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Penelope Bonneau Rouis

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Baxter Dury - Crédit Photo @Tom Beard
Baxter Dury – @Tom Beard

C’est dans les premiers jours de l’été 2025 que nous avons retrouvé Baxter Dury. À peine quelques heures avant, il célébrait sa release party au Silencio, pour son nouvel album, Allbarone, à paraitre le 12 septembre prochain. Dans la jolie salle (non climatisée) d’un chic hôtel parisien, le Dandy Anglais (du moins tel que le fantasment les Français) descend lentement les escaliers, comme pour marquer son entrée. Vêtu d’une chemise blanche, d’un pantalon de costume, une chaîne en or brillant autour de son cou, il salue l’assemblée. Il est 11h, l’interview peut commencer. Baxter Dury est aux Français, ce qu’un Gainsbourg est aux Anglais – sans le glauque : L’élégance cabossée, la décadence maitrisée, le costume taillé, la voix grave, charnelle et le plaisir du bon mot. Le crooner désabusé et prince du spoken word à l’élégance poisseuse, fascine depuis vingt ans les fans d’ambiances interlopes. Rencontre.

Bonjour Baxter, comment ça va depuis hier soir ? 

Baxter Dury : Ça va bien merci, et content de te revoir! C’était comment hier soir, ça allait?

Contente de te revoir aussi, oui c’était super, tu as aimé aussi? 

Baxter Dury : Oui, mais j’ai mal dormi ensuite, il y avait trop de bruit dans l’hôtel et pas assez de clim.

Tu fais ta diva?

Baxter Dury : Oui, j’en suis une en quelque sorte… Tu veux un peu d’eau gazeuse aussi? J’appelle ça le champagne de l’eau.

Non, moi aussi je suis une diva, je ne bois que de l’eau plate…! Tu connais le Champomy? C’est du faux champagne pour les enfants… Je peux t’assurer que nos fêtes d’anniversaire à 8 ans étaient folles! 

Baxter Dury : Wow. C’est un message terrible pour les enfants! Quand j’étais jeune, on avait des cigarettes en chocolat!

Je crois que je suis trop jeune pour m’en rappeler! 

Baxter Dury : Oui, je pense aussi! Mais tu te rends compte du message que c’est? Et pourquoi pas vendre des bonbons sous la forme de tablettes d’ecstasy!

Et pourquoi pas de la fausse cocaïne pour apprendre à en consommer plus tard? (Rires). Euh, bref. Et si on commençait l’interview! Donc, ton nouvel album, Allbarone, sort le… 12 septembre, c’est bien ça? 

Baxter Dury : J’espère oui, je crois que c’est ça!

Peux-tu me le décrire en quelques mots?

Baxter Dury : Eh bien, je l’ai beaucoup aimé hier soir quand je l’ai joué devant le public du Silencio. Je me disais : « En fait, il est pas mal cet album ! »  Je ne l’avais pas écouté depuis longtemps. Tu sais, quand tu fais ce genre de trucs aussi rapidement, t’as pas vraiment le temps de prendre du recul. Je l’ai aimé quand je l’ai fait, puis il y a tout ce processus de finition, et une vraie pression pour que ce soit bien fait. Peu importe à quel point tu veux faire le mec artistique, tu veux quand même que ça se traduise, que ça parle aux gens. Mais ça ne se traduit pas : l’art ne veut rien dire. Tous ces artistes qui font leur trucs artsy en restant dans leur coin sombre, ça veut pas dire grand chose. Qu’est-ce que ça veut dire, tout cet effort? Tu fais ton album, et ensuite tu t’inquiètes de sa réception, s’il va aliéner ou ne pas voyager, tu vois ce que je veux dire? Je suis toujours dans cette phase du processus. Et la première chanson qu’on a sorti était peut-être un peu agressive.

Il y a clairement eu une évolution depuis le précédent album, I Thought I Was Better Than You. 

Baxter Dury : Oui, ça indique à quel point j’avais envie de changer et que je m’ennuyais. J’espère que je suis pas tout seul dans ce changement et que les gens vont aimer. Ils ont eu l’air d’aimer hier soir!

Complètement! Mais est-ce que le Silencio n’a pas son rôle à jouer dans la réception de l’album? (Rires) 

Baxter Dury : Je pense que c’est symptomatique, oui (rires). C’est peut-être un très mauvais album, mais hier ça s’est pas vu. Le Silencio peut être un lieu un peu étrange, un repère à mannequins figés, mais hier soir ça allait, ils avaient l’air contents d’être là et de s’amuser! Le Silencio est très parisien et ça redevient cool. J’y suis déjà allé par le passé et le public était constitué de mafieux avec du sang sur les mains (rires). Hier soir, c’était déjà plus éclectique : gays, vieux, jeunes, mafieux… c’était bien!

Peu importe à quel point tu veux faire le mec artistique, tu veux quand même que ta musique se traduise, que ça parle aux gens. Mais ça ne se traduit pas : l’art ne veut rien dire.

Quand je suis arrivée, tout le monde avait le double de mon âge, j’ai paniqué!

Baxter Dury : (Rires) Oui, t’as cru débarquer au milieu d’un enterrement ou je ne sais quoi! Heureusement que des jeunes ont fini par arriver! Un mec a commencé à m’embrasser dans le cou pendant que je faisais le DJ. Je me suis cru à Berlin dans les années 20!

Donc c’est ton neuvième album–

Baxter Dury : Ah bon? Mon dieu…!

Je crois? Un article disait neuvième, Spotify disait huitième. Bref, tu as fait un certain nombre d’albums en plus de 20 ans. Tu te vois comme un artiste prolifique? Comment conserves-tu le momentum créatif? 

Baxter Dury : Je pense pas vraiment à moi en général. Je suis un mélange d’honnêteté, de doutes et d’assurance. Je m’inquiète que sur le moment, quand les choses sont en train de se produire. J’ai un cerveau un peu cyclique qui s’ennuie vite, donc quand l’excitation se tasse, je suis déjà loin. Je veux déjà faire autre chose. Peut-être que c’est ce qui me sauve, je suis obsédé par les choses que très temporairement et c’est tout. Donc j’ai pas de règles, je me laisse juste porter par le moment. C’est comme une déconnexion émotionnel du projet. J’en suis pas encore là avec Allbarone donc je vais l’aimer autant que les gens l’aiment et le jour où ils arrêtent, moi aussi.

T’es comme une mère chat qui abandonne ses bébés une fois qu’ils sont sevrés.

Baxter Dury : Oh! Oui! Ce sera le nom de mon prochain album The Cat Mother. Et on me verra habillé en chat sur la couverture. C’est bien ça… The Cat Mother. 

J’ai beaucoup de chats. 

Baxter Dury : Ah ouais? J’ai un chien.

Personne n’est parfait, Baxter. 

Baxter Dury : Mais il est adorable!

J’en doute pas! C’est ta première collaboration avec Paul Epworth…

Baxter Dury : Oui, on s’est rencontrés en backstage à Glastonbury l’an dernier. Il a suggéré qu’on fasse quelque chose ensemble, mais tout le monde suggère quelque chose à Glastonbury donc tu te rends pas compte jusqu’à ce que ça se matérialise. Quand ça s’est enfin fait, c’était très beau. J’ai adoré chaque instant, c’était vraiment joyeux. Ce n’est pas toujours le cas quand on fait un album. Bien sûr, il y a eu des moments difficiles, mais dans l’ensemble, c’est quelqu’un de vraiment agréable avec qui travailler. On a tous les deux pris beaucoup de plaisir, et je pense que ça s’entend sur le disque

J’apprends généralement de quoi parle mon album quand je me fais interviewer.

Dans une interview, tu dis que cet album se moque un peu des gens. Qu’est-ce que tu veux dire par là? 

Baxter Dury : (silencieux quelques secondes) j’ai dit ça? quand est-ce que j’ai dit ça?

(Silencieuse pendant quelques secondes) Dans une interview…!

Baxter Dury : Ah?

À chaque fois que je cite une autre interview, l’artiste ne sait pas de quoi je parle, faut que j’arrête.

Baxter Dury : Ouais, aucun souvenir d’avoir dit ça. J’apprends généralement de quoi parle mon album quand je me fais interviewer. Tu passes tellement de temps à plancher dessus, certes, mais c’est pas une thèse. C’est pas intellectualisé ou structuré comme ça. Donc quand le ou la journaliste me dit « ça parle de ça? » Je dis « Oui! Exactement! » C’est la réaction des gens qui dictent de quoi parle l’album. C’est toujours un peu flou pour moi. La musique est un domaine un peu volatil. Ça court partout et ça te fait ressentir des trucs. Tu réponds à la musique émotionnellement donc tu penses que ça doit vouloir dire quelque chose. Les chansons ne sont pas des histoires, ce sont des fragments qui ont l’air de se porter sur des trucs spécifiques, mais c’est pas tout à fait le cas. Je dis pas non plus que les chansons n’ont pas de sens non plus. Mais c’est comme une peinture, le mec qui fait un tableau se dit pas « Ouais, c’est sur ma renaissance. » Non, pas du tout, c’est les critiques qui le disent. Je crois que j’ai craqué le système.

Baxter Dury - Crédit Photo @Tom Beard
Baxter Dury – @Tom Beard

Cet album est plus electro que les précédents. Qu’est-ce qui a inspiré ce changement? 

Baxter Dury : En concert, j’en avais marre d’avoir un public très calme. Je faisais de la musique que les gens écoutaient mais n’y réagissaient pas. On avait quelques morceaux plus énergiques et le public y réagissait de plus en plus. Je veux que nos concerts passent de la réflexion du public à sa réaction et en créant l’album, on a essayé de capturer cette émotion.

Je deviens un peu claustrophobe si je fais toujours la même chose, donc j’essaye toujours de changer. C’est pour ça que j’ai travaillé avec Paul Epworth cette fois-ci. Je serais devenu fou si j’avais fait un truc similaire à la fois d’avant.

J’ai une théorie. Tu crois que ce besoin de connexion et de réaction, c’est un résultat du confinement et de voir la vie défiler derrière nos écrans? Maintenant que la vie a repris son cours, le besoin de réaction est plus grand? 

Baxter Dury : Oh peut-être! Je pense que ce serait arrivé quoiqu’il arrive. C’est un long chemin d’apprentissage de faire de la musique. Je suis à une place privilégiée où je ne suis pas coincé dans un groupe ou une identité stable. Je suis aussi privilégié parce que j’ai pas un grand niveau de compétences. Quoique je fasse musicalement, je chante toujours de manière monotone, avec un gros accent British sur des mélodies différentes. Le seul truc que je peux changer c’est le fond. Donc je suis privilégié là dessus. Je suis pas coincé et surtout, les gens s’en foutent. C’est pour ça que je peux faire ce que je veux : mon prochain album sera du Flamenco.

C’est vrai?! 

Baxter Dury : Non.

Oh. Je t’ai vraiment cru. J’aurais pu écouter ça. 

Baxter Dury : Oui, tes yeux ont doublé de volume! Mais non, on en a déjà parlé, mon album s’appellera The Cat Mother. Attends. Comment on dit « Chat » en espagnol?

Je confonds l’espagnol et l’italien mais je crois que c’est « gato »? 

Baxter Dury : Je sais que « dog », c’est « perro ». Oui, “perro”. « Gato », c’est pas mal comme nom. Il y a un rythme.

En français, le mot « gâteau » c’est—

Baxter Dury : Chien. 

Non c’est « cake ».  

Baxter Dury : Oh! Mais comment tu dis « dog » en français? C’est « chien », c’est ça? En espagnol, c’est « perro », j’en suis sûr maintenant.

À ce moment de l’interview, cela ne traverse pas l’esprit de la journaliste que l’un des morceaux les plus connus de Baxter Dury contient la phrase en français : « Je ne suis pas ton chien ». 

Je crois. Je parle pas espagnol, que l’italien. 

Baxter Dury : C’est des langues similaires, non?

Pas vraiment non, mais on pourrait le penser. 

Baxter Dury : Oh, d’accord.

Bref. Comment est-ce qu’un album commence pour toi? C’est toujours le même processus? 

Baxter Dury : Pas vraiment. Je suis un peu chaotique. J’essaye des trucs et généralement quelque chose en sort. Je deviens un peu claustrophobe si je fais toujours la même chose, donc j’essaye toujours de changer. C’est pour ça que j’ai travaillé avec Paul Epworth cette fois-ci. Je serais devenu fou si j’avais fait un truc similaire à la fois d’avant. Sur la scène musicale anglaise, il y a une esthétique dominante de mecs qui parlent au-dessus de la mélodie. C’est très masculin. J’appelle ces mecs là les Fem-Lads (ndlr : littéralement les « mecs féminins »).

Les Fem-Lads? 

Baxter Dury : Oui. Un mec qui se targue de son Femina. (De manière très délicate, Baxter pose sa main sur son buste en fermant les yeux). Un mec qui est connecté à sa féminité en restant masculin. C’est une construction bullshit qui se prête bien à la scène musicale actuelle. Tu vois ce que je veux dire? Je crois que j’ai accidentellement aidé à mettre en place la pire musique que j’ai entendu de ma vie. Si j’entends quelqu’un d’autre parler dans leur musique, je me dis « qu’est-ce que c’est de la merde! » même si c’est exactement ce que je fais. J’essaye de pas faire partie de quelque chose de précis, même si on me voit un peu comme un mec un peu punk, British, qui parle beaucoup. Bref, les Fem-Lads. Je crois que j’ai inventé le terme.

En français, on pourrait parler de « mec déconstruit » (rires). Le genre d’homme qui se pose en féministe allié, mais c’est très performatif et ils l’utilisent parfois à leur avantages et s’avèrent être des machos déguisés! 

Baxter Dury : C’est exactement ça! C’est un putain de piège. Wow. Les mecs français sont les pires. Ils n’ont jamais eu l’intention d’être gentils.

Ils ont souvent une moustache et un mullet. 

Baxter Dury : Oh! La moustache est la première putain de chose dont il faut se méfier!

Ne crois-tu pas que la moustache moderne n’est plus ce qu’elle était? On est plus à l’époque de Tom Selleck, quoi.

Baxter Dury : T’as raison, même si je pense que Tom Selleck était tout aussi diabolique.

Non, je veux pas savoir. Non. 

Baxter Dury : (Rires) Il avait quelque chose de très gay pourtant. Ses petits shorts, sa grosse moustache et même… son hélicoptère.

J’adore ce concept de Fem-Lads. Je réutiliserai.  

Baxter Dury : Oh oui! Les Fem-Lads… C’est ce qu’on appelle aussi une sorte de « système de Ponzi ». C’est une espèce de construction de merde qui permet à des mauvais comportements de continuer d’exister, mais enrobés d’une certaine allure. Ça repose sur de la réthorique, c’est affreux.

Et ils t’expliquent le féminisme…

Baxter Dury : Ouais, ouais… Ne crois rien de ce qu’ils te racontent…

Parce qu’ils ont grandi avec des sœurs !

Baxter Dury : (rires) Ouais, c’est ça ! Bon… je disais ça moi aussi, parce que j’ai grandi avec ma mère et ma sœur, mais je suis pas un Fem-Lad. Je suis terriblement démodé. Mon groupe est majoritairement féminin, et je me rends compte à quel point je suis d’un autre temps parfois. Il m’arrive de dire un truc, et je vois leurs regards agacés… et je comprends même pas ce que j’ai dit de mal ! Je croyais vraiment avoir compris des choses, mais en fait, non. Bref… les Fem-Lads.

Je crois que j’ai accidentellement aidé à mettre en place la pire musique que j’ai entendu de ma vie.

Quel concept! Bref, comment je rebondis là-dessus? Ton précédent album, I Thought I Was Better Than You, parle de suivre les traces de ton père. 

Baxter Dury : Oui, en quelque sorte. C’était surtout sur ma famille en fait, mais comme mon père est connu, les gens se sont concentrés sur lui. En plus, j’ai publié un livre, Chaise Longue, au même moment.

Oui, je voulais t’en parler! Je l’ai lu sur ma propre chaise longue l’été dernier. (rires). Mais bref, je voulais juste te demander si le livre était une sorte de pièce complémentaire à l’album ?

Baxter Dury : Euh… oui ! En quelque sorte ! J’étais dans le même état d’esprit quand j’ai fait les deux. Il faut trouver une matière première qui te motive pour créer, et à ce moment-là, c’était logique de l’explorer de ces deux façons. Il m’a fallu neuf albums pour me détourner un peu de l’histoire de mon père. On me pose de moins en moins de questions sur lui maintenant, mais j’arrive toujours à le mentionner quand même.

Oui, parce que… comment on fait pour composer avec un tel héritage ?

Baxter Dury : Ah ! Eh bien… on le fait, et on ne le fait pas.

On le fait, et on ne le fait pas.

Baxter Dury : On le fait, et on ne le fait pas, ouais.

Bon titre d’album. Ce serait un album de rap, cela dit.

Baxter Dury : Le meilleur reste Fem-Lad. Si tu voyais un album qui s’appelle Fem-Lad dans un disquaire, t’irais l’acheter direct, non ? Quel concept énorme.

Corrige-moi si je me trompe, mais t’as sorti qu’un seul livre, c’est ça ?

Baxter Dury : J’essaie d’en écrire un deuxième en ce moment, j’y suis contractuellement obligé. C’est vraiment difficile, parce que le premier, c’était une sorte d’exorcisme. Il est sorti tout seul à partir de souvenirs d’enfance, alors que celui-là, je tourne encore un peu autour. Je commence tout juste à trouver sa direction.

Allbarone de Baxter Dury, disponible le 12 septembre chez Heavenly Recordings et Pias
Allbarone de Baxter Dury, disponible le 12 septembre chez Heavenly Recordings et Pias

Tu te vois plutôt comme un écrivain qui fait de la musique, ou un musicien qui écrit des livres ?

Baxter Dury : Je suis clairement ni l’un ni l’autre. J’arrive à bricoler de la musique, plus que je n’arrive à écrire. J’ai quitté l’école à 14 ans, donc écrire, ce n’est pas un truc pour lequel j’ai été formé. Ce manque de structure dilue un peu tout parfois. Les grands auteurs, eux, ils sont d’abord éduqués, puis ils déconstruisent. Moi, j’ai commencé direct par la déconstruction. Ça va, c’est acceptable jusqu’à un certain point. Mais quand tu lis quelqu’un de vraiment éduqué, il y a cette autre couche… Tu peux pas rivaliser avec ça… Ce n’est pas du défaitisme, juste de l’admiration.

Les grands auteurs, eux, ils sont d’abord éduqués, puis ils déconstruisent. Moi, j’ai commencé direct par la déconstruction.

Certains ont étudié longtemps, mais restent désorganisés…

Baxter Dury : Oui, être désorganisé c’est une chose, mais toi t’as sûrement de bonnes références que j’ai pas, et tout ce bordel. En vrai, créer quelque chose et le finir, c’est toujours difficile, peu importe ton niveau d’éducation. Il y a énormément de peur là-dedans, et cette peur est importante. Si tu ne l’as pas, c’est difficile d’aller au bout.

J’ai rencontré Irvine Welsh récemment et à un moment, il a dit que pour créer, il fallait faire ami-ami avec la peur. Ça résonne avec ce que tu viens de dire. 

Baxter Dury : Eh bien voilà, on pense la même chose!

En parlant de création, beaucoup réclament la souffrance comme le moteur principal à celle-ci et qui se placerait comme une forme d’accouchement. Bon, là-dessus, tu peux pas vraiment comparer, mais qu’en penses-tu? Créer pour toi, c’est douloureux? joyeux? cathartique? 

Baxter Dury : C’est toutes ces choses-là. Faut pas sur-dramatiser les choses. À mes yeux, c’est juste difficile de faire quoique ce soit. Tout est difficile, même peindre son salon, ça l’est. Aller au bout, c’est difficile. C’est beaucoup de conneries, cette question de douleur qu’on est censés traverser. Le plus important, c’est que tu peux inventer toute la souffrance que tu veux, le vrai objectif, c’est juste de finir. Et si tu y arrives, alors t’as fait quelque chose et tu peux commencer à te remettre en question. Mais la plupart des gens, ils parlent de projets, mais ils vont jamais au bout. Et tu dois, tu dois, tu dois, avant tout le reste, le terminer. C’est tout! C’est ton objectif numéro un dans la vie : finis-le, et ensuite tu peux en parler. Mais putain, finis-le, peu importe si c’est nul. Une fois que tu as compris ça, t’as une base. Moi je paie pas mes factures de gaz, mais je sais terminer un projet ! Ça peut prendre un an, ou cinq, mais je sais que je le finirai. Je pense que c’est une bénédiction liée à mon environnement, parce que j’ai vu plein de gens faire ça en grandissant. Autour de moi, je vois des gens annoncer ce qu’ils font : n’annonce rien, finis-le !

Parler de quelque chose avant que ce soit fini peut aussi créer trop de pression. 

Baxter Dury : Je pense même pas que ce soit ça. Mais si tu prends la responsabilité d’un projet, faut que t’ailles au bout du truc. On s’en fout que ce soit de la merde. Et puis, disons que tu fais dix projets, peut-être que deux seront vraiment bons, mais ce qui compte avec les autres, c’est que tu les aies terminés. T’as juste besoin de deux bons projets, et ils soutiendront tous les autres. C’est ma philosophie. Et quand ils disent que c’est douloureux, oui c’est aussi douloureux comme peut l’être un service de nuit en tant que conducteur de train.

C’est beaucoup de conneries, cette question de douleur qu’on est censés traverser. Le plus important, c’est que tu peux inventer toute la souffrance que tu veux, le vrai objectif, c’est juste de finir. Et si tu le fais, alors t’as fait quelque chose, et là, tu peux commencer à le remettre en question.

Il y a clairement quelque chose de français dans ta musique, d’ailleurs. 

Baxter Dury : Ah bon ?

Oui, presque gainsbourien ! Résolument anglais, mais avec une touche française — entre ta voix grave et cette voix féminine qui lui répond.

Baxter Dury : Oui, il y a une sorte de mélodie à la française là-dedans. Ce n’est pas voulu, mais ça rentre dans ce moule, c’est vrai. J’ai commencé à m’intéresser à la musique française en faisant la mienne, mais au début je n’y connaissais rien. J’y suis venu un peu par hasard en bossant sur Allbarone. C’est ce qui m’a poussé à écouter de la dance française des années 90, qui est fantastique !

Comme qui ?

Baxter Dury : J’ai oublié les noms… mais c’était de la dance des années 90, bien plus profonde que ce que je pensais. Il y a beaucoup de couches, un vrai truc, comme la French Touch. Cela dit, je ne me pose pas trop la question. Je ne suis pas en train de tout suranalyser.

 Tu as aussi cette espèce d’attitude de dandy.

Baxter Dury : Oui, c’est une bonne posture pour fonctionner. Il faut une sorte de construction, un personnage, pour que les gens aient quelque chose sur quoi projeter leur attention. Et tu peux te planquer derrière. Très vite, les Français ont dit : « C’est un dandy », et j’ai répondu : « Bon, je ne sais pas vraiment ce que c’est un dandy, mais ok, je vais me cacher derrière ça ! » Et ça fait écran. Sur scène, il faut une personnalité. Elle doit venir de toi, bien sûr, mais tu ne peux pas rester dans cette version de toi-même en permanence. Tu ne peux pas vivre avec ce genre d’énergie tout le temps.

Tu connais Jean Genet?

Baxter Dury : Non, pas du tout.

Il a inspiré la chanson Jean Genie de David Bowie! C’était un auteur français qui a conçu sa « Mythologie du Mal » avec les criminels de Montmatre. Il parlait beaucoup de la posture de l’écrivain dans ses textes, comment se positionner, parler, etc. En tant que chanteur, tu as aussi besoin d’une posture distincte pour être identifié. J’imagine que c’est pour ça que certains journalistes t’ont qualifié du « Dernier Dandy de la Pop ». Mais qu’est-ce que tu penses de ce titre? 

Baxter Dury : Oh, vraiment? Ils ont dit ça? C’est tellement dramatique, évidemment que je vais m’y identifier. Je prendrais n’importe quoi. J’aime beaucoup ce concept de mythologie. Je suis très reconnaissant pour la musique. Je suis un vieil anglais qui fait de la musique et pourtant je suis pas coincé dans cette catégorie de « vieux mecs » dans laquelle je vois certains de mes collègues. Ma musique semble faire des choses que les gens respectent et qui me permet d’être libre.

Est-ce que tu parles d’artistes qui ne peuvent pas changer… comme les Rolling Stones?

Baxter Dury : Eh bien, je parle donc des Fem-Lads, mais il y a quand même quelque chose de très « Lad » chez moi. Quelque chose de très anglais même et je suis content de voir que le public ne se concentre pas excessivement dessus. Quoique je fasse, cet aspect n’est pas vendu comme l’aspect essentiel de ma musique. Hmm.. Je crois que j’ai pas répondu à ta question, j’ai juste parlé d’autre chose…

Crois-tu donc que tu es le dernier de ton genre? Ou c’est trop pessimiste?

Baxter Dury : Je sais pas ce que les autres sont pour savoir ce que je suis, mais allez, disons-ça. C’est comme dans le Far West américain, avec des escrocs qui vendaient de faux médicaments aux gens, comme des vessies de serpent. Être un dandy, c’est un autre système de Ponzi. C’est une construction pour permettre aux gens de croire en quelque chose, d’acheter tes disques et de payer des billets. Ça va, il y a un peu de vérité là-dedans. Mais moi, je ne suis pas chez moi avec une pipe, un manuscrit à la main, en train de manger des putains d’olives. (rires)

Tu préfères les olives noires ou vertes? 

Baxter Dury : Oh! Tu sais quoi? J’adore les olives italiennes en conserve. Elles sont très chics, dans un bocal en verre qui doit être fermé depuis… cinquante ans. Elles sont incroyables. Je crois que c’est des olives vertes. Il y a un petit piment dedans. Mais c’est des GROSSES olives, ces bâtards (Silence, puis rire) : Bastard Olives, quel bon titre d’album, ça aussi.

Quelle matinée créative et il est même pas midi! 

Baxter Dury : Bastard Olives, by Fem-Lads.

Très bon titre de livre! 

Baxter Dury : Je pense que Fem-Lads serait une excellente pièce de théâtre au Royal Court Theatre. Tu connais ce lieu? La prochaine fois que tu vas à Londres il faut que tu y ailles… Oui, écris-le. R-O-Y-A-L…

Et… dernière question : quel est ton dernier rêve? 

Baxter Dury : Oh, j’en ai eu un si bizarre. Donc je vis dans une maison d’où je peux voir la Tamise depuis ma fenêtre. Bref, de temps en temps, il y a un phoque qui apparait. Un vrai phoque, je le vois tout le temps! J’ai rêvé que j’allais lui parler et il me répondait! C’est comme s’il savait quelque chose sur moi que je savais pas. C’est trop bizarre, non? C’était comme un film Disney!

I am the Walrus? 

Baxter Dury : Un peu! (rires) Il arrêtait pas de parler. C’était un peu comme un chien. Je l’entends encore dans ma tête à l’heure où je te parle me dire : « blublublu » (ndlr : imitation de phoque impressionnante). Mais peut-être que c’était vrai, peut-être que je lui ai vraiment parlé. Je l’appelle toujours Benoît. Je sais pas pourquoi, ça fait des années que je lui dis « Oh, bonjour Benoît! » Il est tellement énorme.

Attends, ça fait des années que tu rêves de Benoît?

Baxter Dury : Non, Benoît existe, il vit réellement dans la Tamise. Mais dans mon rêve je suis allé lui parler. Il apparait toutes les deux semaines. Il est vraiment très gros, putain. Mais voilà, c’était mon dernier rêve! Pas mal, non?

J’ai adoré. Et je crois qu’on a fini! 

Baxter Dury : Merci beaucoup, t’as été super! Je me suis bien amusé.

Si vous voulez voir Baxter Dury  en concert, il jouera à la Salle Pleyel le 4 décembre 2025. Et les places partent vite…

John Waters
John Waters

John Waters, avec sa carrière aussi prolifique qu’audacieuse, incarne l’esprit rebelle le plus radical du cinéma américain. Né en 1946 à Baltimore, Waters a toujours été fasciné par le marginal, l’excès et l’étrange. Son oeuvre teintée d’un mauvais goût assumé en est une célébration, défiant une société américaine anesthésiée par la bienséance et le politiquement correct. Près de 20 ans après A Dirty Shame, son dernier film, John Waters est toujours un artiste aussi célébré et respecté. Retour sur la carrière d’un géant aux influences… niches. 

Le Monde Trash de John Waters

1972, le monde découvre John Waters et sa bande, les Dreamlanders, avec son film Pink Flamingos. D’abord banni dans plusieurs pays, le long-métrage est rapidement devenu un monument du cinéma indépendantLe réalisateur n’en est pourtant pas à son premier essai. Avant que Pink Flamingos n’éclate sur la scène underground, Waters alors âgé de 26 ans, et le visage déjà barré de sa moustache iconique, a déjà réalisé quelques longs-métrages. Parmi eux, Mondo Trasho en 1969 et Multiple Maniacs, l’année suivante. Sans oublier ses spectacles de marionnettes ultra-violents qu’il montait à l’âge de 12 ans pour les anniversaires de ses camarades un peu plus plus ingénus.

Incompris d’abord, abhorré ensuite, adoré aujourd’hui. C’est en ces mots que l’artiste ouvrait d’ailleurs son livre Mr. Know-It-All en 2019 : « How on earth did I become acceptable? » Excellente question. Et c’est vrai, qu’est-ce qui a bien pu faire que celui qui montrait sans gêne des scènes de coprophagie non simulées en 35mm, soit aujourd’hui autant célébré ?

Les Mentors de John Waters

John Waters est un artiste. Ça, il serait difficile de lui enlever. Un artiste qui s’inscrit dans une société américaine qui voit passer les grands noms qui troubleront à jamais la manière de concevoir l’art et de le consommer : de William Burroughs en passant par Andy Warhol, tant de mentors qui marqueront le cinéaste à jamais. C’est Burroughs qui lui donnera ce surnom de « Pope of Trash ».

La mythologie du mal, ce n’est pas forcément lui qui l’a créée : il y en a eu de nombreuses tentatives au 20ème siècle : Pasolini, Genet, Burroughs. Mais la mythologie du sale, c’est à John Waters qu’elle doit son plein-pouvoir. Ce qui dégoute attire, ce qui fait grimacer fait sourire, voici donc le mantra de John Waters. Il érige l’outrance en art, et transforme le rebut en or.

Oh honey, You’re Divine!

Divine, la vraie reine d'Hollywood
Divine, la vraie reine d’Hollywood

Il faut le reconnaître : la popularité de ses films ne serait pas aussi importantes sans Divine. De son vrai nom, Harris Glenn Milstead, Divine est la première drag-queen à atteindre un tel succès. Reconnaissable entre mille pour ses maquillages excessifs, cette robe rouge dans Pink Flamingos, et ses perruques affriolantes, Divine reste encore aujourd’hui une légende dans l’univers Drag. Elle a ouvert la voie à de nombreuses drag queens : « L’héritage de Divine, c’est qu’il a rendu toutes les drag queens cools. Elles étaient coincées à l’époque. Il a brisé toutes les règles »,  déclare le réalisateur.

C’est John Waters qui aide Harris Milstead à concevoir le personnage de Divine. Formé à l’école de coiffure de Baltimore, il s’en écarte assez vite et exprime très jeune son goût pour le travestissement : « Je voulais ressembler à Liz Taylor et voilà que maintenant, c’est elle qui me ressemble », aimait-elle à dire. Waters conseille alors à Milstead de porter des robes des robes plus serrées, des maquillages plus exacerbés, des coiffures plus folles et lui donne le nom de « Divine », inspiré du personnage dans Notre Dame des Fleurs de Jean Genet, énième héros de Waters.

Divine dans "Pink Flamingos" de John Waters (1972)
Divine dans « Pink Flamingos » de John Waters (1972)

De beaucoup sont les drag queen qui se réclament aujourd’hui de l’école de Divine. Dans Rupaul’s Drage Race, Divine est une figure tutélaire, celle grâce à qui, tout a pu réellement se mettre en place. Plus récemment, l’artiste américaine Chappell Roan, a elle-même exprimé son admiration pour la mère des queens, lors d’un concert en revêtant la fameuse robe rouge de Pink Flamingos. Sur Instagram, elle a écrit à ce sujet : « J’aime penser que Madame Divine veillait sur ma performance ce soir. […] Divine, si tu lis ceci du ciel… viens me hanter un de ces jours ! »

Pour appréhender cet article, il faut donc partir de ce postulat suivant : on connait tous de quelque chose de l’univers de John Waters. Je vous vois déjà venir et nier mes propos. Je ne vous dirais qu’une chose : La Petite Sirène. Conte mythique de Hans Christian Andersen publié en 1837, revisité maintes et maintes fois, il évoquerait, selon plusieurs sources, l’homosexualité de son auteur. Bref, l’heure n’est pas à la dissection, du moins pas celle-ci. Mais quand Disney sort sa propre version de La Petite Sirène en 1989, offrant au public, cette version aseptisée d’un conte à la chute tragique, il présente également… Ursula. Ce personnage, un des vilains préférés de l’univers Disney est donc inspiré de la plus grande Drag Queen des années 70 : un héritage qui répond de plus en plus à la question de John Waters sur sa respectabilité grandissante. Mais quand Disney vous adoube, n’est-ce pas un peu le début de la fin du mauvais goût assumé ? Curieusement non, pas pour John Waters.

John Waters & Divine
John Waters & Divine

DES PERSONNAGES féminins révolutionnaires

Ce qui définit l’oeuvre de John Waters, ce sont ses personnages féminins forts, outranciers. Hatchet Face dans Cry-Baby, Dawn Davenport dans Female Trouble, Tracy Turnblad dans Hairspray, tant de personnages féminins outrageux qui viennent foutre un coup aux diktats d’une société étouffante et engoncée dans une bienséance artificielle.
L’ère victorienne le savait pertinemment : la luxure et le désordre font partie intégrante de la vie, mais il faut savoir le cacher. Pas pour John Waters qui laisse tout sortir dans de joyeux festins de chair et d’excès. La crasse s’allie à l’humour, l’entraîne dans des contrées de l’esprit desquels on aimerait pouvoir détourner le regard. La honte se dissout et devient fierté.

Même si John Waters a principalement collaboré avec sa troupe de Dreamlanders, il a également pu filmer de grandes actrices. Parmi elles, on peut penser à Melanie Griffith et Maggie Gyllenhaal dans Cecil B. Demented, Christina Ricci et Martha Plimpton dans Pecker, Debbie Harry dans Hairspray, Kathleen Turner dans Serial Mom ou encore Selma Blair dans A Dirty Shame. 

Le premier film qui m’a fait tomber dans l’univers de John Waters, c’est Cry-Baby, sorti en 1990, avec Johnny Depp. Ce rôle permet à ce dernier, pas encore connu pour ses violences sur sa compagne à l’époque, de sortir de son image de « petit mignon » de 21 Jump Street. Cry-Baby est le genre de films qui ruine Grease si vous ne l’avez pas vu avant. Quand tu as vu la version sous crack, quel est l’intérêt de voir la version acidulée à la menthe à l’eau ?

"Cry Baby" - 1990
« Cry Baby » – 1990

L’éthique de la provocation

John Waters, c’est aussi un style visuel unique, souvent copié, mais difficilement imitable : caméras bon marché, décors fauchés, éclairages crus, maquillages grotesques et absence de micros sur les sets donc des répliques improvisées hurlées pour être sûr.es d’être entendu.es. Tout est volontaire : « If someone vomits watching one of my films, it’s like getting a standing ovation. »

Le mauvais goût devient politique. Waters interroge ainsi ce que l’on juge « regardable », « acceptable »,  « respectable ». Il remet en question l’esthétique bourgeoise. Comme Pasolini ou Harmony Korine, il filme ce qu’on préférerait ignorer. Pourtant, Waters reste inclassable. Provocateur, queer, anarchiste, mais il reste aussi profondément américain, attaché à l’étrangeté des classes moyennes de Baltimore, sa ville natale, où il réside toujours aujourd’hui.

"Female Trouble" - 1974
« Female Trouble » – 1974

John Waters, polymathe

John Waters, au cours de sa longue carrière, ne s’est pas cantonné qu’au cinéma. En plus d’un one-man show, This Filthy World, qu’il joue depuis 2003il a également écrit près d’une dizaine de livres. La plupart de ses écrits sont autobiographiques, dont les excellents Shock Value et Mr. Know-It-All. Ce n’est qu’à 76 ans que John Waters sort son premier roman de fiction. Liarmouth. Une comédie aussi affolante qu’absurde sur une menteuse pathologique allergique au sexe qui gagne sa vie en volant des valises. Délicieux.

Ce livre devait aussi marquer son grand retour au cinéma, avec Aubrey Plaza dans le rôle de Marsha Sprinkle. Faute de financement, le projet a de moins en moins de chance de voir le jour… Ce qui soulève un paradoxe face à l’adoration proférée à John Waters. Mais le monde est injuste. Surtout envers les génies.


 

Father John Misty - La Cigale Paris 2025 - Crédit photo : Pénélope Bonneau Rouis
Father John Misty – La Cigale Paris 2025 – Crédit photo : Pénélope Bonneau Rouis

Ils étaient nombreux à se presser devant La Cigale ce mardi 8 avril, pour la messe du soir. Le moins consensuel de tous les Père y chantait ses cantiques : Father John Misty. Inutile de présenter celui que l’on suit autant pour sa voix envoûtante que pour son ironie mordante. Pendant deux heures, la mythique salle parisienne s’est transformée en cathédrale indie-folk pour mieux accueillir le p(r)êcheur Josh Tillman — des hymnes mélancoliques de « I Love You, Honeybear » aux fulgurances orchestrales de « Pure Comedy », en passant par les confessions de son dernier album,  Mahashmashana, sorti le 22 novembre 2024. Un concert riche, habité, où chaque titre semblait pesé, vécu, incarné. La grand-messe a tenu toutes ses promesses.

Father John Misty - La Cigale Paris 2025 - Crédit photo : Pénélope Bonneau Rouis
Father John Misty – La Cigale Paris 2025 – Crédit photo : Pénélope Bonneau Rouis
Romy (Nicole Kidman) dans "Babygirl" de Halina Reijn (2025)
Romy (Nicole Kidman) dans « Babygirl » de Halina Reijn – 2025

Babygirl est la sensation de ce début d’année 2025. Avec Nicole Kidman et Harris Dickinson, ce film veut s’éloigner du genre du thriller érotique, en imposant une nouvelle vision du Female Gaze. Babygirl sort en salles le 15 janvier prochain et met en scène les désirs secrets d’une riche femme d’affaire. Alors, est-ce que ça vaut le coup ?

SCENES FROM A MARRIAGE…

Babygirl ouvre sur des gémissements, aigus, rapprochés qui résonnent avant même que les premières images du film n’apparaissent. Gros plan sur le visage de Romy (Nicole Kidman) en plein ébat. Et dès lors, les sons ne semblent pas correspondre à la bouche qui les produit. Quelque chose de contraint, simulé, qui veut faire plaisir à celui qui est en face. Celui qui est en face d’ailleurs, on ne le voit pas tout de suite, son visage est flou, il pourrait être n’importe qui, ce mari qui ne satisfait pas sa femme. Sa femme, qui, elle se plie en quinze pour le rassurer dans sa masculinité. l love you, qu’on entend ce mari dire. Une remarque qui semble laisser Romy de marbre, puisqu’elle laisse un long silence passer avant de répondre.

Le silence est un personnage à part entière dans ce film. Il est nécessaire, il écrase, il domine, il ridiculise et transforme en chimères tous les désirs jugés inavouables d’une femme. Il apparait sous forme de tension sexuelle excessive, de longs moments passés sur son téléphone « à répondre à des mails de travail » plutôt que d’accorder une seconde d’attention au mari (qui n’est autre qu’Antonio Banderas), lui-même aussi chimérique qu’empirique. Le silence se brisera plus tard, à grands coups de cris rauques, bien loin des sons étouffés de l’ouverture. Alors, comment se brise-t-il, ce silence ?

Babygirl, BabyBoss

Supposons que vous soyez une riche femme d’affaire à la tête d’une entreprise de robotique. Vous avez un mari aimant, deux adolescentes qui sourient (à peu près) sur les photos, de grands yeux bleus, un penthouse à New-York et une maison dans les Hamptons. N’avez-vous pas la vie rêvée? Si vous avez vu des films dans votre vie, vous connaitrez la réponse : non, les riches, aussi, ont des frustrations.

En effet, malgré le succès de Romy et son American Dream personnel, quelque chose manque à l’appel. Une excitation, une distraction, du bruit pour briser ce silence qui trahit ses désirs. L’arrivée de Samuel, stagiaire mesurant (au moins) 1m90 vient embraser ce feu intérieur. Tout est tacite dans ce film, tout est évident, tout arrive exactement comment cela devrait arriver dans ce genre de situation. Il n’y a pas vraiment de surprise. On est sur un film qui veut faire frémir et trembler des genoux, mais pas à la manière d’un Wes Craven avec Scream, plutôt à la manière d’un Eyes Wide Shut ou d’un Basic Instinct. Ou d’un Fifty Shades…

L’intrigue n’est donc pas la surprise qu’elle pense être. Le film n’est pas la claque qu’il pense être. L’intrigue, rappelons-là en quelques mots : une femme puissante, tout en haut de la chaîne alimentaire se rend compte qu’elle aime être… dominée. Et le dominant en question est le stagiaire de 20 ans, et qui la domine en partie « parce qu’il peut la faire descendre en un appel aux RH ». Dit comme ça, c’est pas très sexy, c’est juste de la coercition et du chantage.  Le commentaire sur l’inversion des rôles en est donc presque intéressant ; après tout, comment aurions-nous réagi à ce film s’il s’agissait d’un homme puissant qui se ferait dominer par une stagiaire de 20 ans? Oh, attendez, c’est le discours qu’on essaye de servir à chaque fois qu’une situation similaire a lieu. À jeune femme trop affriolante, vieil homme trop influençable, etc.

Romy (Nicole Kidman) et Samuel (Harris Dickinson) dans "Babygirl" de Halina Reijn - 2025
Romy (Nicole Kidman) et Samuel (Harris Dickinson) dans « Babygirl » de Halina Reijn – 2025

Female Gaze or Freudian Gaze? 

Par ailleurs, la psychologie des personnages manque trop de substance pour ressentir une quelconque empathie ou pitié ou quoique ce soit d’autre. Alors, on ressent vite de la gêne face à Babygirl, ce film aux tendances un peu trop voyeuristes pour plaire à tout le monde. Certain.es en ressentiront émoustillé.es, je n’en doute pas, d’autres en ressortiront plus circonspects. Qu’a bien essayé de dire la réalisatrice à travers Babygirl ? Que la personnalité d’une femme puisse être fragmentée en plusieurs aspects ? Que la boss au travail a besoin d’un boss au lit ? Que les femmes aussi peuvent abuser d’hommes plus jeunes ? Jusque là, rien de bien nouveau.

La question du pouvoir est centrale dans l’intrigue du film. Qui a le vrai pouvoir ? Elle ou Lui ? On a du mal à imaginer que ce stagiaire de 20 ans qui se balade avec des cookies dans sa poche pour apaiser les gros chiens puisse réduire en soumission une femme d’affaire de plus de 30 ans son aînée. Et pourtant, si. Et en même temps, non, c’est ambigu.  Lorsqu’il est question d’abus de pouvoir de la part de Romy sur Samuel, celui-ci nie avec une assurance et un aplomb quasi suspects. Et l’absence d’information sur la psychologie de ce dernier offre au film une part d’ombre qui ne se compense par aucune de ses parts de lumière.

VERDICT ?

Babygirl n’est pas un mauvais film, mais ce n’est pas un bon film non plus. Il n’est juste pas aussi novateur qu’escompté. En 2025, on sait que les femmes ont une sexualité aussi débordante que les hommes, si tant est que deux types de sexualité puissent se comparer. Le sujet a déjà été (mieux) traité par le passé : la sexualité féminine au cinéma n’est pas nouveau. Il suffit de chercher. La nouveauté vient du fait qu’aujourd’hui ce genre de films soit un évènement, attendu, plusieurs mois avant sa sortie.

Et pour finir, Nicole Kidman est sublime, on le sait depuis toujours. Alors, que viennent faire tous ces parasites et ces injections dans son visage? Si le propre d’un acteur est de nous faire ressentir des émotions, comment peut-il exprimer quoique ce soit si son visage est complètement impassible? Le jour où on laissera vieillir les femmes  tranquillement, peut-être les laissera-t-on enfin avoir la sexualité qu’elles méritent.