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Penelope Bonneau Rouis

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Willie J Healey au Point Ephémère @Pénélope Bonneau Rouis
Willie J Healey au Point Ephémère @Pénélope Bonneau Rouis

Si vous avez bon goût, vous avez sûrement déjà vu Willie J Healey. Que ce soit en première partie de Florence + The Machine ou de Arctic Monkeys. L’artiste préféré de votre artiste préféré.e jouait sa première tête d’affiche en Europe ce jeudi 16 mai au Point Ephémère. Un moment aussi intime que puissant. Reportage.

Il fait encore jour sur le Quai de Valmy, bercé par l’eau verte d’une Seine dans laquelle on nous a promis la baignade d’ici un mois… La terrasse bondée vibre au rythme d’un printemps qui a pris son temps pour arriver…

There’s a reason to smile!

À 21h, Willie J Healey apparait sur scène, sourire aux lèvres, bonnet rouge vif sur la tête. Les premières notes de « I Woke Up Smiling » démarrent. Et nous avons tous une raison de sourire car ce soir, c’est la première date de sa première tournée européenne en tête d’affiche. Et c’est la France qui l’accueille!

Paris est un peu vide en ce mois de mai, toujours dévastateur en terme de jours fériés, mais cela n’a pas empêché un public d’admirateurs de se rassembler pour cette première date symbolique. Healey, accompagné de seulement deux musiciens au lieu du quintet habituel livre une performance aussi intense qu’intimiste.

Willie J Healey au Point Ephémère @Pénélope Bonneau Rouis
Willie J Healey au Point Ephémère @Pénélope Bonneau Rouis

Un Concert intimiste

La communion entre Willie J Healey et son public est palpable dès les premières notes. Dans la salle, tous les regards ont un éclat particulier ; une admiration mêlée à une certitude d’assister aux débuts d’un grand artiste en France. Un moment doux et privilégié à l’aube d’un succès prometteur.

Dans la salle, des cris fusent, des requêtes de chansons, des encouragements… Des anglais se sont immiscés dans le public, ils sont plus revendicatifs que nos cher.es compatriotes… Le public français ayant toujours été connu pour son flegme en concert, c’est une véritable inversion des rôles à laquelle on assiste. Manquerait plus que les anglais manifestent.

TROIS ALBUMS PROMEtTEURS

C’est dans le cadre de la promotion de son dernier album que cette tournée a eu lieu. Bunny sorti en août 2023 est une pépite ensoleillée aux inspirations des années 70s. Un genre que Willie J Healey affectionne tout particulièrement et n’avait jusqu’alors jamais trop exploité. Joli développement que celui de Healey qui d’album en album s’affirme et se délie, exprimant un potentiel artistique remarquable.

La setlist se constituait donc autant de morceaux de People and their dogs, de  Twin Heavy que de Bunny. Le florilège est réussi, le public est transi. Pendant une heure de concert, Healey se déchaine sur scène et laisse éclater sa passion et sa bonne humeur. Sa voix est rauque, empreinte de toutes les émotions d’un artiste emporté et consumé par son art ; sa gestuelle, frénétique, son bonnet toujours aussi rouge et on ne comprend pas trop comment il fait pour le garder sur la tête au vu de la chaleur.

CLAP DE FIN

Au bout d’une heure de concert tristement courte, Willie J Healey quitte la scène. L’ultime morceau « We Should Hang » porte la soirée à son paroxysme. Sa voix est mise à nue, aussi vulnérable que puissante. Dans la salle, le public est charmé, attentif à chacun de ses mouvements.

Willie J Healey a ainsi prouvé qu’il n’était pas seulement l’artiste préféré de nos artistes préféré.es mais un talent à part entière. Sa première date fut une réussite et on ne peut lui souhaiter qu’une belle progression.

Willie J Healey au Point Ephémère @Pénélope Bonneau Rouis
Willie J Healey au Point Ephémère @Pénélope Bonneau Rouis

Lankum au Trabendo @Pénélope Bonneau Rouis
Lankum au Trabendo @Pénélope Bonneau Rouis

Depuis près de 20 ans, la scène folk irlandaise est bercée par un groupe mystique, unique : Lankum. Nourri par la tradition, mais audacieux dans ses expérimentations, Lankum séduit un public de plus en plus large avec sa musique envoûtante et ses paroles poignantes. Leur concert parisien au Trabendo au mois de février 2024 affichait d’ailleurs  complet. Retour sur ce groupe d’exception. 

À LA CROISÉE DES TRADITIONS

Lankum, anciennement connu sous le nom de Lynched, a été formé à Dublin, au début des années 2000. Composé de Cormac MacDiarmada, Radie Peat, Daragh Lynch et Ian Lynch, Lankum puise ses inspirations dans la musique  irlandaise. Le nom du groupe fait d’ailleurs référence à une ballade folklorique traditionnelle, False Lankum, dans laquelle il est question d’un homme assassinant une femme et son enfant. Bien hanté que ce nouveau départ.

Lankum invente donc son univers grâce à des mélodies puisées dans ses racines avec l’amour du pays qui les a vu naître, pour autant il ne se contente pas de simplement reproduire des classiques. Au contraire, le groupe réinvente, réinterprète  et se réapproprie ces chansons avec une touche contemporaine, mêlant des éléments folks, expérimentaux et même carrément punk. Leur son unique se caractérise par ses arrangements complexes, ses harmonies vocales hypnotiques et l’utilisation d’instruments locaux tels que le uillean pipes, le tin whistle, et le bouzouki.

L’héritage des Pogues 

Au-delà de leur virtuosité, Lankum se distingue par leurs paroles engagées et poignantes. Leurs chansons abordent des thèmes universels tels que l’amour, la perte, la justice sociale et la lutte contre l’injustice. Le groupe n’hésite pas à donner une voix aux marginalisés et à critiquer les structures aux pouvoir, tout en célébrant la beauté et la résilience de l’âme humaine.

Il est chose aisée que d’associer un groupe de folk irlandaise, aux géants que sont les Pogues. Mais il y a quelque chose de résolument plus sombre chez Lankum, un soupçon de macabre et de caverneux. Lors de leur concert au Trabendo, quel plaisir ce fut que de les entendre reprendre « The Old Man Drag ». Ian Lynch était d’ailleurs vêtu d’un tee shirt à l’effigie du regretté Shane McGowan pour l’occasion.

Soirée champêtre au Trabendo 

Assister à un concert de Lankum est une véritable expérience en soit. Véritable voyage qui nous fait dépasser les frontières, à nous autres, parisien.nes dont la douceur folklorique de la musique irlandaise nous évoque davantage des contrées relativement lointaines qu’un refrain familier. Les mélodies traditionnelles se mêlent à des improvisations audacieuses. Les quatre membres assis tout au long du concert créent ainsi une atmosphère intime et puissante qui nous transporte dans une transe.

Un groupe inoubliable

Lankum incarne la quintessence de la musique folk irlandaise du XXIème siècle. Leur fusion audacieuse de tradition et d’innovation, associée à leurs paroles puissantes, fait d’eux un groupe remarquable dans le paysage musical actuel. Que vous soyez admirateur de la musique irlandaise ou un auditeur avide de nouvelles expériences sonores, Lankum offre une expérience musicale inoubliable.


Josh O'Connor et Alec Secāreanu dans God's Own Country de Francis Lee (2017)
Josh O’Connor et Alec Secāreanu dans God’s Own Country de Francis Lee (2017)

En 2017, Francis Lee dévoilait son premier long-métrage, God’s Own Country. On y suit l’histoire de Johnny Saxby, un fermier vivant dans le Yorkshire avec son père invalide et sa grand-mère. L’arrivée de Gheorghe, un fermier roumain venu aider sur la ferme, va chambouler son existence. Joli conte sur la découverte de soi et de l’amour, God’s Own Country est une petite perle à ne pas rater. 

Brokeback, broken heart

Dans les faits, oui, God’s Own Country peut faire penser à Brokeback Mountain mais version campagne anglaise. La nature omniprésente, la ferme, deux hommes qui y tombent amoureux et se découvrent une tendresse qu’ils s’ignoraient… oui, là-dessus, les thèmes peuvent être similaires. Mais God’s Own Country ne pouvait être plus différent de Brokeback Mountain. Là où ce dernier évoque un secret honteux qui ne peut que se terminer en drame, God’s Own Country évoque une quête identitaire et la découverte de l’amour.

Johnny (Josh O’Connor) travaille dans la ferme de son père (Ian Hart). Sa grand-mère (Gemma Jones), étant trop âgée pour s’occuper des bêtes, et son père désormais invalide après un AVC, ne peuvent plus travailler sur la ferme, laissant ainsi toute la responsabilité au fils.

Vivant une existence désolante, où il ne semble trouver plaisir nulle part, Johnny s’adonne à des étreintes brutales et frénétiques avec des hommes qu’il abandonne aussi vite après. Les scènes sont explicites, presque mécaniques. Il se refuse tout contact d’intimité, ne semblant même pas y penser.

L’éducation sentimentale

C’est l’arrivée de Gheorghe (Alec Secāreanu) qui pose l’élément déclencheur. Immigré roumain venu chercher du travail en Angleterre, il est embauché pour aider Johnny à s’occuper de la ferme. Dès lors, c’est tout un jeu d’observation qui commence entre les deux hommes. Johnny semble fasciné par la sensibilité de Gheorghe dans sa manière de s’occuper des agneaux.

Leur histoire d’amour commence brutalement, initiée par Johnny, toujours aussi gauche et agressif dans son rapport aux autres. Gheorge reprend la main, l’apaise. Et dans l’une des scènes d’amour les plus touchantes de ces dernières années, il lui apprend la tendresse. Sans vouloir citer Florent Pagny, il lui apprend à aimer, la douceur et la passion. Pour la première fois, Johnny trouve une raison de vivre, plutôt que de simplement subsister.

Un film d’une grande justesse

La beauté du scénario réside dans l’évolution du personnage de Johnny qui se découvre petit à petit. Josh O’Connor, que vous avez sûrement pu voir dans The Crown ou plus récemment dans La Chimera d’Alice Rohrwacher, y est troublant de sincérité. Peu bavard, brutal, il évoque ces vies minuscules (à la Pierre Michon, bien entendu), oubliées, ayant abandonné toute espérance. Le jeu est naturaliste, tel les glaneuses de Millet, la famille attrape de la vie ce qu’il en reste.

Les dialogues, très épars, laissent place à l’observation, aux regards, aux respirations. Tout est dit mais pas énoncé. À nous de traduire et de comprendre. Chaque acteur délivre ses émotions avec une justesse à nous en tirer des larmes. Et pourtant, ça se termine bien! Quelque chose de pas si fréquent dans le cinéma queer.

Josh O'Connor et Alec Secāreanu dans God's Own Country de Francis Lee (2017)
Josh O’Connor et Alec Secāreanu dans God’s Own Country de Francis Lee (2017)

Masculinité ébranlée

God’s Own Country, c’est un peu l’histoire de son réalisateur, Francis Lee, qui a dû choisir entre sa vie à la ferme et intégrer une école de cinéma. Ayant grandi à proximité de la localisation du film, il voulait raconter son histoire, celle d’être un homme gay au beau milieu du Yorkshire.
C’est une bien belle description de la masculinité que Francis Lee nous peint là. Oscillant entre la vulnérabilité mal contenue et une tentative de dominance bancale où les émotions tapissent les conversations bâteaux sur la gestion de la ferme, Johnny incarne ces hommes auprès desquels Francis a grandi. Et puis bon, on en a tous connu un, non ?

Par ailleurs, le film ne place pas l’homosexualité au centre de l’intrigue, ni n’en fait un élément central. C’est un fait. Le terme n’est jamais mentionné, à part pour d’occasionnels « faggot » ou « freak », employés par Gheorghe ou Johnny, le sourire aux lèvres. Subtil détournement d’insultes homophobes laissant entendre des « I love you » sous cape. God’s Own Country n’est pas tant un film sur la découverte et l’acceptation de son homosexualité, que la volonté de s’extirper de sa condition. L’orientation sexuelle ne semble être la cause de la déréliction de personne ici. Pour Gheorghe comme pour Johnny, la rencontre de l’autre était l’impulsion nécessaire pour vivre leur vie comme ils l’entendent.

God's Own Country (2017)
God’s Own Country (2017)

Joli conte qu’est God’s Own Country. Il serait difficile d’en dire plus sans en éventer le plaisir du visionnage. Sorti un peu avant le géant Call Me By Your Name du grand Luca Guadagnino (dont le prochain film, Challengers, a pour acteur principal… Josh O’Connor!), God’s Own Country est peut-être passé un peu à la trappe. La campagne anglaise n’a pourtant pas à rougir face au soleil envoûtant de l’Italie des années 80. Car ici, personne n’abuse de personne et aucun acteur n’a été accusé de cannibalisme…


Après deux concerts dans la capitale plus tôt cette année, Hozier est allé crescendo. L’Alhambra, puis l’Olympia… pour atteindre le Zénith. Celui qui réinvente le mythe d’Icare dans son dernier album, Unreal Unearth n’a pas peur de s’approcher du soleil. Et on l’en remercie, car le 29 novembre dernier, son public a touché les étoiles. Retour sur un moment chargé d’émotions tout en piété, lune rousse et revendications poétiques. 

Le 18 Juillet dernier, nous avions laissé Hozier tout en haut du Mont Olympia, loin d’être redescendu, il a continué son ascension. Ce soir, c’est entre les murs rougeoyants du Zénith que nous le retrouvons. À l’intérieur, ça bourdonne, ça grouille, ça tressaute, ça s’empresse. Les fidèles se rassemblent pour la (s)cène qui se dresse devant eux.

The Last Dinner Party : Queentette en dentelle

C’est The Last Dinner Party qui ouvre le bal. Le groupe féminin (lassitude que de se sentir le besoin de le préciser) a déjà tout ce qu’il faut du sensationnel. Robes longues, dentelle, une féminité rageuse et débordante qui fait du bien, des instrus à la Queen, des prestations vocales à la Kate Bush et des paroles à la Florence + The Machine. Rien que ça. C’est beau, c’est frais, c’est énervé et ça fout un coup à la Catholic Guilt qui semble pas mal sévir en Angleterre encore. Il suffit juste d’écouter leur morceau « Sinner » pour s’en rendre compte!

Confiantes de leur richesse musicale et esthétique, le groupe a tout misé sur la théâtralité de leur performance. Leur bonne humeur est contagieuse et rameute tout le Zénith qui chante en choeur des morceaux qui feront bientôt office de cosmogonie pour le groupe.
C’est au bout d’une demie heure tristement courte que le quintette tire sa révérence. Mais pas de panique, The Last Dinner Party repasse pour son premier concert en tête d’affiche le 20 février prochain, à la Maroquinerie. Leur premier album, Prelude To Ecstasy sortira en début d’année prochaine. Marie-Madeleine n’a qu’à bien se tenir.

To Noise Making (sing)!

À 21h, Hozier arrive à son tour sur scène. On a beau l’avoir vu trois fois cette année, on ne s’y fait jamais vraiment. Vêtu de gris, plutôt statique, et une masse capillaire plutôt enviable, il dégage une énergie magnétique assez contradictoire. Sa présence est à la fois puissante et désinvolte, un romantisme et un prosaïsme liés par la terre, élément prédominant de son dernier album. Terre des aïeux, enfers de Dante, les amants condamnés.

Il débute le set avec De Selby (part 1 & 2). Les écrans géants derrière lui montre des cieux étoilés qui peu à peu descendent sous terre, auprès des vers et des racines. Véritable épopée digne de celle d’Orphée que nous sert ici Hozier dont la voix puissante nous exorcise de nos peines.

Unreal unearth à l’honneur

Si la setlist reprenait beaucoup des tournées d’avril et juillet, Hozier a incorporé de nouveaux morceaux issus de son dernier album, Unreal Unearth. L’album sorti en août, a pu se déployer sur scène et se confirmer comme l’un des meilleurs albums de l’été. Petit moment cynique lorsqu’Hozier déclare « Time to lift our spirits up with a song about a dog being hit by a car! » avant que les notes d' »Abstract (Psychopomp) » ne s’entendent dans la salle.

Plus bavard que sur les précédentes dates, il n’hésite pas à s’adresser au public, un sourire radieux où les dents étaient de sortie. Difficile de s’imaginer que celles-ci ont croqué la terre.

À la belle étoile

L’un des moments forts des concerts d’Hozier c’est lorsque seul sur scène, il joue « Cherry Wine » issu de son premier album. Cette fois-ci, l’expérience est immersive. Entouré d’un halo rouge, une pleine lune rousse se lève derrière lui. Dans la salle, les gens l’accompagnent en choeur, tranquillement, tendrement, amoureusement. Si la scène n’était pas aussi haute, on se serait imaginé au beau milieu d’un champ, un soir de pleine lune avec sa voix comme seule guide sous la pâleur douce de la lune.

La nuit paisible passe au soir d’orage quand les premières notes de « Take Me To Church » débutent. Soudain, la messe passe à la manie, la sérénité à la frénésie. Dans la salle, ça s’empoigne, ça se dresse, ça pleure et surtout ça hurle. L’irlandais brandit fièrement un drapeau LGBTQIA+ donné par un des fidèles du premier rang. Le moment est d’une telle force que l’on s’oublie complètement. On se laisse entrer dans la danse, hypnotisé par la communion qui est train de se produire. Hozier pasteur qui guide son public vers le soleil. Le soirée est à son zénith.

People have the power

L’apogée n’est pas finie puisqu’au moment du rappel, Hozier parlera de Mavis Staples, présente sur l’excellentissime « Nina Cried Power ». Pour lui, le mouvement social aux États-Unis des années 60 a directement inspiré celui d’Irlande. C’est au peuple que revient le pouvoir. C’est le peuple qui fait bouger les choses. Une révolution ne peut être complète sans son expression poétique. C’est ce qu’Hozier célèbre dans ce morceau. Sur les écrans géants où apparait son visage, on semble voir des larmes perler au coin de ses yeux.

Comme à chaque date, il nommera et remerciera toute son équipe. Chose rare pour un artiste que de prendre le temps de remercier tout le monde, de son guitariste à l’ingé-son.

Après une performance émouvante de « Unknown/nth » et de « Work Song », Hozier quitte la scène sous les clameurs d’un public dont les joues et les mains sont aussi rouges que les murs de la salle. On ressort de là avec un début de coup de chaud et un soupçon de syndrome de Stendhal. Hozier a encore frappé et s’impose ainsi comme le seul homme capable de me faire crier Amen. En public.