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Kneecap (Mo Chara, DJ Provai et Moglai Bap) par Tom Beard
Kneecap (Mo Chara, DJ Provai et Móglaí Bap) par Tom Beard

Impossible d’y échapper ces derniers mois : Kneecap s’impose comme l’un des groupes les plus bruyants et affûtés de la scène actuelle. Avec Fenian, le trio nord-irlandais signe un disque plus vaste et plus structuré qu’il n’y paraît au premier abord. Derrière l’énergie et les morceaux taillés pour le live, l’album déploie une palette sonore élargie, entre rave, trip-hop et expérimentations électroniques, tout en affirmant une ligne politique toujours plus frontale.

Dans la continuité de Fine Art (2024), Fenian marque une étape : celle d’un groupe qui ne se contente plus de provoquer, mais qui organise son propos. La réappropriation du terme “Fenian”, longtemps utilisé comme insulte, devient ici un fil rouge. C’est un geste à la fois identitaire et politique, qui traverse des morceaux oscillant entre satire, confrontation directe et moments plus introspectifs. Entre chaos et écriture plus dense, Kneecap gagne en ampleur sans perdre son mordant.

À Paris, c’est dans un hôtel chic à deux pas de Montmartre que Mo Chara, DJ Provai et Móglaí Bap donnent rendez-vous. Étendus sur des canapés aux tissus épais, ils enchaînent poignées de main, sourires larges et blagues instantanées. L’échange commence avant même d’avoir commencé, car avant d’entrer dans le vif du sujet, le groupe et la journaliste se perdent dans une longue conversation sur la meilleure manière d’imiter un accent irlandais…

Pop’n’Shot : C’est impossible de dire « Smugglers and Scholars » sans imiter votre accent. 

Mo Chara (Kneecap) : (rires) Oh ! Bien joué, il est bon ton accent irlandais. Le secret, c’est de retirer le H après le T et de faire une intonation qui monte à la fin de ta phrase : « Tank yoU » 

Pop’n’Shot : Ouais j’ai remarqué ça… Tank YoU !

Mo Chara : Ouais, voilà très bien. Nous, dans le nord, on prononce pas le T non plus, on met un F à la place. Fank yoU. 

DJ Provai (Kneecap) : Ank YOu ! (Rires)

Mo Chara : Parfois, en interview, je m’oublie et je prends un accent australien ! 

Pop’n’Shot : Good day, mate ! 

Mo Chara, Dj Provai : Good day, mate !!! 

Móglaí Bap débarque dans la salle en tapant du pied et se jette dans le fauteuil. 

Pop’n’Shot : On commence ? 

Mo Chara : Allez ! 

Pop’n’Shot : Un, deux, trois ! Comment on dit en irlandais ? 

Móglaí Bap (Kneecap) : Aon, dó, trí. 

DJ Provai : Un, deux, trois.

Pop’n’Shot : Comment vous décririez votre album en quelques mots? 

Mo Chara : En quelques mots ? Impossible ! On est irlandais, on peut pas contenir une idée en quelques mots, on parle trop. On peut faire cent mots ? 

Pop’n’Shot : Oui. Les français sont pareils. 

Mo Chara, DJ Provai et Móglaí Bap, en choeur : en quelques mots… Ils soufflent. 

DJ Provai : Explosif ! (Rires) Profond ! 

Mo Chara : Je sais pas, je suis trop mauvais à ce jeu. On préfère laisser les gens se faire leur propre analyse du projet. Avec Kneecap, on veut pas se cantonner à quoique ce soit. 

Pop’n’Shot : Question suivante, celle-là elle marche pas, c’était un crash test. Donc cet album s’appelle Fenian. Ce n’est pas le premier projet qui contient ce mot, puisque vous aviez déjà la chanson « Fenian Cunts ». Qu’est-ce qui vous a poussé cette fois à construire tout un album autour de cette identité ? 

Móglaí Bap : « Fenian Cunts » était une chanson qui s’inspirait de cette insulte qu’on balance aux militants irlandais depuis plusieurs décennies. Le terme Fenian est un terme qui vient du folklore du pays, des soldats irlandais, qui a été détourné en terme injurieux. C’est un mot que beaucoup de gens se sont réappropriés et veulent se débarrasser de cette image de sauvage, de malpropre qui lui a été associé. C’est une vision colonisatrice, ça. Et récupérer ce mot, c’est très important pour la population irlandaise, c’est récupérer ce qui nous appartient. 

Pop’n’Shot : Et sur l’album, c’est Fenian au singulier. Pas au pluriel. Pourquoi ? 

Móglaí Bap : Belle observation, bien joué. 

Mo Chara : Merde, je sais pas. 

Pop’n’Shot : Je vous ai coincés là, hein ? (Rires) Pardon, je me suis rendue compte de ce détail quand Moglai Bap répondait. 

Mo Chara : (rires) en fait, en général, Fenian est généralement utilisé au singulier, comme un adjectif. Il arrive avant un autre mot : Fenian bastards, fenian cunts. 

DJ Provai : Et l’origine du mot vient de « guerrier »…

Mo Chara : En vrai, on y a pas réfléchi à ce point… (rires) 

Pop’n’Shot : Sur le morceau « Smugglers and Scholars » —

Móglaí Bap : excellent l’accent ! 

Pop’n’Shot : Merci, c’est euphorique ! (Rires) Il y a un sens historique très fort et d’appel à l’action collective. Est-ce que c’est par besoin de garder l’Histoire en vie ou c’est pour faire un parallèle avec ce qu’il se passe dans le monde aujourd’hui ?

Mo Chara : L’idée originelle du morceau était de se moquer de cette vision de l’Irlande que le monde extérieur peut avoir. On a beaucoup d’intellectuels, scientifiques, littéraires, mais il y a aussi ce stéréotype sur les irlandais qui sont considérés stupides, principalement aux États-Unis ou en Angleterre. Pendant les Troubles, tout le monde pensait que le pays était « Cauldron and Clover » (chaudron et trèfles)  et on a joué sur les mots avec « Smugglers et Scholars » (dealers et intellectuels).

Móglaí Bap : En Amérique, principalement les descendants d’immigrés irlandais, ils ont une vision très distordue de ce qu’est l’Irlande. Les gens imaginent des lutins, des arc-en-ciels et qu’on vit tous dans des petits cottages. 

DJ Provai : il y a eu aussi une campagne de propagande ! 

Mo Chara : Leproganda ! 

DJ Provai : En Angleterre, ils nous représentaient comme des singes qui boivent de la bière, très agressifs. C’était même dans les journaux britanniques. On nous représentait comme des sauvages pour justifier ce qu’ils faisaient au peuple irlandais. Tu regarderas, c’étaient des images atroces. 

Pop’n’Shot : Aujourd’hui, l’Irlande est très idéalisé, il y a une concentration qui est faite dessus. Ça se remarque sur les réseaux sociaux, dans les séries, cette vision américanisé du pays. Comment on navigue entre l’identité irlandaise et cette vision fantasmée ?

Móglaí Bap : Je vois très bien ce que tu veux dire, c’est une vision très américaine. Ils sont incapables de comprendre le quotidien. Ils imaginent qu’on vit dans une chaumière avec le feu dans la cheminée. J’adorerais hein, mais c’est pas la réalité. 

Mo Chara : Fais ce que tu veux !

Pop’n’Shot : Je pense pas qu’il y fasse bien chaud en hiver par contre…

Móglaí Bap : C’est surtout illégal maintenant, parce que les matériaux utilisés pour les construire étaient très mauvais pour l’environnement. 

Mo Chara : De quoi ? Les chaumières ? Mais non…

Pop’n’Shot : De toute façon, je l’ai toujours dit : rien de mieux qu’un HLM ! (Rires) Vous savez, en préparant cette interview, je me suis rendue compte que j’avais interviewé beaucoup d’artistes de République d’Irlande, mais pas d’Irlande du Nord et — 

Mo Chara : Oh c’est génial ! 

Móglaí Bap : Qui ?

Pop’n’Shot : Fontaines D.C., Sprints, euh….

DJ Provai : J’ai compris Prince ! 

Pop’n’Shot : Bien sûr, Prince, le roi de la funk de Minneapolis, du comté de Galway. (Rires)

Móglaí Bap : Il est mort ?

Mo Chara : Oui, il y a dix ans. 

Moglai Bap : Oh non… 

Pop’n’Shot : On parle du même Prince, hein ? 

Mo Chara : Oui…. Prince Andrew. 

Pop’n’Shot : Lui, il devrait être mort ! (rires) 

DJ Provai : Sinéad O’Connor s’est battu avec lui. 

Pop’n’Shot : oui, elle en parle dans son livre ! Elle le décrit comme Dracula. 

Mo Chara : C’était un super artiste, mais il avait l’air impossible à vivre… Mon dieu, on est pas bons à l’exercice de l’interview tous les quatre… on est trop bavards, faut qu’on se foute en terrasse pour une bière (rires) !

Pop’n’Shot : Ahem ! Oui ! Je voulais justement vous parler du film Kneecap réalisé par Rich Peppiatt. C’est comme ça que je vous ai découverts en 2024, comme la plupart de votre public non-irlandais, j’imagine. C’est un point très important dans votre carrière. Un artiste vit autant grâce à sa musique, que grâce à l’image qu’il véhicule. Vous voyez le film comme une extension de votre musique ou un espace séparé où vous avez pu raconter votre histoire différemment ? 

Mo Chara : Eh ben, c’est difficile de dissocier le film de nous, vu que le film s’appelle littéralement Kneecap ! Mais c’est une version romancée de qui sont nos personnages de scènes. On joue des extensions de nous-mêmes. Heureusement, le film s’est avéré pas si mal. La plupart des biopics sont vraiment très mauvais et on rejoue en boucle les passages glorieux, mais on garde sous silence les périodes plus sombres, plus réalistes que les artistes traversent. On aurait pu être connus comme ce groupe qui a ce film de merde à leur nom, comme Prince.

Móglaí Bap : Il a fait un film ? 

Pop’n’Shot : Trois même. 

Móglaí Bap : Wow. Ils sont si mauvais que ça ?

Mo Chara : Il joue dans les trois ? 

Pop’n’Shot : Ouais ouais, mais bref ! 

Mo Chara : Oui, du coup pour répondre à la question : Kneecap le film est très connecté à notre réalité, encore aujourd’hui. Il raconte notre histoire, celle des chansons ! Beaucoup des histoires du film sont inspirées de nos chansons et des nos vraies expériences. C’est un beau mélange de tout ça. 

Fenian - Kneecap - disponible le 31 mai
Fenian – Kneecap – disponible le 31 mai

Pop’n’Shot : En dehors de la dimension cinématographique, il y a une importance grandissante sur les visuels d’un artiste, avec les réseaux sociaux, les clips, etc. Est-ce que ça influe votre manière de concevoir votre musique ? 

Mo Chara : Hmm… Non. 

Pop’n’Shot : Je peux développer mon propos. 

Mo Chara : Vas-y, en fait. 

Pop’n’Shot : C’est plus une sensation qu’un fait. En soit, tout le monde a une caractéristique qui fait qu’on nous reconnait, mais quand tu deviens un artiste, ça devient une signature, un logo. Chappell Roan et ses cheveux roux, Prince et le violet, Freddie Mercury et la moustache et sa veste jaune… Et je me demandais si avec la pression des réseaux sociaux et en devenant de plus en plus connus, ça affectait l’élaboration de l’image de Kneecap ? Si vous vous sentiez obligés de vous en créer une ? 

Mo Chara : Bonne question ! C’est pas vraiment ce à quoi on pense pour être honnête. On ne fait pas des choix en fonction d’une certaine image ou d’un visuel. Si une chanson naît d’un moment alors c’est que ça avait besoin d’arriver. Il y a des chansons qu’on a écrit pendant qu’on préparait Fenian qui ne figurent pas sur l’album, mais c’est parce que le moment dans lequel elles ont été conçues est passé et elles nous paraissaient obsolètes. L’image est importante pour un artiste, pour être identifié, ça c’est sûr et on le comprend, mais on se concentre sur d’autres choses. L’image te confine à une boîte et c’est à l’opposé de ce que l’on veut être. 

DJ Provai : Pour rebondir ce que tu dis, tu parlais de Freddie Mercury et de sa moustache, mais elle est arrivée plus tard dans sa carrière. 

Mo Chara : Qu’est-ce qui est arrivé en premier ? La musique ou la moustache ? (rires)

DJ Provai : Mais le truc, c’est qu’effectivement, un jour il a débarqué sur scène avec une moustache et une veste jaune et les gens ont gardé cette image de lui. C’est presque une vision posthume. Et si les gens s’y sont accrochés, c’est sûrement parce que c’était un bon choix de sa part, mais un artiste finit toujours par dépasser l’image. 

Mo Chara : T’es plus qu’une cagoule !  

Pop’n’Shot : Et qu’est-ce qui a changé le plus dans votre approche de la musique depuis vos débuts en 2018 ? 

Móglaí Bap : Oh ! On voulait un son plus mature, même par rapport à Fine Art. Dan Carey a produit Fenian, il a travaillé avec Fontaines D.C., Wet Leg et d’autres encore. Notre collaboration a permis à cette envie de voir le jour. Dan a des sons très complexes, avec des synthétiseurs, et son approche de la musique correspondait à la nôtre. Aussi, au niveau des paroles, je pense qu’il nous a permis de nous épanouir mieux, et d’apporter cette maturité à notre écriture. 

Kneecap (Mo Chara, DJ Provai et Moglai Bap) par Tom Beard
Kneecap (Mo Chara, DJ Provai et Móglaí Bap) par Tom Beard

Pop’n’Shot : Nous sommes donc dans une période où les réseaux sociaux sont prédominants dans le monde. Comment on vit le fait d’être artiste constamment observé, tout en étant vous mêmes des consommateurs qui observent ? 

Móglaí Bap, en sifflant : Woaaah, bien joué.

Mo Chara : T’as besoin de plus de temps pour qu’on continue cette interview! Wow, euh…  ça demande de la réflexion ! C’est canoniquement épuisant comme rythme ce rapport aux réseaux sociaux aujourd’hui, mais dans tous les cas, oui, tu dois te vendre sur les réseaux sociaux pour exister. Je pense que plus tu gagnes en succès, plus tu perds en liberté ou en paix et silence, disons. C’est à double tranchant cette position : pour tout le positif qui t’arrive, tu dois te préparer à du négatif, de l’inconfort.

Móglaí Bap : Et en même temps, la raison principale pour laquelle Kneecap en est là où il est aujourd’hui, c’est grâce aux réseaux sociaux. On ne passait pas à la télé, on ne passait pas à la radio. On a dû chercher notre propre manière de créer du lien et d’aller chercher la connexion avec les gens. On a créé une communauté sur WhatsApp, le canal Instagram… Mais je dois l’avouer, ça peut être chiant les réseaux sociaux en permanence. Mais ça a été important pour les plus petites communautés comme la nôtre de pouvoir prendre contact comme ça.

Pop’n’Shot : Comment vous voyez l’évolution de l’irlandais dans votre musique à mesure que le public devient de plus en plus international ?

Móglaí Bap : Je pense que parce que peu de gens parlent l’irlandais, les gens connectent avec l’énergie derrière le projet même s’ils ne comprennent pas tout. Parce que même en Irlande, tout le monde ne parle pas irlandais. Avec Kneecap, on a créé cette atmosphère qui met les gens à l’aise. Dans ce monde, on part du principe que l’on doit tout comprendre, que c’est une nécessité, mais c’est pas forcément vrai, surtout en musique. On est pas obligés de comprendre quelque chose pour l’apprécier. Il n’y a pas que la musique en anglais. C’est pour ça qu’on est allés au Japon, ils nous aiment beaucoup et pourtant ils nous comprennent pas forcément. Beaucoup de gens que j’y ai rencontré ne parlaient même pas anglais, alors l’irlandais on s’assoit dessus, mais ça ne les a pas empêchés de passer un bon moment au concert et de revenir.

Mo Chara : C’était quoi la question déjà ? L’évolution de la langue dans notre musique ? L’idée c’est que tu fais de la musique pour toi, pas pour les autres. Au moment où tu commences à faire de la musique pour les autres, t’es foutu.

Pop’n’Shot : Et c’est quoi la chose la plus fenian que vous ayez jamais fait ? 

Mo Chara : J’ai joué James Connolly dans une pièce de théâtre à l’école !

Móglaí Bap : J’ai bu 12 ou 14 pintes de Guinness avec Liam Cunningham.

DJ Provai : Euh…

Mo Chara : La chose la plus Fenian qu’il ait jamais fait c’est de prendre son temps pour répondre !

Fenian sort le 1er mai et le groupe sera de passage à Paris le 20 novembre prochain au Zénith de Paris.

 


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Karla Chubb de Sprints @Pénélope Bonneau Rouis
Karla Chubb de Sprints @Pénélope Bonneau Rouis

Le 8 janvier 2024, les enragé.es de Sprints débarquaient avec un nouvel album, profondément punk intitulé Letter to Self. Une petite bombe abrasive et  brute de décoffrage comme on en trouve trop peu ces temps-ci. De passage à Paris pour assurer la promotion du successeur d’A Modern Job, Karla Shubb, chanteuse et leader de la formation a accepté de répondre aux questions de Pop&Shot. On en a profité pour parler représentation de la femme dans le rock et le punk, Ari Aster, de droits des femmes en Irlande, de création mais aussi de dépasser sa timidité pour jouer en live. Rencontre.

Pop&Shot : Bonjour Karla, pour commencer, peux-tu nous décrire cet album en quelques mots? 

Karla Shubb – Sprints : assez cru, émotif et cathartique. Notre musique est assez autobiographique. On parle de nos expériences, de nos vies et de nos proches. C’est très interpersonnel et honnête.

Si tu ne vois pas de gens comme toi dans les médias, c’est facile de te dire que c’est pas possible pour toi d’y arriver

P&S : L’album s’appelle Letters to Self, que voudrais-tu te dire ? 

Karla Shubb – Sprints : J’y ai pensé un peu sous cet angle : j’aime beaucoup l’idée d’être un produit de son environnement. Si tu as grandi en voyant ou en vivant des difficultés, si tu ne vois pas de gens comme toi dans les médias, c’est facile de te dire que c’est pas possible pour toi d’y arriver. Particulièrement dans une industrie dominée par les hommes, tout en essayant de comprendre son identité, sa sexualité en Irlande qui a mis longtemps avant de devenir progressive. C’était difficile d’accepter que ces accomplissements  étaient également possible pour moi. Donc en les posant sur le papier, en chanson, partager mes émotions, mes insécurités est la seule manière d’aspirer à aller mieux. Les gens peuvent s’y reconnaitre et le poids est partagé.

On a quand même grandi avec ces magazines musicaux où sur les 100 meilleurs guitaristes, un seul et encore, est une femme.

P&S : Tu as dit dans une autre interview qu’être une femme sur scène, ça signifiait  que tu devais être « 10 fois meilleure » que qu’un homme sur scène et pour autant n’avoir que la moitié de reconnaissance. Est-ce que tu ressens toujours cela aujourd’hui ? 

Karla Shubb- Sprints :  Même si ça va mieux aujourd’hui et que l’on reconnait de plus en plus le talent de musiciennes, on a quand même grandi avec ces magazines musicaux où sur les 100 meilleurs guitaristes, un seul peut être, est une femme et encore. C’est tellement internalisé. Et je dis souvent que je joue contre la montre, j’ai jusqu’à 30 ans avant qu’ils n’essayent de me mettre à le retraite. Donc il me resterait trois bonnes années. Et cette idée, je ne me la suis pas mise en tête toute seule. Il y a quelqu’un ou quelque chose qui me l’a fait croire. Donc, j’ai ce complexe où je me sens obligée de prouver à tout prix que je suis bonne musicienne. Je dois justifier tout ce que j’ai fait sur l’album. Je vois les mecs du groupe être crédités sur des choses que j’ai faites. Et c’est mon propre groupe ! Les médias partent juste du principe que c’est le guitariste qui a fait tel solo. Il y a encore beaucoup de choses à faire.

On devrait construire et établir nos communautés plutôt que de brûler nos villes.

P&S : Tu as dit que le punk revenait. C’était aussi un genre dominé par les mecs et aujourd’hui de plus en plus de femmes en font. 

Karla Shubb – Sprints: Je pense que le punk est quelque chose qui est née d’une difficulté, d’une résistance. Il y a une montée des émeutes et des rébellions dans le monde parce qu’il y a tellement de frustration. Et la meilleure manière de l’exprimer pour nous, c’est de faire de la musique. On devrait construire et établir nos communautés plutôt que de brûler nos villes. Et je pense que les femmes en particulier, ressentent cette oppression pendant très longtemps et les femmes en Irlande n’ont eu accès à l’avortement qu’il y a quatre ans. Et encore aujourd’hui, il y a des hôpitaux qui le refusent. Il y a une vraie crise de classe entre celles qui y ont accès et celles qui n’y ont pas accès. Il y a beaucoup de choses qui nous énervent et j’ai de la chance d’avoir eu la musique pour l’exprimer.

P&S : Dans ta musique, tu répètes souvent les mêmes phrases. Qu’est-ce que ça signifie ? 

Karla Shubb – Sprints:  La répétition c’est un super outil. Plus tu le dis, plus cela emphase ton propos et tu remarques mieux le sens de la phrase. Il y a plusieurs couches à certains propos et la répétition est un marqueur de rythme que j’utilise un peu inconsciemment. C’est comme un mantra que je me répète. Si je le dis suffisamment peut-être que je finirai par y croire.

SPRINTS - HEAVY (OFFICIAL VIDEO)

P&S : Et quel est ton sentiment quand tu es sur scène ? 

Karla Shubb- Sprints :  Je pense que quand tu es sur scène et que tu joues un nouveau morceau, c’est un peu flippant. On a pas encore eu l’occasion de jouer notre dernier single par exemple et je sais que ça va être particulièrement flippant parce qu’il y a beaucoup d’émotions dans ce morceau. Ça va être très cathartique mais c’est cette énergie que l’on adore quand on joue. On dirait une communauté, surtout si on doit répéter des phrases et que les gens chantent avec nous. C’est dans ces moments que tu réalises que la chanson n’est plus qu’à toi et que chacun y trouve son interprétation.

P&S : Vous avez enregistré cet album dans la Vallée de La Loire ?

Karla Shubb- Sprints :  Oui, dans une ferme aménagée en studio, à une heure de Nantes. Notre producteur voulait vraiment enregistrer un album là-bas. Le propriétaire du studio a tout appris avec Steve Albini. Il a appris des meilleurs et son studio était incroyable, le même que celui que les Rolling Stones utilisaient. Le lieu était génial aussi, au milieu de nulle part et ça faisait du bien de s’éloigner de Dublin et de ne faire que de la musique pendant 12 jours.

Le punk, c’est tellement d’émotions qui se mélangent, ça ne devrait pas être parfait.

P&S : Votre précédent EP, lui,  a été enregistré live.  Comment ça s’est passé ?

Karla Shubb- Sprints :  Oui, généralement quand les groupes enregistrent leur albums, chacun enregistre sa partie dans son coin et on assemble tout à la fin. Et quand on travaillait avec Dan Fox, il nous a proposé de tout enregistrer en même temps donc, c’était pas toujours parfait. C’est ce qui a rendu le processus très naturel et plus authentique. Surtout que le punk, c’est tellement d’émotions qui se mélangent, ça ne devrait pas être parfait. Les imperfections sont même devenus notre partie préférée de certains morceaux.

P&S : L’album est très énervé mais le dernier morceau est très calme. Comme pour changer radicalement d’atmosphère avant la fin …

Karla Shubb- Sprints :  On voulait un clap de fin, comme dans un film. Jack et moi, on adore les films d’horreur, comme ceux d’Ari Aster. Les films psychologiques, tellement intenses et on voulait que l’album ait cette ambiance. Donc ce dernier morceau, c’était comme le générique de fin. Le calme après la tempête. C’est un peu la raison pour laquelle j’ai écrit cet album, pour accepter tout ce qui m’est arrivé, et comment je ressens le monde. J’ai trouvé des choses géniales, avec des gens géniaux. Il y a eu des périodes de ma vie où je n’allais pas bien du tout et je ne suis plus du tout dans cet état d’esprit aujourd’hui. C’est ce que j’exprime dans cet album. La lumière au bout du tunnel anxieux.

SPRINTS - SHADOW OF A DOUBT (OFFICIAL VIDEO)

P&S : Dans tes influences, tu cites beaucoup, Jehnny Beth et tu dis que tu te reconnais dans son comportement timide dans la vraie vie et son énergie sur scène.

Karla Shubb- Sprints :  Oui, je l’adore. Je suis très timide et j’ai dû travailler un peu pour l’être moins. En tournée, les autres sont beaucoup plus à l’aise pour discuter avec des gens, moi je reste dans mon coin parce que je suis socialement drainée on va dire. Mais quand tu es introvertie, tu deviens une personne complètement différente sur scène. Tu t’en fous presque de ce que les gens pensent de toi et les gens ont payé pour être là donc autant leur offrir un show mémorable.

P&S : Allez et une dernière question, comment est-ce que tu découvres de nouveaux artistes ?

Karla Shubb – Sprints:  je galère un peu à vrai. Quand j’étais petite, j’achetais des magazines, j’écoutais la radio et je découvrais de nouveaux artistes comme ça. Maintenant, même si tu as les plateformes et les algorithmes, il faut quand même que tu fasses le choix d’aller chercher de nouvelles choses. Donc je continue de regarder dans les magazines ou en ligne. Et c’est un peu pour ça qu’on est très influencés pas le rock 90s où c’était plus facile de découvrir des artistes finalement.

Interview : Julia Escudero et Pénélope Bonneau Rouis


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