Alela Diane par Alexia Arrizabalaga
Alela Diane par Alexia Arrizabalaga

Auteure-compositrice-interprète américaine installée à Portland, Alela Diane a publié son nouvel album, Who’s Keeping Time, enregistré presque en une prise dans le grenier de sa maison victorienne. Un disque imparfait, spontané et profondément humain, où le temps qui passe, la mémoire, la perte et l’amitié se répondent au fil des saisons. C’est par un échange tout en douceur et en sincérité, à l’image de sa musique, que nous avons retrouvé Alela Diane pour discuter de destinations, de chansons, de transmission, et de ce que signifie faire de la musique à l’ère des algorithmes.

Interview et photographies : Alexia Arrizabalaga

Pop&Shot : Bonjour Alela, ça me fait vraiment plaisir de te parler à nouveau. La dernière fois, tu venais de finir d’enregistrer un album que tu appelais provisoirement Galloping. Tu disais vouloir faire quelque chose de plus spontané, de plus organique, de plus humain. L’album s’appelle maintenant Who’s Keeping Time. Est-ce que le disque terminé ressemble à celui que tu pensais faire à l’époque ?

Alela Diane : Je crois que le disque était déjà terminé, j’imaginais juste l’appeler Galloping. C’est le même disque dont je te parlais, avec un autre nom. Donc oui, je ressens la même chose, puisque l’album était déjà enregistré quand on s’est parlé.

Pop&Shot : Oui, et tu disais l’avoir enregistré en une seule prise.

Alela Diane : Ouais, on l’a enregistré très vite, dans mon grenier.

Alela Diane par Alexia Arrizabalaga
Alela Diane par Alexia Arrizabalaga

Pop&Shot : J’adore cette idée. Le titre Who’s Keeping Time ressemble presque à la question au cœur de tout le disque. Il y a la mémoire, le vieillissement, l’enfance, la mort, l’amitié, la famille, et même le changement des saisons. À quel moment as-tu réalisé que toutes ces chansons se répondaient ainsi ?

Alela Diane : Je crois que j’ai compris assez tôt que ce thème traversait l’album. Après notre dernière discussion, quand je l’appelais encore Galloping, la chanson « Galloping » ne me semblait pas être le morceau-titre. Elle n’avait pas été choisie comme single, alors j’ai senti qu’on ne devrait probablement pas nommer l’album d’après elle.

Il y a une autre chanson qui sortira en face B. Elle n’a pas fini sur l’album, mais elle a un refrain qui dit : « Who’s Keeping Time ? ». Quand les gens entendront cette face B, qui devrait sortir dans un mois ou deux, ils se diront : « Ah, c’est de là que vient le titre ! » Je crois que j’ai vu comment tout se tenait à travers le passage des saisons et des années. Ça rejoint aussi les oies de la pochette de l’album, qui sont apparues sur le merch et sont devenues un petit phénomène en ligne pour moi.

Ces motifs de cycles, de cycles de vie, très présents dans l’album.

Pop&Shot : Les oies sont devenues une sorte d’animal totem.

Alela Diane : Elles sont mentionnées plusieurs fois dans le disque, mais je pense qu’elles symbolisent vraiment le passage du temps : elles reviennent chaque année parce que ce sont des oiseaux migrateurs. Ça renvoie aux saisons, au temps qui passe, à ces motifs de cycles, de cycles de vie, très présents dans l’album.

C’est aussi lié au refrain « Who’s Keeping Time ? ». Peut-être que ce sont les oies qui gardent le temps, parce qu’elles savent d’instinct à quel moment revenir chaque année dans le cadre de leur migration.

Alela Diane par Alexia Arrizabalaga
Alela Diane par Alexia Arrizabalaga

Pop&Shot : Tu as enregistré l’album dans le grenier de ta maison victorienne de 1892, où tu as écrit les chansons, et vous les avez jouées en live, tous ensemble. Est-ce que le lieu a changé ta façon d’écrire, de jouer ou d’écouter ces chansons ?

Alela Diane : Complètement. Le fait d’avoir capté l’album dans mon grenier, là où j’ai écrit les chansons, a influencé le résultat final. On sent l’espace dans l’enregistrement. Je pense que le disque aurait été très différent si on l’avait enregistré dans un studio professionnel. Et la manière dont on l’a fait, en jouant les morceaux ensemble en direct, a aussi façonné le son. Il y a mille façons de faire un disque, c’est simplement ce que j’ai choisi de faire cette fois-ci.

Pop&Shot : Tu parlais de vouloir quelque chose d’imparfait et de spontané. Je regardais des statistiques, et je crois qu’au moins 50 % des nouveaux morceaux mis en ligne sont générés par l’IA.

Alela Diane : Ouais, c’est dingue.

Soyons humains

Pop&Shot : Vraiment. Tu voulais dire : « Soyons simplement nous-mêmes, avec les imperfections, avec une voix qui n’est pas parfaite. »

Alela Diane : Soyons humains. Exactement. Une grande partie de ce qui sort aujourd’hui, que ce soit de l’IA, des grandes stars de la pop ou de la musique plus commerciale, me paraît sans originalité, édulcorée, générique. Ça n’apporte ni joie ni humanité, et on ne s’y reconnaît pas.

Pop&Shot : Si tu devais décrire Who’s Keeping Time à quelqu’un qui découvre ta musique pour la première fois, comment le ferais-tu ?

Alela Diane : Je pense que c’est de la musique américaine. Je viens de Californie et je vis à Portland, dans l’Oregon. La musique est nourrie de qui je suis et d’où je viens. J’ai grandi avec des parents qui jouaient dans des groupes de folk et de bluegrass. C’est de l’Americana, d’une certaine manière, mais je dirais simplement « musique américaine ». Ce sont des gens qui jouent de la musique ensemble, imparfaitement. Ça tient aux paroles, aux chansons elles-mêmes, et à l’expérience de jouer avec d’autres. Je ne sais pas si ça décrit bien ma musique.

Quant aux musiques plus récentes, j’en ai découvert beaucoup ces dernières années. Je trouve que Big Thief fait un super travail pour rejeter le son commercial et embrasser l’humanité et la rudesse. Ils ont brillamment réussi à rester humains, à jouer la musique et à la garder brute. C’est ce genre de musique qui sonne vrai, et pourtant ils ont rencontré un énorme succès. Je pense que leur réussite montre à quel point c’est important en ce moment.

Pop&Shot : C’est drôle que tu parles de Big Thief, parce que j’ai travaillé avec Buck Meek et Big Thief cette année.

Alela Diane : Cool ! Génial. Ils ont tellement de succès, et les gens les adorent. Ils sont partout.

Il y a tant de vérité, d’honnêteté et d’émotion humaine brute dans l’écriture d’Adrianne Lenker

Pop&Shot : En France, il y a une vraie communauté d’amoureux de folk. Les gens sont de grands fans d’Adrianne Lenker, de Bill Callahan, de Marlon Williams, et de toi. Ils viennent de tous âges et de tous horizons, c’est beau. Quand j’ai vu Big Thief, la salle était pleine et les gens connaissaient les paroles par cœur. Ta musique a des images très fortes, mais elle est aussi très proche des gens. Je pense qu’on a plus que jamais besoin de cette douceur et de cette tendresse.

Alela Diane : Magnifique ! Je crois que c’est vrai. Il y a tant de vérité, d’honnêteté et d’émotion humaine brute dans l’écriture d’Adrianne Lenker, dans sa manière d’illustrer ces émotions par ses paroles, et dans les chansons elles-mêmes. L’écriture est très brute, elle aussi. Je suis tellement heureuse qu’ils aient droit à cette lumière, parce que les gens ont besoin de quelque chose qui sonne vrai. Musicalement, le travail qui m’inspire le plus, c’est celui qui vient d’une âme humaine.

Alela Diane par Alexia Arrizabalaga
Alela Diane par Alexia Arrizabalaga

Pop&Shot : Je trouve tes paroles très accessibles. Tu écris sur des choses réelles : l’amitié, les gens qui partent, le temps qui passe, la famille. J’aimerais explorer quelques chansons. « California » ouvre le disque avec ce beau sentiment de retourner dans un endroit à la fois totalement familier et étrangement étranger. Ça parle à ceux qui ont vécu à l’étranger puis sont rentrés, et ça pose la question de ce qu’est vraiment « chez soi ». Tu chantes que tu reconnais des visages sans te souvenir des noms. Est-ce que retourner à Nevada City est devenu pour toi une façon de mesurer le temps, aussi ?

Alela Diane : J’y retourne environ une fois par an. Lors du voyage qui a inspiré « California », je n’y suis restée qu’à peu près 24 heures. C’était ce sentiment fracturé, déchirant, de rentrer à la maison, là où vivent mon père et mon frère et où j’ai tant de vieux amis. Tout est tellement familier, et pourtant je suis partie il y a environ 20 ans. C’est toujours déchirant d’y retourner, parce que c’est un endroit que j’aime profondément, et le temps continue de passer.

La phrase sur le fait de reconnaître quelqu’un sans se rappeler le lien vient d’une conversation avec une personne que je connaissais, ou en tout cas que je reconnaissais. Il s’était passé tellement de temps que je n’arrivais plus à situer d’où je la connaissais ni ce qui nous avait liées. Dans une petite ville comme celle-là, on reconnaît à peu près tout le monde. Cette personne me parlait comme si on avait partagé toute une vie, et moi je me disais : « Oh mon Dieu, d’où est-ce que je te connais ? » C’était vraiment déstabilisant.

Alela Diane par Alexia Arrizabalaga
Alela Diane par Alexia Arrizabalaga

Pop&Shot : La mémoire se comporte de façon fascinante dans tes chansons. Parfois les détails sont précis — une porte moustiquaire, une maison, un paysage particulier — et parfois tout paraît onirique. Fais-tu confiance à la mémoire, ou aimes-tu la façon dont elle déforme les choses ?

Alela Diane : Je crois que je me fie davantage à la sensation que laissent les souvenirs qu’aux détails précis. Ma mémoire est assez malléable, je n’ai pas une très bonne mémoire. Quand je me rappelle certaines choses, elles reviennent souvent dans un état onirique, parce que je ne me souviens peut-être pas de ce que portait quelqu’un ou des détails exacts.

C’est plutôt le sentiment d’un souvenir qui ressort dans les chansons. J’ai une amie d’enfance qui a une mémoire incroyable. Si j’essaie de me rappeler quelqu’un qui était à l’école primaire avec nous, je peux l’appeler et elle me dit : « Ah oui, c’était untel. Tu ne te souviens pas ? » Elle se rappelle tous les détails, alors je fais appel à elle quand il me reste une impression floue de ce qui s’est passé. Elle me dit : « Non, voilà exactement ce qui s’est passé. »

Alela Diane par Alexia Arrizabalaga
Alela Diane par Alexia Arrizabalaga

Pop&Shot : « Dusty Roses » est une de mes préférées. On dirait une nouvelle : on suit une femme de l’enfance à l’âge adulte, et toute une vie se déploie en quelques couplets. Quand tu écris sur d’autres personnes de cette façon, quelle part vient de l’observation, et quelle part de l’imagination ?

Alela Diane : Une grande partie de « Dusty Roses » repose sur l’histoire d’une amie. Je sais, par exemple, qu’enfant elle faisait de l’équitation. La part d’imagination, c’est de se représenter ce que ça pouvait être.

Je connais ce fait sur elle, mais je ne sais pas exactement ce qu’elle regardait à la télévision ni ce qu’elle vivait. On comble de petits trous pour illustrer une histoire. Ici, la chanson est à peu près une histoire vraie, mais certains détails sont ajoutés pour servir le récit et en rendre le sentiment.

Pop&Shot : Qu’est-ce qui t’a donné envie de raconter son histoire ?

Alela Diane : Je ne crois pas que ce soit un choix conscient. D’habitude, je ne décide pas : « Je vais écrire une chanson sur cette personne. » Là, une amie commune m’a appelée pour me demander si j’avais eu de ses nouvelles. Je ne dirai pas son nom, mais j’ai appris que sa vie avait pris un tournant très sombre. Elle consommait des drogues dures, et s’était retrouvée engagée dans la prostitution et dans la drogue. Elle s’était complètement perdue.

Ça m’a bouleversée parce que c’était une amie proche. On avait eu nos enfants à peu près au même moment. On parle d’une mère. Quand son enfant avait environ trois ans, elle est revenue dans notre drôle de petite ville, et là, les choses ont vraiment mal tourné. C’est étonnant de voir qu’on ne sait jamais qui peut se perdre. Ça peut arriver à n’importe qui. On prend un mauvais virage, on se retrouve mêlé à la drogue, ou il nous arrive quelque chose de tragique. Je crois qu’on en est tous capables.

Alela Diane par Alexia Arrizabalaga
Alela Diane par Alexia Arrizabalaga

Pop&Shot : C’est une possibilité pour tout le monde.

Alela Diane : Oui. N’importe qui peut complètement se perdre. Ce qui est arrivé à mon amie m’a vraiment secouée, et je ne savais pas quoi faire de ça, alors j’ai écrit une chanson.

D’habitude, quand je traite quelque chose d’intense à travers une chanson, c’est parce qu’il s’est passé quelque chose de terrible et que ça me pèse. Raconter l’histoire devient peut-être une sorte d’avertissement, ou simplement une façon d’y revenir, de reconnaître ce qui s’est passé et la personne elle-même. Je ne sais toujours pas où elle est.

Pop&Shot : J’aime l’idée, dans la chanson, qu’elle n’est pas invisible. Quand on est de l’autre côté, c’est un rappel qu’on compte et qu’on a de la valeur.

Alela Diane : Tout à fait. Aujourd’hui encore, elle a une sorte de compte fantôme sur Instagram. Elle ne poste plus et ne suit presque plus personne, mais son visage est toujours là. Instagram me suggère son profil presque toutes les semaines. C’est comme : la revoilà.

C’est dingue, non ?

Pop&Shot : « Galloping » est assez différente. Plus agitée, presque fiévreuse, comme si on était coincé dans les pensées de quelqu’un d’autre à trois heures du matin. D’où vient cette chanson ?

Alela Diane : C’est à peu près ça. Je l’ai écrite quand j’étais vraiment malade, alitée. J’étais là depuis environ cinq jours et je me sentais épouvantable. J’étais coincée dans cette chambre, avec les murs qui se refermaient sur moi. La chanson est un collage de pensées qui passent et de l’enfermement d’être clouée au lit, de se sentir vraiment mal. Le chat remue au bout du lit.

C’est un délire de fièvre. Le refrain, « soft circle dreams, galloping », parle du fait de sombrer dans le sommeil et d’en émerger quand on a de la fièvre. Tout est déformé quand on est allongé comme ça.

Il y a une phrase sur le fait de mâcher le temps et de s’ébrécher une dent, parce que je m’étais justement ébréché une dent récemment. « Words in bed », rester éveillée toute la nuit, tes os qui s’entrechoquent — tu sais, quand on est malade comme ça, on a l’impression que les os font tellement mal. Aucune position n’est confortable. Ça parle de ton expérience intérieure quand tu es malade : tes pensées et tes rêves qui galopent.

Pop&Shot : L’album parle aussi de perte, d’amitié et de communauté. La mort de Michael Hurley a été l’un des déclencheurs du disque, elle aussi.

Alela Diane : C’est drôle que sa disparition soit devenue l’histoire de l’album, parce que c’est probablement la dernière chanson que j’ai écrite. Sa mort a été le déclencheur de cette chanson, pas de l’album lui-même.

Je pense qu’on peut faire prendre trop d’ampleur à une seule histoire. Ici, la disparition de Michael Hurley rejoint les autres thèmes de l’album : la perte, le temps qui passe, le cycle de la vie humaine, l’éducation des enfants et la fragilité de la vie. Plutôt que d’être ce qui m’a poussée à écrire l’album, cette chanson est ce qui a tout réuni.

Pop&Shot : Ça s’accorde avec le passage du temps et le cycle de la vie.

Alela Diane : Absolument.

Pop&Shot : Il y a aussi un sentiment de communauté là-dedans.

Alela Diane : La mort de Michael m’a poussée à me réengager dans la scène musicale de Portland. C’est en grande partie pour ça que j’ai écrit la chanson. Ce n’est pas ce qui m’a poussée à écrire les chansons de l’album ; c’est ce qui m’a ramenée dans la communauté et m’a conduite à faire le disque avec d’autres musiciens.

J’ai écrit les chansons seule, de manière très solitaire. J’avais même des démos solo de chacune, juste guitare acoustique et voix. La personne avec qui je travaillais sur ces démos m’a dit : « C’est incroyable. C’est ton album. » Mais je me suis dit : « Je ne sors pas un album solo en ce moment. Ce n’est pas ce que je veux. »

Puis Michael est mort, et à sa cérémonie, j’ai vu plein de visages familiers, des musiciens que je connaissais à Portland. C’est ce qui a déclenché les retrouvailles avec la communauté musicale, et ça explique en grande partie pourquoi l’album sonne comme il sonne.

Alela Diane par Alexia Arrizabalaga
Alela Diane par Alexia Arrizabalaga

Pop&Shot : C’est beau : célébrer un ami et retrouver des gens. C’est ce que fait la musique, aussi : elle nous relie.

Alela Diane : Exactement.

Pop&Shot : « Endless Waltz » se tourne vers tes grands-parents et vers un autre type d’amour, un amour qui survit à travers les générations. Savais-tu que tu voulais terminer le disque avec cette chanson ?

Alela Diane : Ça paraissait une évidence pour clore l’album. J’hésitais entre celle-là et « Fragile as a Flame ». L’album aurait pu se terminer après « Fragile as a Flame », mais je voulais aussi inclure « Endless Waltz ».

Il y a encore quatre belles chansons qui n’ont pas fini sur l’album. Elles sortiront plus tard en bonus. On ne peut pas submerger les gens avec un album de 15 titres.

Pop&Shot : J’ai l’impression que la chanson célèbre aussi tes grands-parents. Si on a la chance de les avoir dans sa vie, on est privilégié. Mais nous sommes aussi parents, et on voit ces relations sous un autre angle.

Alela Diane : Ouais, tout à fait.

Pop&Shot : Quand on se souvient de ses grands-parents, on se souvient de la relation qu’ils avaient entre eux, mais aussi de celle qu’ils avaient avec nous. Avec ma grand-mère, on pouvait tout faire. Il y avait tant de générosité dans cette relation. C’est doux, et je trouve beau de la célébrer plutôt que de la tenir pour acquise.

Alela Diane : Tout à fait.

Je pensais à la façon dont on transmet le flambeau aux générations suivantes, et à la façon dont il a transmis son amour et sa générosité à ses enfants.

Pop&Shot : Je trouve ça très touchant.

Alela Diane : Pour cette chanson, on savait que mon grand-père était malade, et il est décédé en mars, juste avant la sortie de l’album. Il était encore en vie quand on a enregistré le disque et capté cette chanson.

Quand je l’ai écrite, je savais que je le perdrais bientôt. Je pensais à la façon dont on transmet le flambeau aux générations suivantes, et à la façon dont il a transmis son amour et sa générosité à ses enfants. C’était un homme extraordinaire.

Au moment de la sortie du disque, c’était étrange de regarder en arrière, parce qu’il est mort environ un an après Michael Hurley. Ces deux événements étaient entremêlés pour moi : Michael est mort, puis mon grand-père est tombé malade, et je savais qu’il allait bientôt mourir lui aussi. C’est comme ça qu’« Endless Waltz » est née.

Alela Diane par Alexia Arrizabalaga
Alela Diane par Alexia Arrizabalaga

Pop&Shot : C’est drôle : j’ai aussi parlé avec Dylan et Buck Meek, et on a parlé de nos grands-mères. J’adore parler des grands-mères. On les imaginait comme de meilleures amies, en train de boire des momosas et de peindre ensemble. Elles se ressemblaient tellement, alors qu’elles vivaient sur des continents différents.

Alela Diane : Elles auraient pu traîner ensemble !

Pop&Shot : Complètement. On sentait qu’on aurait pu devenir amis parce que nos grands-mères auraient été amies. Sa grand-mère était vraiment importante pour lui aussi. Tu écris des chansons depuis plus de 20 ans maintenant. Quand tu regardes en arrière vers la personne qui a fait The Pirate’s Gospel, qu’est-ce que tu reconnais immédiatement, et qu’est-ce qui te paraît complètement étranger ?

Alela Diane : C’est une question difficile. À bien des égards, je suis la même personne, même si j’ai grandi. J’ai commencé à écrire des chansons et à enregistrer très vite. Quand j’ai enregistré The Pirate’s Gospel, je venais tout juste d’apprendre à jouer de la guitare. Je n’avais aucune formation : je n’avais pas pris de cours et je ne connaissais rien à la théorie musicale. Je ne suis toujours pas très bonne en théorie, mais j’en sais beaucoup plus sur la structure des chansons et sur les choix délibérés que je fais. Je pense avoir beaucoup progressé comme auteure.

C’est fascinant que la première œuvre d’un artiste soit souvent considérée comme sa meilleure. J’aimerais vraiment contester cette idée, et ne pas être d’accord dans mon cas. J’ai écrit de très bonnes chansons pour The Pirate’s Gospel. « The Rifle » est une chanson dont je suis très fière, et il y a d’autres super morceaux sur cet album que je chante encore aujourd’hui.

Mais c’est fascinant que « The Pirate’s Gospel » soit écoutée bien plus que tout ce que j’ai fait d’autre en ligne. C’est une bonne chanson, mais je ne crois pas que ce soit ce que j’ai fait de mieux. C’est étrange que ce soit celle que les gens écoutent le plus.

J’ai l’impression que les jeunes générations passent peut-être à côté de la possibilité de construire ce lien nostalgique plus profond.

Pop&Shot : Je pense que c’est la nostalgie. La musique devient une partie de la bande-son de ta vie. Par exemple, cette chanson a peut-être accompagné quelqu’un pendant un chagrin d’amour, ses années étudiantes, des soirées entre amis, ou les tasses de thé du lendemain de cuite. Elle devient liée à une période précise de la vie des gens. Je suis sûr qu’elle a été passée à des mariages, après des ruptures, dans des voitures. Les gens l’aiment parce qu’elle résonne en eux. Elle a aussi un côté diamant brut, tu vois ce que je veux dire ? Tu es venue à nous avec le cœur ouvert. Quand on est jeune, on est souvent plus sincère et plus innocent.

Alela Diane : Il y a une naïveté, une innocence et une rudesse dans ce disque, parce que je ne savais pas que quelqu’un l’entendrait. Je n’avais aucun public quand je l’ai enregistré ; je l’ai fait seule avec mon père.

On ne savait pas que quelqu’un l’écouterait un jour, donc il n’y avait aucun filtre, aucun dialogue intérieur sur ce que les gens pourraient aimer. Je suis aussi curieuse de voir à quel point la façon d’écouter de la musique a changé. J’achète des albums en vinyle, et la musique que je connais le mieux est celle que j’écoute en boucle à la maison sur notre platine, à l’ancienne. Mais je sais que l’écoute est beaucoup plus centrée sur les morceaux aujourd’hui : les gens ajoutent un titre qu’ils aiment à une playlist et n’écoutent peut-être jamais l’album en entier.

Je le vois dans les chiffres du nouveau disque. Les chansons sorties en singles ont dix fois plus d’écoutes qu’« Endless Waltz », le dernier titre, que seuls les fans vraiment dévoués ont pris le temps d’écouter. Je me demande si le streaming empêche les gens de construire des souvenirs nostalgiques comme nous le faisions au début ou au milieu des années 2000, quand on n’avait qu’une poignée de CD et qu’on les écoutait encore et encore, en entier.

On connaissait chaque chanson, même les morceaux cachés. J’ai l’impression que les jeunes générations passent peut-être à côté de la possibilité de construire ce lien nostalgique plus profond. Ils l’ont peut-être avec des chansons d’une playlist, ou d’une playlist algorithmique qu’ils écoutent tout le temps, en faisant confiance à Spotify pour leur dire quoi écouter. Mais je ne pense pas que les gens construisent leur propre relation à la musique autant que nous le faisions à l’époque.

Alela Diane par Alexia Arrizabalaga
Alela Diane par Alexia Arrizabalaga

Pop&Shot : Il y a aussi eu une étude publiée il y a environ deux ans qui disait que les jeunes écoutent une chanson pendant environ deux minutes plutôt que de l’écouter en entier. Je me suis dit : « Mais vous passez à côté de tellement de choses ! »

Alela Diane : Ils la zappent, ouais.

Pop&Shot : J’ai dit : « Vous n’apprécierez jamais pleinement le pont de “Sunday Bloody Sunday” ! » Le pont, c’est le meilleur moment, et toute la chanson monte vers lui. On rate quelque chose d’épique.

Alela Diane : Tout à fait. Je pense que la culture du scroll a aussi vraiment abîmé cette expérience. Avec les vidéos courtes, on passe d’une chose à l’autre très vite. Les gens font pareil sur Spotify : ils écoutent une chanson, se demandent ce qu’il y a d’autre, passent à la suivante, écoutent peut-être deux minutes, puis zappent encore, au lieu de laisser la musique se dérouler jusqu’au bout.

Je pense aussi que les gens ne choisissent pas ce qu’ils écoutent. Ils mettent peut-être une playlist à laquelle ils ont ajouté quelques titres, puis laissent l’algorithme prendre le relais. Ils ne savent même pas ce qu’ils écoutent.

Ils reconnaîtront peut-être une de mes chansons, ou celle de quelqu’un d’autre, mais ils ne viendront probablement pas à un concert parce qu’ils ne connaissent pas mon nom. Certaines personnes écoutent encore des albums entiers, bien sûr, mais je ne pense pas que tout le monde le fasse encore.

Pop&Shot : La nature a toujours été comme un personnage de plus dans ton écriture : rivières, montagnes, tempêtes, oiseaux, neige et feu. Si tu ne pouvais plus vivre entourée de nature, penses-tu que ton écriture changerait, ou est-ce simplement une part de ton éducation ?

Alela Diane : Je crois que la nature est aussi un endroit où je vais dans ma tête. J’ai grandi dans un lieu qui en regorgeait, donc une partie vient du fait d’avoir évolué dans le monde naturel, de le voir quand je voyage, et de me rappeler ce qu’on ressent. Je vis en ville, à Portland, dans l’Oregon, mais j’ai un grand jardin avec des arbres devant ma fenêtre, et j’ai toujours accès à la nature.

J’écris souvent sur le passé, sur différents personnages ou sur moi-même, et je pense que mes descriptions par défaut puisent dans les éléments naturels.

Pop&Shot : Tu es attirée par eux. Ils font partie de ton écriture et de ta musique ; tout ça est très organique. Quelle chanson, écrite par quelqu’un d’autre, te suivra pour toujours ?

Alela Diane : Je suis une grande fan de Neil Young. « Comes a Time » est une de mes préférées en ce moment. Il y a tant de bonne musique, mais quand je pense aux chansons plus anciennes, Neil Young est probablement l’un de mes artistes numéro un.

Pop&Shot : Y a-t-il une chanson que vous écoutez en famille ?

Alela Diane : On écoute plein de chansons en famille. Laisse-moi réfléchir… On aime beaucoup un disque de William Onyeabor. C’était un musicien nigérian de synthés dans les années 1970. Ses disques sont super, et les filles adorent celui-là. C’est vraiment sympa à écouter dans la cuisine.

Pop&Shot : La dernière fois, tu disais que tu ne lisais pas assez. As-tu lu récemment un livre qui t’a fait réfléchir ?

Alela Diane : Oui ! Je viens de lire À l’est d’Éden de John Steinbeck.

Pop&Shot : Juste avant son adaptation à l’écran !

Alela Diane : Je ne savais même pas qu’il y avait une série. J’avais lu le livre il y a longtemps, probablement dans ma vingtaine. Quand mon batteur Danny et moi étions en tournée sur la côte Est des États-Unis, je lui ai dit : « Danny, j’ai À l’est d’Éden. Je vais le lire. » Il m’a répondu : « Pas possible ! C’est le livre que j’ai emporté en tournée. » On a fini par faire une petite compétition de lecture discrète. Il l’a fini avant moi, mais c’est un livre formidable. Pour cette tournée, j’ai apporté Les Raisins de la colère.

Steinbeck me fascine à cause de mes origines, du paysage californien et de ces vieilles histoires. Ma famille faisait partie des premiers colons, du côté de la vallée de Salinas, alors c’est fascinant de lire ces récits. À l’est d’Éden est un livre incroyable.

Pop&Shot : Si tu devais recommander un livre à quelqu’un qui vient de découvrir ta musique, ce serait lequel ?

Alela Diane : Un livre ? Oui — lisez À l’est d’Éden.

Alela Diane par Alexia Arrizabalaga
Alela Diane par Alexia Arrizabalaga

Pop&Shot : Tu as déjà révélé que tu avais une énorme collection de dentelle ancienne. Je dois te demander : qu’est-ce qui a déclenché cette obsession très particulière ?

Alela Diane : J’étais une fervente adepte des friperies au début des années 2000, et j’en trouvais toujours pour presque rien. Aujourd’hui, toute cette culture de la fripe est gâchée, parce que tout le monde revend des choses sur internet, via Instagram.

Ces bottes que je porte viennent d’une friperie, il y a 20 ans, et elles sont toujours en parfait état.

Pop&Shot : Après avoir fait cet album de façon si spontanée et collective, y a-t-il une autre expérience musicale que tu aimerais tenter ?

Alela Diane : Je pense que je veux simplement continuer à me pousser comme auteure et continuer à écrire des chansons que j’aimerais entendre, des chansons qui font du bien. J’ai recommencé à écrire, ce qui fait du bien, et j’espère faire un autre disque d’ici peu.

Pop&Shot : Il te reste quatre chansons entières qui n’ont pas fini sur l’album, donc elles devront trouver un foyer quelque part. Tu nous as offert sept albums et 23 ans d’écriture, une maison victorienne excentrique, deux chats, un chien, des oies et une impressionnante collection de dentelle ancienne. Quel est le prochain chapitre de l’univers d’Alela Diane que nous n’avons pas encore vu ?

Alela Diane : Ce chapitre-ci a impliqué plus de tournées que ce que j’avais fait depuis 15 ans. J’essaie de comprendre ce que ça fait : voyager et vivre deux vies, être à la maison avec ma famille et être sur la route. Ce sont deux expériences très différentes. J’imagine que ce que j’écrirai ensuite parlera d’essayer de réunir ces deux expériences.

Quand les tournées se calmeront, je passerai du temps à la maison. J’habite dans une super maison, je vais traîner, passer du temps avec mes enfants, écrire quelques chansons et probablement faire un autre disque. J’espère que ça ne prendra pas trop longtemps.

Pop&Shot : Je t’ai vue l’année dernière, donc on ne tardera pas à se revoir. Et comme tu aimes le vin, je t’attendrai dans la région viticole ! Ce fut un plaisir, comme toujours. Merci infiniment pour ton temps.

Alela Diane : Merci, merci !


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