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Warren Beatty dans "Bonnie and Clyde" (1967) d'Arthur Penn
Warren Beatty dans « Bonnie and Clyde » (1967) d’Arthur Penn

Supposons que cet article soit autant un hommage qu’une satire et que soudainement le female gaze reprenait les codes du male gaze le temps d’une chronique. Plutôt que de parler d’une bimbo, on s’intéresserait à son pendant masculin, le himbo. On choisirait un bel acteur à l’air nigaud, chemise toujours ouverte, le visage bien en face de la caméra sur chaque prise, l’oeil est bleu, évidemment, le nez est en trompette, presque enfantin. Le débit est plat, mais le charme, lui, est entier, assumé sans être ouvertement racoleur. Il est conscient, il sait que, quoiqu’il fasse, il séduit. On pourrait même parler de séducteur compulsif, a ladies man. Mesdames et Mesdames : Warren Beatty.

Himbo : Nom commun, masculin, singulier (noble)

C’est en 1988 que le terme « himbo » apparait pour la première fois. Mot-portemanteau des termes « him » (lui) et « bimbo », il a été pensé par Rita Kempsey, critique chez le Washington Post. Pour faire simple, un himbo se reconnait selon quatre principes sacrés : il est musclé, beau, stupide et respectueux des femmes. Non, aucune once de malice ou de méchanceté ne doit venir rider ses traits du visage ou tendre ses biceps. Il doit être gentil sans arrière pensée, ni motif. Sa présence dans les films et séries de ces trente/quarante dernières années offre une autre manière d’être désirable que les archétypes virils hérités du cinéma classique. Le himbo ne fait pas peur, il fait même franchement rigoler.

Parmi les himbos les plus marquants (selon mes critères hautement exigeants), on peut penser à George de la Jungle, Joey dans Friends, Kronk dans Kuzco, l’Empereur Mégalo, Tom Selleck dans Magnum, James Marsden dans Sugar and Spice, et beaucoup d’autres. On peut bien parler de Barry Lyndon et donc de son interprète Ryan O’Neal, même si c’était loin d’être un gentil gars, mais dont la blondeur, le sourire niais et le besoin de montrer ses abdos dans tous ses films, font de lui une anomalie dans le Himboverse, et lui font… oui, gagner sa place haut la main quand même (jusqu’en 1979 uniquement).

Le problème avec les himbos contemporains, c’est qu’ils savent déjà qu’ils sont des himbos. Le concept est devenu un costume. Je préfère les proto-himbos, ceux qui existaient avant que le mot ne les invente. Pour cela, on pourrait carrément citer Cary Grant dans Bringing Up Baby et Henry Fonda dans The Lady Eve. Mais surtout, bien avant que le mot « himbo » n’existe, Hollywood avait déjà conçu un spécimen très particulier. Il ne montrait jamais son torse, séduisait sans effort apparent, et passait sa carrière entière à jouer le personnage principal de la vie de tout le monde. Il s’appelle Warren Beatty.

UN JAMES DEAN MANQUÉ ?

Warren Beatty s’impose à Hollywood dès le début des années 60. Dressé d’abord comme la fière relève de James Dean, l’illusion ne durera qu’un temps, sur deux films tout au plus. S’il possède le même type de charme et de marmonnement que l’acteur décédé en 1955 et autre Marlon Brando, il lui manque la noirceur de ces deux-là. Son oeil est trop lumineux, le regard recherche trop l’approbation de la camera et sa rigidité corporelle se fait un peu trop sentir. Le crime n’est pas très grave, puisqu’il interprète dès lors l’archétype du himbo.

Son premier rôle au cinéma est prestigieux. Il a 23 ans, désespéré de vouloir être plus que le frère cadet de Shirley MacLaine, et le voilà à l’affiche de Splendor In The Grass d’Elia Kazan, avec Natalie Wood. Le fantôme de James Dean, qui a collaboré avec les deux respectivement sur East Of Eden et Rebel Without A Cause, se fait ressentir. Sa performance y est saisissante, il y est résolument beau, le cil long, la dent blanche et la fossette creusée. Mais surtout, le film aborde déjà un sujet qui lui tiendra profondément à cœur tout au long de sa carrière : l’hypocrisie sexuelle.

De Marlon, il aura la même réputation de séducteur invétéré et que partout où il passe, c’est limite si on ne s’évanouit pas de désir et d’admiration. On dit dans certains (quasiment tous) articles de presse à son sujet, que son corps est un rite de passage (consenti par les deux partis) pour les femmes d’Hollywood et des alentours… mais ne nous arrêtons pas là-dessus, ça ne nous regarde pas spécialement. Ce qui nous intéresse nous, c’est la naissance du himbo.

Warren Beatty : Le Himbo ultime ?

Warren Beatty dans "The Parallax View" d'Alan Pakula
Warren Beatty dans « The Parallax View » d’Alan Pakula et son expression faciale signature

Là où le male gaze classique fragmente le corps féminin (jambes, poitrine, bouche, cheveux, etc.), un Beatty reste étonnamment intact à l’écran. Pas un seul film le fait arborer le costume de himbo réglementaire : short moulant et torse nu. Ça ne l’a pourtant pas empêché de devenir l’un des plus grands sex-symbols de la décennie (un mastodonte vraiment, parait-il). On pourrait donc dire que le female gaze des années 70, en pleine émergence avec la libération sexuelle, n’obtient jamais réellement le corps masculin, mais pour l’instant seulement la permission de le désirer.

Ce qui définit Beatty comme un himbo, c’est qu’il joue toujours un gentil séduisant, dépassé par les événements qu’il croyait maitriser. Il n’y a qu’à voir le drame politique The Parallax View d’Alan Pakula. L’air est constamment confus, perplexe, la bouche constamment entrouverte, comme pour laisser échapper un « eeeeuuuhhh… » silencieux. Beatty s’inscrit à l’opposé d’un autre géant, Jack Nicholson, qui, lui, ne sera jamais identifiable comme un himbo et qui excelle dans les rôles de « méchant » et d’aliéné. L’aliénation d’un Beatty s’opère par son propre système de pensée déconnecté du schéma classique plutôt que d’une société qui essayerait de l’écraser. Il s’oppose également à la supposée perfection d’un Robert Redford qui, même dans ses rôles d’outsider, n’est jamais benêt, jamais dépassé, toujours conquérant.

En fait, c’est simple. Warren Beatty est peut-être le seul sex-symbol hollywoodien à avoir bâti son image non pas sur la domination, mais sur l’incapacité charmante à dominer. Dans Bonnie and Clyde, McCabe & Mrs. Miller comme dans Shampoo, Warren Beatty interprète toujours une variation du même personnage : un homme persuadé qu’il finira par trouver sa place dans un monde qui lui échappe. Son personnage détonne, et sans savoir l’exprimer autrement que par des ricanements embarrassés et des regards fuyants, tente d’appartenir. Shampoo pousse cette logique à son paroxysme. George Roundy croit avoir compris la révolution sexuelle, alors qu’il n’en est que le produit. Esclave de ses désirs autant que de ceux des autres, il erre dans un Los Angeles qui s’apprête à élire Nixon, incapable de distinguer la liberté de l’hypocrisie. Il faut savoir que Shampoo s’inspire en partie de Jay Sebring, coiffeur des stars hollywoodiennes et gros dragueur, assassiné avec Sharon Tate par la Manson Family le 9 août 1969. Un détail qui n’est pas anodin : le film se déroule en 1968, quelques mois avant cette rupture symbolique dans l’imaginaire américain, mais sort en 1975, après le scandale du Watergate qui précipite la chute de Nixon. George Roundy appartient donc déjà à un monde disparu. Il croit encore aux promesses de la révolution sexuelle alors que le rêve californien commence à révéler ses contradictions. Sorti la même année que One Flew Over the Cuckoo’s Nest, Dog Day Afternoon et The Stepford Wives, Shampoo participe à cette vague de films qui annoncent la fin d’un certain idéal des années 60 : la méfiance envers les institutions, la désillusion politique et le sentiment qu’une époque de liberté vient de se fissurer.

HEaven CAN WAIT : l’avènement du himbo

Warren Beatty dans "Heaven Can Wait" de lui-même
Warren Beatty dans « Heaven Can Wait » de lui-même : l’incarnation du Himbo à son paroxysme

Dans la carrière de Warren Beatty, il suffit de regarder sa première réalisation, Heaven Can Wait (1978), pour assister à la canonisation ultime du concept de himbo. Au scénario, on trouve Elaine May, qui réapparaitra un peu plus loin dans cet article. Le film raconte l’histoire de Joe Pendleton, un joueur de football américain qui meurt accidentellement et se voit offrir une seconde chance dans un nouveau corps. S’ensuivent une histoire d’amour, des tentatives de meurtre et une série de situations absurdes. Mais ce qui nous intéresse surtout, c’est que Beatty y incarne sa version la plus pure du himbo : gentil, sincère, persuadé de sa propre valeur sans jamais être menaçant.

Et c’est peut-être le plus grand paradoxe du personnage. Joe Pendleton est l’un des rares héros joués par Warren Beatty à obtenir ce que ses autres personnages n’auront jamais : une fin heureuse. [SPOILERS MULTIPLES] Ses personnages les plus célèbres sont souvent condamnés par le monde qui les entoure ou par leurs propres contradictions : Clyde Barrow meurt sous les balles, John McCabe disparaît dans la neige, Joe Frady est traqué jusqu’à la mort dans The Parallax View, Jack Reed s’éteint dans Reds, Jay Billington Bulworth est assassiné. [FIN DES SPOILERS] Le himbo, lui, survit. Parce qu’il n’a rien à prouver.

« Shampoo » de Hal Ashby (1975)

Je vais être honnête. Il y a quelques mois, je me suis lancée un défi : regarder tous les films de Warren Beatty. Enfin, « défi » est peut-être un grand mot : en soixante ans de carrière, il n’a tourné que dans vingt-trois films. C’est justement cette rareté qui m’a intriguée. Comment devient-on l’un des plus grands fantasmes d’Hollywood tout en étant presque absent des écrans ? Que devient une star quand elle choisit davantage la disparition que l’omniprésence ? Chez Beatty, il y a toujours cette étrange sensation d’attente : celle d’un acteur qui refuse presque la logique industrielle du star-system, préférant consacrer son temps libre à la politique.

ISHTAR : ANATOMIE D’UN ECHEC et d’Un fantasme féminin ?

Dustin Hoffman et Warren Beatty dans "Ishtar" d'Elaine May
En chanteurs ratés dans « Ishtar » d’Elaine May

Si le male gaze a longtemps consisté à transformer les femmes en surfaces de désir, Elaine May fait exactement l’inverse avec Warren Beatty : elle lui rend une intériorité, non pas en le rendant plus noble, mais plus ridicule. Partons d’un postulat volontairement radical : la différence majeure entre le désir masculin et le désir féminin, c’est que le premier aime humilier, posséder et chosifier ses fantasmes et le deuxième aime les humaniser. En gros. Imaginez donc le tableau. Nous sommes en 1987. Warren Beatty n’a pas tourné depuis six ans. Il sort de Reds, immense fresque historique récompensée aux Oscars, où il joue un journaliste communiste traversant la Révolution russe par amour pour Diane Keaton. Et le voilà qui revient… pour chanter faux dans une comédie d’Elaine May.

Aux côtés de Dustin Hoffman (Le Lauréat, Midnight Cowboy), Warren Beatty campe Lyle Rogers, un auteur compositeur aussi médiocre qu’obstinément convaincu de son génie, qui se retrouve, avec son meilleur ami, au beau milieu d’un conflit géopolitique impliquant la CIA, des révolutionnaires et un émirat fictif en plein désert. Le reste appartient à la légende. Tournage interminable, ego surdimmensionnés, des centaines d’heures de rush, un budget qui dépasse les 50 millions de dollars pour seulement 14 millions au box-office : Ishtar devient le symbole de tous les excès d’Hollywood bien avant sa sortie. On oublie presque de parler du film.

Dustin Hoffman, Isabelle Adjani et Warren Beatty dans "Ishtar" d'Elaine May
Dustin Hoffman, Isabelle Adjani et Warren Beatty dans « Ishtar » d’Elaine May

Ishtar est un film où chacun semble jouer dans un film différent. Dustin Hoffman joue la farce et pointe constamment du doigt le ridicule de son personnage. Isabelle Adjani, elle, semble persuadée d’être dans un véritable thriller géopolitique et conserve un sérieux absolu. Warren Beatty choisit une troisième voie : il ne joue ni le clown ni le héros. Il joue un homme convaincu de son propre talent. Lyle ne sait jamais qu’il est ridicule et devient de ce fait encore plus drôle et touchant.

Réalisatrice, entre autres, de Mikey and Nicky, Elaine May porte un regard intéressant sur ses protagonistes masculins. Toujours sensible, elle ne cherche ni à les valoriser ni à les condamner. Ne vous attendez pas à les aimer, mais ne cherchez pas non plus à les haïr. Avec Ishtar, Elaine May formule presque une hypothèse de cinéma : que se passerait-il si l’on cessait de protéger la beauté de Warren Beatty ? Si on la soumettait enfin au ridicule ? Le résultat est jubilatoire. Parce que le film ne cherche jamais à humilier son play-boy. Il l’humanise. Warren reste beau, mais sa beauté cesse d’être une armure ; elle devient une qualité parmi d’autres, et certainement pas la plus intéressante. Le plus beau dans cette histoire est que M. Beatty lui-même refuse le rôle du beau-parleur. Il choisit Lyle, le plus effacé des deux, celui qui prend le vague avis des autres pour ses propres opinions tranchées. Comme s’il comprenait, après vingt-cinq ans passés à incarner le plus séduisant de la pièce, que le véritable luxe consistait aussi à disparaître un peu. Peut-être que le véritable scandale d’Ishtar n’était ni son budget ni son tournage chaotique. Peut-être était-il plus simple : Warren Beatty cessait enfin d’être Warren Beatty. Elaine May lui retirait, en un film, son aura de séducteur pour n’en garder que la tendresse, la vanité et la maladresse, à la manière d’un Robert Altman avec McCabe and Mrs Miller en 1970.

McCabe and Mrs Miller de Robert Altman
Méconnaissable dans McCabe and Mrs Miller de Robert Altman

La bimbo meurt, le himbo, non.

Le saviez-vous ? Au début du 20ème siècle, le terme « bimbo » était employé pour désigner un homme brutal et peu brillant. Ce n’est qu’au fil des décennies que le terme s’est déployé pour qualifier uniquement les femmes que l’on estime belles, mais idiotes et superficielles. Crime fatal.

J’aime penser que le himbo, comme la bimbo, est une forme de drag. Les deux exagèrent des codes associés à leur genre jusqu’à les rendre visibles : la beauté, la naïveté, la disponibilité, la séduction. Ils deviennent presque des commentaires ambulants sur ce que la société attend des hommes et des femmes. Mais la réception n’est jamais la même. La bimbo est un paradoxe permanent : elle est désirée et méprisée dans le même mouvement. Elle attire le regard masculin tout en étant punie pour l’avoir obtenu. Son apparence devient une preuve contre elle. La bimbo vient cristalliser malgré elle, le désir bestial, omniprésent de la gente masculine. Elle le perturbe autant qu’elle l’attire. Le himbo, lui bénéficie d’une forme d’immunité comique. On rit de lui, mais rarement contre lui. Il est ridicule sans jamais devenir une menace.

La bimbo incarne souvent un fantasme masculin qui dérange parce qu’il est associé à la possession : elle attire, elle provoque, en tout cas elle est accusée de provoquer. Le himbo, lui, appartient à un fantasme moins dangereux. Il est une distraction, une présence rassurante. L’homme veut conquérir son fantasme, tandis que la femme peut aimer voir échouer le sien. Il n’y a qu’à voir The Full Monty : le spectacle du corps masculin devient moins une démonstration de puissance qu’une célébration de vulnérabilité.

Une autre différence essentielle sépare la bimbo du himbo : la classe sociale. La bimbo est souvent associée à une forme de vulgarité populaire (la « cagole » dans le Sud de la France notamment) et son apparence devient rapidement un marqueur social. Le himbo, lui, traverse les classes sans perdre sa sympathie. La bimbo ne sera jamais reine d’Angleterre. Le himbo peut être prince, sbire, footballeur, enfant sauvage ou autre chanteur raté.

Le point le plus troublant de cette histoire est que les himbos sont presque toujours des personnages fictifs. Celles que l’on a qualifié de bimbos, elles, ont été des femmes bien réelles. Quand on pense aux femmes qui ont porté cette étiquette, on pense à Marilyn Monroe, Jayne Mansfield, Lolo Ferrari ou Anna Nicole Smith. Des femmes que le système a fabriquées comme des images avant de les punir d’être devenues ces images. Comme si Hollywood construisait des châteaux de sable pour avoir le plaisir de les regarder s’effondrer. Cependant, certaines, comme Angelyne ou Liz Renay, ont réussi à reprendre le contrôle de leur propre personnage et à transformer leur caricature en mythologie personnelle.

Peut-être que c’est finalement cela qui explique l’étrange longévité de Warren Beatty. Il n’a jamais été seulement un homme beau. La beauté, chez lui, n’a jamais été une fin en soi, mais un obstacle comique à dépasser. Elle est le premier élément que l’on remarque et souvent le dernier qui importe. Même dans Bulworth, l’un de ses derniers grands rôles, il apparaît comme un himbo vieillissant : un sénateur désabusé qui se met à rapper pour dénoncer un système politique qu’il ne comprend plus vraiment. Le rire est toujours le même, et l’oeil toujours plein de bons sentiments. Il est toujours persuadé qu’il peut sauver le monde, sans jamais sortir du sien.  Aujourd’hui, Warren Beatty a 89 ans et ses apparitions publiques sont rares. Le sex-symbol a disparu, le play-boy appartient à une autre époque. Mais le himbo, lui, est toujours là : ce mélange improbable de beauté, de maladresse et de bonne volonté qui a fait de lui une anomalie hollywoodienne. Alors, hommage et salutations à Mister Hollywood.

Warren Beatty dans "$" (1970)
Warren Beatty dans « $ » (1970)

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florian zeller aux oscarsFierté nationale, notre Florian Zeller, nous rapporte des Etats-Unis (où il n’a pas pu se rendre Covid oblige mais l’idée est là…), non pas un mais deux Oscars pour son film « The Father ».  Ce premier long-métrage à la réalisation  est adapté de sa pièce de théâtre « Le Père » datant de 2012.  C’est donc l’Oscar de la meilleure adaptation que remporte notre frenchie et celui du meilleure acteur pour l’excellent Anthony Hopkins.

S’il est toujours plaisant de voir que nos stars nationales remportent un succès international et se voient consacrer lors d’une cérémonie prestigieuse comme les Oscar, la victoire de Zeller, résonne tout particulièrement pour l’auteure de ces lignes. Il faut dire que parmi tous les arts, la littérature est peut-être ce qu’il y a de plus intime. La lecture, se vit et se ressent seul, elle invite à l’imagination. Ainsi l’univers crée par l’un, prend un tout autre visage dans l’esprit de celui qui s’y laisse prendre au jeu.  Une relation, quelque part à sens unique se dégage de la découverte d’un roman alors que celui qui l’écrit invite à ses réflexions personnelles et à ses déambulations.  C’est tout particulièrement vrai pour l’univers de Florian Zeller, sa plume vive et à fleur de peau. Et tout particulièrement vrai pour moi qui ai passé mes 20 ans à lire ses lignes.

En attendant de pouvoir enfin se rendre dans un cinéma comme d’autres pays à travers le Monde ont eu la chance de le faire., nous vous invitons donc à la lecture de ses écrits à ardeur. Voilà pourquoi.

Avant l’Oscar, les mots

C’est certainement par le théâtre que Zeller est devenu l’homme à connaître. En 2004, il signait sa première pièce d’une longue série « L’Autre ». De ce côté là, notre homme est particulièrement prolifique, pas moins de 12 pièces écrites et montées en 17 ans. De quoi s’attirer les grâces de Broadway et se glisser derrière la caméra. C’est pourtant par l’écriture d’un roman qu’il fait ses débuts. L’incroyable « Neiges Artificielles » publié en 2002 chez Flamarion. Probablement l’une de ses oeuvres les plus abouties. Suite à la perte de sa relation avec Lou, le narrateur y cherche l’amour, son sens, lui-même, au gré de déambulations parisiennes, d’introspections blasées, de la découverte de ce que devient la blancheur une fois que la neige a fondu. les chapitres y sont courts, précis, agrémentés de citations de Nietzche, Rimbaud ou Louis XVI. Il donne d’ailleurs à ces courts extraits un sens nouveau, le sien appliqué à ses déboires et ses réflexions. Ce qu’aura par ailleurs fait cet écrit sur ma propre existence. Sa plume est acérée comme une lame de rasoir, les mots y sont justes et puissants, tout ici ne traite que de l’émotion. C’est d’ailleurs au cours de son tout dernier chapitre qu’il touche le plus, se détachant de la naïveté de l’enfance, l’ébranlant follement en mettant en perspective les mensonges que l’on sert aux enfants à ceux que l’on peut se raconter adulte. Notre auteur fait un bien cruel Père-Noël mais un narrateur hors-pair dans lequel il pourra être facile de s’identifier si votre coeur souffre lui-même d’une désillusion critique.

En 2003, il publie, le magnifique « Les Amants du n’importe quoi ».  Le lecteur y assiste impuissant à la destruction d’une histoire. Celle de la douce, fragile et modulable Amélie, prête à aimer et à s’attacher et de Tristan, coureur de jupon invétéré qui pourtant aime l’idée d’aimer. Pris dans cette relation dont il souhaite se détacher, dans ses remords et ses craintes, il hésite, se questionne. Tout comme Amélie et ses angoisses. Les certitudes apprises par la société sur le couple sont finalement bien peu de choses face aux doutes et incertitudes. Et si l’herbe était plus verte ailleurs ? Et si, le couple était un enfermement ? Doit-on douter dans les bras de notre conjoint ? En quelques pages seulement, notre écrivain sublime ces sentiments, rend son histoire vraie, tangible et douloureuse.  Il y expose avec brio, les démons de ces trentenaires, des aspirations de vie qui n’ont pas été ou ne sont pas, les passions qui se crées et leurs noirceurs. Les deux être paumés que l’on suit sont décrits avec poésie comme toujours sous la prose de Zeller.

S’en suit avec rapidité, « La Fascination du pire » qui est publié en 2004.  Tout en gardant ses thématiques centrales, entre autre le désir, l’écrivain y renouvelle son registre. En effet, en retrouvant, à l’ambassade de France au  Caire, des lettres égyptiennes sur la sexualité de Gustave Flaubert avec des jeunes filles nubiennes, le narrateur s’interroge sur comment conjuguer Islam et sexualité. Il suit un autre écrivain rencontré dans l’avion obsédé par ses désirs sexuels et sa quête de femmes faciles. Cet ouvrage gagne en reconnaissance : prix Interallié et une sélection pour le prix Goncourt. De prime abord, il traite d’un sujet qui ne cesse d’alimenter le débat public : la place de la femme dans l’Islam. Finalement 10 ans plus tard, il reste toujours aussi moderne. Sauf que, l’auteur ne s’arrête en réalité pas là et sous couvert d’une lecture approfondie questionne surtout sur le monde occidental qui croit en sa supériorité et s’interroge de façon bien superficielle sur une culture qui n’est pas la sienne et qu’il regarde de haut. Au détour d’interrogations, il parle de frustrations, de différences et tend un miroir glaçant à ceux qui le lisent.

Nous parlions enfance avec le dernier acte de « Neige  Artificielle », voilà que Zeller s’y penche à nouveau en 2006 toujours avec l’amour de ses classiques littéraires. En effet, avec « Julien Parme », notre auteur écrit son « Attrape coeur » de  J.D Salinger à la française. On y suit la fugue d’un adolescent, alors que la narration à la première personne est particulièrement juste. L’égocentrisme de l’adolescence, ses rêves et envies d’écriture, ses difficultés à trouver sa place. Au cours de son périple, notre héros abandonnera les restes de son enfance, se confrontera aux prémices de l’amour, sa rébellion  et cherchera à se découvrir. Un bel hommage à l’oeuvre culte de Salinger qui loin d’en être une simple copie française crée un personnage touchant, vrai et passionnant.

C’est finalement en 2012 qu’il publie son tout dernier roman avant de se livrer uniquement au théâtre et donc à son passage au cinéma.  Vient donc « La jouissance » publié chez Gallimard. Comme souvent avec ses écrits, il s’agit là plus d’une réflexion sur la société qui nous entoure à travers le prisme du couple que d’un véritable roman. L’histoire est prétexte pour l’auteur à raconter ce dont il est témoin à travers son cercle amical. Ses amis trentenaires qui se séparent peu de temps après avoir eu des enfants. La différence de la perception amoureuse à travers les genres y est mise en avant. Tout comme dans « Les Amants du n’importe quoi », l’écrivain tient à parler de l’enfermement que peut représenter le couple, surtout pour celui qui voudrait satisfaire tous ses désirs. Sait-on encore faire des enfants ? Sommes nous encore prêt à faire les sacrifices que cela implique ? Les nouvelles générations sont-elles devenues trop égocentriques, trop tournées sur elles-mêmes et leurs plaisir pour placer leur enfant au centre de leurs priorités ? A travers les personnages de Pauline et de Nicolas, l’auteur tend à répondre à ses questions. Il s’interroge sur la jouissance de l’individu au coeur de toutes ses préoccupations et dépeint un portrait bien sombre de ses contemporains.

Littérature contemporaine et spectacle vivant

Ces cinq livres constituent une part de votre bibliothèque idéale. Lisez les, appropriez les vous, ils sont d’excellents compagnons de vie. Avec sa plume moderne, sa capacité à mettre des mots sur les vies et les désirs de ses contemporains, Florian Zeller s’est révélé être un partenaire littéraire de choix pour toujours se questionner. Par le théâtre, sa plume à la fois sensible, vive et vraie a su faire vivre les maux quotidiens et leurs donner un voile poétique qui ne peut que toucher. Son « The Father » dépeint la trajectoire d’Anthony, un homme de 81 ans  dont la réalité, les repères, l’esprit se brisent sous ses yeux et celle d’Anne, sa fille, qui tente de l’accompagner dans ce chemin.  Avec la capacité de narrateur de Zeller, sa faculté à comprendre les sentiments de ses personnages, il n’y a pas à douter du chef d’oeuvre qui attend le spectateur. Il faudra s’armer de patience pour le découvrir en salles obscures mais nul doute que le jeu en vaille la chandelle. En attendant vous pouvez regarder ici sa bande-annonce puis mettre de côté vos smartphones et autres ordinateurs pour vivre un véritable moment d’évasion et de réflexion, les yeux dans les yeux avec un livre et l’odeur de son papier.


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