Trasho en 1969 et Multiple Maniacs, l’année suivante. Sans oublier ses spectacles de marionnettes ultra-violents qu’il montait à l’âge de 12 ans pour les anniversaires de ses camarades un peu plus plus ingénus.

Incompris d’abord, abhorré ensuite, adoré aujourd’hui. C’est en ces mots que l’artiste ouvrait d’ailleurs son livre Mr. Know-It-All en 2019 : « How on earth did I become acceptable? » Excellente question. Et c’est vrai, qu’est-ce qui a bien pu faire que celui qui montrait sans gêne des scènes de coprophagie non simulées en 35mm, soit aujourd’hui autant célébré ?

Les Mentors de John Waters

John Waters est un artiste. Ça, il serait difficile de lui enlever. Un artiste qui s’inscrit dans une société américaine qui voit passer les grands noms qui troubleront à jamais la manière de concevoir l’art et de le consommer : de William Burroughs en passant par Andy Warhol, tant de mentors qui marqueront le cinéaste à jamais. C’est Burroughs qui lui donnera ce surnom de « Pope of Trash ».

La mythologie du mal, ce n’est pas forcément lui qui l’a créée : il y en a eu de nombreuses tentatives au 20ème siècle : Pasolini, Genet, Burroughs. Mais la mythologie du sale, c’est à John Waters qu’elle doit son plein-pouvoir. Ce qui dégoute attire, ce qui fait grimacer fait sourire, voici donc le mantra de John Waters. Il érige l’outrance en art, et transforme le rebut en or.

Oh honey, You’re Divine!

Divine, la vraie reine d'Hollywood
Divine, la vraie reine d’Hollywood

Il faut le reconnaître : la popularité de ses films ne serait pas aussi importantes sans Divine. De son vrai nom, Harris Glenn Milstead, Divine est la première drag-queen à atteindre un tel succès. Reconnaissable entre mille pour ses maquillages excessifs, cette robe rouge dans Pink Flamingos, et ses perruques affriolantes, Divine reste encore aujourd’hui une légende dans l’univers Drag. Elle a ouvert la voie à de nombreuses drag queens : « L’héritage de Divine, c’est qu’il a rendu toutes les drag queens cools. Elles étaient coincées à l’époque. Il a brisé toutes les règles »,  déclare le réalisateur.

C’est John Waters qui aide Harris Milstead à concevoir le personnage de Divine. Formé à l’école de coiffure de Baltimore, il s’en écarte assez vite et exprime très jeune son goût pour le travestissement : « Je voulais ressembler à Liz Taylor et voilà que maintenant, c’est elle qui me ressemble », aimait-elle à dire. Waters conseille alors à Milstead de porter des robes des robes plus serrées, des maquillages plus exacerbés, des coiffures plus folles et lui donne le nom de « Divine », inspiré du personnage dans Notre Dame des Fleurs de Jean Genet, énième héros de Waters.

Divine dans "Pink Flamingos" de John Waters (1972)
Divine dans « Pink Flamingos » de John Waters (1972)

De beaucoup sont les drag queen qui se réclament aujourd’hui de l’école de Divine. Dans Rupaul’s Drage Race, Divine est une figure tutélaire, celle grâce à qui, tout a pu réellement se mettre en place. Plus récemment, l’artiste américaine Chappell Roan, a elle-même exprimé son admiration pour la mère des queens, lors d’un concert en revêtant la fameuse robe rouge de Pink Flamingos. Sur Instagram, elle a écrit à ce sujet : « J’aime penser que Madame Divine veillait sur ma performance ce soir. […] Divine, si tu lis ceci du ciel… viens me hanter un de ces jours ! »

Pour appréhender cet article, il faut donc partir de ce postulat suivant : on connait tous de quelque chose de l’univers de John Waters. Je vous vois déjà venir et nier mes propos. Je ne vous dirais qu’une chose : La Petite Sirène. Conte mythique de Hans Christian Andersen publié en 1837, revisité maintes et maintes fois, il évoquerait, selon plusieurs sources, l’homosexualité de son auteur. Bref, l’heure n’est pas à la dissection, du moins pas celle-ci. Mais quand Disney sort sa propre version de La Petite Sirène en 1989, offrant au public, cette version aseptisée d’un conte à la chute tragique, il présente également… Ursula. Ce personnage, un des vilains préférés de l’univers Disney est donc inspiré de la plus grande Drag Queen des années 70 : un héritage qui répond de plus en plus à la question de John Waters sur sa respectabilité grandissante. Mais quand Disney vous adoube, n’est-ce pas un peu le début de la fin du mauvais goût assumé ? Curieusement non, pas pour John Waters.

John Waters & Divine
John Waters & Divine

DES PERSONNAGES féminins révolutionnaires

Ce qui définit l’oeuvre de John Waters, ce sont ses personnages féminins forts, outranciers. Hatchet Face dans Cry-Baby, Dawn Davenport dans Female Trouble, Tracy Turnblad dans Hairspray, tant de personnages féminins outrageux qui viennent foutre un coup aux diktats d’une société étouffante et engoncée dans une bienséance artificielle.
L’ère victorienne le savait pertinemment : la luxure et le désordre font partie intégrante de la vie, mais il faut savoir le cacher. Pas pour John Waters qui laisse tout sortir dans de joyeux festins de chair et d’excès. La crasse s’allie à l’humour, l’entraîne dans des contrées de l’esprit desquels on aimerait pouvoir détourner le regard. La honte se dissout et devient fierté.

Même si John Waters a principalement collaboré avec sa troupe de Dreamlanders, il a également pu filmer de grandes actrices. Parmi elles, on peut penser à Melanie Griffith et Maggie Gyllenhaal dans Cecil B. Demented, Christina Ricci et Martha Plimpton dans Pecker, Debbie Harry dans Hairspray, Kathleen Turner dans Serial Mom ou encore Selma Blair dans A Dirty Shame. 

Le premier film qui m’a fait tomber dans l’univers de John Waters, c’est Cry-Baby, sorti en 1990, avec Johnny Depp. Ce rôle permet à ce dernier, pas encore connu pour ses violences sur sa compagne à l’époque, de sortir de son image de « petit mignon » de 21 Jump Street. Cry-Baby est le genre de films qui ruine Grease si vous ne l’avez pas vu avant. Quand tu as vu la version sous crack, quel est l’intérêt de voir la version acidulée à la menthe à l’eau ?

"Cry Baby" - 1990
« Cry Baby » – 1990

L’éthique de la provocation

John Waters, c’est aussi un style visuel unique, souvent copié, mais difficilement imitable : caméras bon marché, décors fauchés, éclairages crus, maquillages grotesques et absence de micros sur les sets donc des répliques improvisées hurlées pour être sûr.es d’être entendu.es. Tout est volontaire : « If someone vomits watching one of my films, it’s like getting a standing ovation. »

Le mauvais goût devient politique. Waters interroge ainsi ce que l’on juge « regardable », « acceptable »,  « respectable ». Il remet en question l’esthétique bourgeoise. Comme Pasolini ou Harmony Korine, il filme ce qu’on préférerait ignorer. Pourtant, Waters reste inclassable. Provocateur, queer, anarchiste, mais il reste aussi profondément américain, attaché à l’étrangeté des classes moyennes de Baltimore, sa ville natale, où il réside toujours aujourd’hui.

"Female Trouble" - 1974
« Female Trouble » – 1974

John Waters, polymathe

John Waters, au cours de sa longue carrière, ne s’est pas cantonné qu’au cinéma. En plus d’un one-man show, This Filthy World, qu’il joue depuis 2003il a également écrit près d’une dizaine de livres. La plupart de ses écrits sont autobiographiques, dont les excellents Shock Value et Mr. Know-It-All. Ce n’est qu’à 76 ans que John Waters sort son premier roman de fiction. Liarmouth. Une comédie aussi affolante qu’absurde sur une menteuse pathologique allergique au sexe qui gagne sa vie en volant des valises. Délicieux.

Ce livre devait aussi marquer son grand retour au cinéma, avec Aubrey Plaza dans le rôle de Marsha Sprinkle. Faute de financement, le projet a de moins en moins de chance de voir le jour… Ce qui soulève un paradoxe face à l’adoration proférée à John Waters. Mais le monde est injuste. Surtout envers les génies.


 

Father John Misty - La Cigale Paris 2025 - Crédit photo : Pénélope Bonneau Rouis
Father John Misty – La Cigale Paris 2025 – Crédit photo : Pénélope Bonneau Rouis

Ils étaient nombreux à se presser devant La Cigale ce mardi 8 avril, pour la messe du soir. Le moins consensuel de tous les Père y chantait ses cantiques : Father John Misty. Inutile de présenter celui que l’on suit autant pour sa voix envoûtante que pour son ironie mordante. Pendant deux heures, la mythique salle parisienne s’est transformée en cathédrale indie-folk pour mieux accueillir le p(r)êcheur Josh Tillman — des hymnes mélancoliques de « I Love You, Honeybear » aux fulgurances orchestrales de « Pure Comedy », en passant par les confessions de son dernier album,  Mahashmashana, sorti le 22 novembre 2024. Un concert riche, habité, où chaque titre semblait pesé, vécu, incarné. La grand-messe a tenu toutes ses promesses.

Father John Misty - La Cigale Paris 2025 - Crédit photo : Pénélope Bonneau Rouis
Father John Misty – La Cigale Paris 2025 – Crédit photo : Pénélope Bonneau Rouis