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Léonard Pottier

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A l’occasion de leur venue dans la capitale pour leur troisième concert parisien au Nouveau Casino (après La Boule Noire et Rock en Seine), nous avons rencontré les jeunes Irlandais de The Murder Capital (ou du moins deux d’entre eux : Gabriel Paschal Blake, bassiste, et Cathal Roper, un des deux guitaristes). Leur premier album, When I Have Fears, magnifique cadeau de fin d’été, avait retenu notre attention de par son impeccable maîtrise d’un style déjà propre à eux-mêmes, s’inscrivant dans la lignée du post-punk. En pleine conquête de nouveaux adeptes, le groupe compte bien faire résonner leur musique à travers le monde. Passionnés, revendicateurs, amoureux du rock, The Murder Capital n’en a pas fini de nous impressionner. La rencontre s’est passée dans leur hôtel, sur une petite terrasse des plus charmantes. Fatigués mais déterminés, les deux hommes nous ont fait l’honneur de répondre avec joie et gentillesse à nos questions. Ils nous ont parlés de la situation en Irlande, de la psyché humaine et de l’importante cohésion de leur groupe.

 

 

On a du vous poser cette question de nombreuses fois : pourquoi avoir choisi ce nom de groupe « The Murder Capital » ?

          Cathal : Quand on y pense, c’est en quelque sorte une réflexion sur les problèmes sociaux et politiques que l’on connaît à Dublin, comme le fait que la ville n’offre pas un service de santé fonctionnel. En Irlande et à Dublin, le taux de suicide n’arrête pas de grimper. C’est venu de là, de notre volonté de revendication. En prenant un nom dramatique, on pensait avoir un impact fort.

         Gabriel : La violence environnante, les meurtres au couteau, les choses comme ça, comparés aux autres endroits dans le monde, en Irlande c’est très présent. Notre pays n’est peut-être pas la capitale du crime mais au vu de l’investissement du gouvernement sur ces questions, c’est très préoccupant. Toutes les personnes à qui on parle ont déjà perdu un proche s’étant suicidé, ou ayant connu la mort à cause du mauvais système de santé. Tout le monde a connu, au moins une fois dans sa vie, des problèmes de santé mentale, comme la dépression. C’est vos amis qui vous sortent de la galère. Nous avons de la chance d’en avoir et de pouvoir discuter avec eux de choses comme ça, mais certains ne s’en sortent jamais. C’est de là que notre nom est venu, au vu de la situation critique en Irlande.

 

Concernant le système de santé défaillant en Irlande, y a-t-il une prise de conscience de la part des habitants vis-à-vis de cela, entraînant des luttes et des revendications fortes ou il y a un silence général autour de cette question ?

        Cathal : La plupart ont conscience du problème. Il y a des manifestations et des parades qui sont organisées pour lutter contre cela, ce qui est plutôt positif, mais on ne voit pas de changement de la part du gouvernement, avec des décisions concrètes. C’est compliqué de négocier. Cette prise de conscience des Irlandais est obligée de se confronter à l’indifférence du gouvernement.

        Gabriel : Oui, ils ne font rien…

        Cathal : Cela donne l’impression qu’il n’y a aucun d’efforts de fait de la part du pouvoir. Tu peux toujours essayer de lutter mais aucun moyen est bon.

        Gabriel : L’opinion des gens en général est en train de changer lentement. En parlant aux anciennes générations de ma famille, je remarque qu’ils voient aujourd’hui les choses différemment grâce aux plus jeunes générations qui font en sorte que tout le monde ouvre les yeux. Mais comme Cathal l’a dit, je crois que même si l’envie et le besoin de changement sont bien présents, rien ne bouge encore réellement. L’Irlande reste pour le moment inchangée. Mais je crois qu’un jour on y arrivera. Si je n’y croyais pas, il n’y aurait pas d’espoir.

 

En France, il y a des articles concernant les problèmes de dépression liés au monde de la musique, car c’est un milieu peu stable, les artistes peuvent en souffrir. Est-ce que c’est quelque chose que vous ressentez aussi, ou que vous avez pu remarquer chez d’autres ?

Gabriel : Je crois que Billie Eilish l’a très bien expliqué dans l’une de ses interviews quand elle dit que tous les musiciens sont tristes. La majorité des personnes qui font de la musique se sont probablement lancés dedans au départ afin de comprendre leurs émotions et se comprendre soi-même. Je pense que par la suite, si vous continuez dans cette voie, cette question est toujours aussi centrale. Le fait d’être souvent loin de chez soi, de vivre en tant que musiciens dans des environnements non naturels, comme par exemple dans un van avec neuf personnes, et de se trouver à longueur de journées en compagnie de la même bande, aussi incroyable que cela puisse être, et je me rends compte du merveilleux cadeau qu’est celui d’être ici à Paris aujourd’hui, ça peut rapidement vous peser. Si vous avez besoin d’une collection de personnes qui sont souvent tristes, les musiciens en font partie.

Cathal : La vie peut être difficile. Je ne crois pas que l’on soit tristes mais il faut comprendre que cela fait partie du métier.

Gabriel : Les musiciens sont probablement capables de mieux identifier leurs émotions, et peuvent dire distinctement ce qu’ils ressentent comparé à certains qui ne font pas attention à ce genre de choses.

 

Je pense qu’on peut maintenant parler de votre album…

         Les deux : Oui ! (rires)

 

 

Combien de temps vous a-t-il fallu pour le préparer ?

Cathal : Environ un an. On a commencé à l’écrire en avril 2018 et l’album a fini d’être enregistré et mixé en mai 2019. Au tout départ, on cherchait une direction, un son, une véritable identité, cela nous a pris un an. Et puis c’est devenu rapidement assez dingue.

 

Oui, vous vous êtes fait connaître sur Youtube avec une session live de « More Is Less », qui a eu un certain écho.

Cathal : Oui, ça a explosé à ce moment-là. L’été 2018, on a ensuite écrit « For Everything », « Feeling Fades », « On Twisted Ground » jusqu’en septembre environ. En novembre/décembre est apparu « Green and Blue ». Puis le reste de l’album a été écrit en janvier/février 2019 jusqu’à l’enregistrement des morceaux en mars/avril. Tout s’est bien assemblé. En janvier, on était stressés, ne sachant pas comment l’album final allait rendre. On a écrit tellement de chansons. Parfois je retourne sur mon ordinateur et j’écoute les morceaux que nous n’avons pas intégré à l’album. On avait beaucoup d’idées différentes, dont parmi elles quelques trucs dingues, mais qu’il fallait accepter de mettre de côté pour le bien du projet.

 

Et le titre de ce premier album « When I Have Fears », est une référence à un poème de John Keat. Vous lisez beaucoup ?

            Gabriel : Je suis un très mauvais lecteur. Pendant longtemps, je n’avais lu que huit livres, mais c’était avant de joindre The Murder Capital. Tous les membres du groupe sont intéressés par la littérature. J’adore le travail de certains écrivains irlandais, comme James Joyce et Samuel Beckett.

Cathal : Chacun a ses préférences dans le groupe. Personnellement, je lis plus de philosophie que de poésie.

Gabriel : C’est intéressant parce qu’on est différents. On a tous certains auteurs auxquels nous sommes attachés, ce qui équivaut pour la musique également. Ce sont ces différents goûts prononcés qui rendent notre musique spéciale.

 

Vous écrivez les morceaux tous ensemble ?

            Les deux : Oui

 

Ce n’est pas trop difficile parfois ?

            Les deux : Oui oui oui, ça l’est ! (rires)

Cathal : Ça fait partie du processus. Certains groupes n’écrivent pas ensemble, mais je sais que je ne pourrais pas le faire. Les chansons sont parfois longues à être composées pour cela d’ailleurs. Mais le résultat donne quelque chose de plus travaillé et cohésif. Tout est pensé, rien est jeté, ou alors on jette ce qui ne nous plaît pas tous ensemble.

Gabriel : On se sent tous concernés. Chacun veut en faire autant qu’un autre. L’idée qu’une personne dirige à lui seul le processus de création ne fait pas de sens pour nous. Il y a parfois des désaccords, mais ça ne peut qu’être bénéfique. Une partie de toi peut être convaincu qu’une chanson a besoin de tel élément, puis quelqu’un d’autre arrive et change ce que tu avais fait, cela peut-être énervant pendant un moment mais tu te rends finalement compte que ce changement est en réalité la plus belle chose qui puisse arriver pour la chanson, et que tu n’aurais pas pu atteindre ce niveau à toi tout seul. Essayer de se comprendre et de communiquer au maximum t’aide à atteindre un stade supérieur. Ce n’est pas facile et ça prend plus de temps mais le résultat final est bien plus appréciable et excitant.

 

Il y a un côté très organisé dans votre manière de composer. Tout semble venir au moment adéquat, avec beaucoup de montées en puissance réfléchies et élaborées. C’est essentiel pour vous que votre musique soit parfaitement organisée ?

            Gabriel : Du fait que nous soyons cinq à écrire les morceaux, tous les détails d’une chanson ont été réfléchis. A la fin, cela donne en effet l’impression que chaque moment a été discuté au préalable, et longuement débattu. Mais par exemple, dans « Feeling Fades », la fin semble incontrôlable, et c’est aussi notre but que de faire ressentir à l’auditeur du chaos et de la destruction à travers notre musique.

 

J’ai comme l’impression d’ailleurs que toutes vos chansons s’enchaînent parfaitement et se répondent entre elles. Il y a une colonne vertébrale très solide sur ce projet, que le travail en groupe a probablement favorisé.

            Gabriel : Je suis très content que tu ressentes cela car c’est de cette manière que le projet a été pensé. Ce projet était la plus importante des choses pour nous tous et nous a demandés beaucoup d’efforts. Ce thème de la peur et de l’angoisse qui donne titre à notre album a très vite permis de faire le tri entre ce qu’on a gardé et ce qu’on a mis de côté. A la fin, nous écrivions, non pas vraiment pour l’album, mais davantage en fonction de ce que l’album demandait.

 

C’était pour vous évident l’ordre des chansons ? Que l’album commence par « For Eeverything », un impressionnant départ en tambour qui, je le pense, se trouve être une parfaite définition de vous et de votre musique, en quelque sorte votre chef-d’œuvre, pour se clôturer avec « Love Love Love » qui introduit une note d’espoir après des émotions noires et angoissantes lié à tout le reste de l’album.

Gabriel : Merci pour « For Everything ». Et oui, l’ordre des morceaux a été étudié. Nous n’avons rien fait au hasard.

 

C’était important de terminer avec cette touche d’amour ?

Cathal : Je crois que la douleur provient aussi de l’amour. Quand on parle de douleur, on parle de l’amour des gens disparus, c’est important de se rappeler de cela. « Love Love Love » est donc la suite logique des autres morceaux.

Gabriel : En tant que personnes, nous ne sommes pas tout le temps énervés et remontés contre le monde mais nous ne sommes pas non plus tout le temps vulnérables et fragiles. Avoir un album qui reflétait ce mélange de sentiments et d’émotions était important. On n’est jamais une seule chose à la fois.

 

Il y a en effet un vrai mélange entre des chansons relativement puissantes, agressives et des chansons beaucoup plus douces, comme « On Twisted Ground » ou « How The Streets Adore Me Now ». Ce mélange était essentiel au projet ?

            Cathal : Oui, on dit souvent que l’album est très cinématique. Il devait refléter plusieurs niveaux d’émotions différents.

Gabriel : En tant qu’humains, nous apprécions les histoires, et c’est un peu l’idée de ce projet. Comme si nous avions voulu écrire une pièce ou un livre. Une œuvre doit te faire passer par différentes émotions. Par exemple, après un épisode dramatique, tu as besoin d’un moment de soulagement. Une histoire complète permet de créer un impact. L’album a été composé à partir d’une telle motivation.

 

Il y a des artistes qui font cela à proprement parler, en racontant une seule et même histoire sur tout le long de l’album, comme Lou Reed avec « Berlin » par exemple.

            Cathal : Oh oui, c’est brillant.

 

Eventuellement pour le prochain album ?

            Gabriel : Peut-être, qui sait !

Cathal : Je crois que beaucoup d’albums se rapprochent de cette conception, et notre album en fait partie. Je crois même que l’on peut le désigner comme un « concept album », car nous avions le titre du projet avant même de commencer à composer et toute l’écriture s’est faite autour de ce titre, un peu dans le même esprit que « Wish You Were Here » de Pink Floyd, qui a des tonalités très sombres à côté de moments lumineux.

 

Et qui vous influence le plus dans le monde de la musique ?

Gabriel : Les artistes que nous apprécions le plus n’affectent pas tellement la musique que nous faisons. Mais ceux qui m’inspirent en ce moment sont The War on Drugs et The Blaze. Ces artistes sont ceux qui me donnent envie de faire de l’art, mais ne sont pas forcément représentatifs de l’art que je veux créer, et que nous créons avec The Murder Capital.

Cathal : J’aime beaucoup Björk, Scott Walker… En ce moment, j’écoute plutôt John Cage. J’aime bien m’aventurer dans les univers de ces personnes-là.

 

J’ai lu que vous étiez influencés par des artistes comme Nick Cave ou Joy Division. Est-ce le cas ? Vous les écoutez beaucoup ?

Cathal : Oui évidemment, Nick Cave est un excellent compositeur, c’est indéniable.

Gabriel : Je crois que c’est là où il peut y avoir confusion. Je veux dire, évidemment que l’on adore Joy Division, mais il ne faut pas croire que l’on veut être Joy Division. On ne veut être personne d’autre que The Murder Capital.

 

Evidemment, vous aimez écoutez mais votre objectif n’est pas de faire pareil…

Gabriel : Exactement, et cela s’applique à tous les artistes que nous avons pu apprécions.

 

Votre pochette d’album est très forte visuellement, elle est une bonne porte d’entrée à l’album. Pouvez-vous nous dire ce que cette photo symbolise ?

Cathal : Cette photo symbolise la notion de cohésion et de communauté face à un évènement chaotique.

Gabriel : Elle représente en réalité des réfugiés piégés dans une tempête de sable durant les années 90 en Jordanie. Nous n’avons jamais vécu ou expérimenté une telle situation traumatique, mais ce qu’elle représente pour nous est le sens de l’humanité, avec la possibilité et l’espoir de s’en sortir grâce à l’entraide, et de survivre aux malheurs du temps et de la vie. Même si c’est un moment de chaos, j’y perçois de la paix. Les figures sont blotties l’une contre l’autre dans un moment de soutien. J’aime l’idée que « When I Have Fears » soit un endroit où l’on puisse aller afin de contempler toutes les émotions que l’on ressent quand on a peur.

 

J’ai lu que vous vouliez parler de la psyché humaine dans l’album. Comment la décririez-vous ? Qu’est-elle pour vous ?

            Cathal : C’est en quelque sorte la garantie de ce qu’un humain va expérimenter dans sa vie. Tout le monde est rattaché à cela. C’est l’expérience humaine, par exemple aimer quelqu’un et perdre quelqu’un. Presque tout le monde est passé ou va un jour passer par là. C’est à ce genre de connections auxquelles l’on a pensé en écrivant l’album.

Gabriel : L’album est une réflexion de la manière dont on a pour l’instant expérimenté nos propres vies en tant que jeunes garçons irlandais d’une vingtaine d’années. Mais ce qui ressort de cela est, je crois, des expériences que la plupart connaissent, même si on ne peut pas parler pour d’autres personnes que nous-mêmes.

 

Vos clips sont très organiques, et montrent des âmes torturées. Par exemple « Green and Blue » et « More Is Less ». Qui les ont réalisés ?

            Gabriel : En ce qui concerne « Green and Blue », ce sont deux jeunes étudiants londoniens : Tom Gullan et Ethan Barret. Ce sont deux gars du même âge que nous et qui ont une vision de l’art proche de la nôtre. Nous étions très honorés de les rencontrer.

Cathal : Oui, ce sont des personnes très intéressantes. Ils nous ont sortis de notre univers, ce qui fut positif.

Gabriel : Quand on a bossé avec eux, on voyait que rien d’autre n’était plus important que le clip au moment où on était en train de le créer. C’était magnifique à voir car on procède exactement pareil quand on fait de la musique. Pour ce qui est de « More Is Less », Sam Taylor l’a réalisé. C’est le plus récent de nos clips et il nous a fait sortir d’un certain confort que l’on avait sur les anciennes vidéos. C’était très intéressant aussi.

 

Vous aimez poser des images visuelles sur votre musique ?

            Cathal : Oui même quand on écrit, on aime décrire les choses. On est très axés sur le visuel. Je crois que si on était davantage familiers au matériel vidéo, on aurait beaucoup aimé créer nous-mêmes certains clips.

Gabriel : L’une des choses les plus excitantes que j’ai ressenti en faisant parti de Murder Capital, c’est de développer nos propres compétences liées au jeu d’acteur et à la maitrise de la caméra. On a tous commencé la musique par passion d’enfance mais on était aussi complètement amoureux de cinéma et on avait jamais vraiment eu l’occasion d’apprendre comment les techniques liées à ce que nous voulions montrer. C’est la raison pour laquelle travailler avec des réalisateurs est si excitante, cela nous permet aussi d’apprendre.

 

Merci les gars, c’est tout pous nous !

            Les deux : Merci !

 

Vous pourrez retrouver le groupe au Café de la danse en février prochain. En attendant, leur album « When I Have Fears » est disponible partout, alors n’hésitez pas à aller y jeter un coup d’oreille.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A peine l’année 2019 avait-elle débuté que tomba l’heureuse nouvelle : Patti Smith de retour dans la capitale à la fin de l’été ! Ce n’est pas tous les jours que nos idoles (encore vivantes) viennent nous dire bonjour. Et autant dire que c’est le genre de bonjour qu’il est bête de manquer. Ni une ni deux, ma place était prise.

Huit mois me séparait du Jour J. Pour patienter, je n’avais plus qu’à écouter en boucle ses albums monstres, gravés à jamais dans l’histoire : Horses et Easter. Quel plaisir se fut. Radio Ethiopia, Wave ou encore Twelve, son album de reprise sorti plus récemment (mais il y a tout de même déjà plus de 10 ans !), sans être aussi puissants que les deux albums précédemment cités, n’ont pas pour autant été abandonnés à l’écoute. Il fallait être prêt pour le concert.

Puis, au retour des vacances, il était enfin temps. Les albums allaient prendre vie.

Un départ fort en émotion

   Lundi 26 août. Le rendez-vous est à l’Olympia. Salle mythique parisienne pour une chanteuse encore plus mythique. Pas d’apéritif, le concert commence sans première partie. Cela aurait enlevé le côté divin de l’évènement. A 19h se forme déjà une foule devant la scène. Encore une heure et demi d’attente. Quand 20h30 sonne, Patti Smith arrive sur scène sous un tonnerre d’applaudissements. Quelques saluts de la main en signe de bonjour, et un grand sourire. Elle semble contente d’être ici. C’est une reine que le public vénère. S’il pouvait se mettre à genoux, il le ferait. Comme une statue, son aura continue de faire autant d’effet.

Elle fait signe à son groupe de démarrer et voilà que retentit déjà son hymne : People Have the Power. Les premières paroles me font comprendre que sa voix n’a pas perdu grand-chose : toujours aussi envoutante et combattive. Dieu merci, le micro est bien réglé ! Pas le droit à l’erreur avec des voix comme celle-ci. Voilà qui arrive le refrain, où tout le monde en profite pour porter son combat dans un moment d’euphorie. Le peuple a le pouvoir, et la foule nous le fait bien comprendre. Cet instant est tellement intense et honnête que je m’en trouve retourné. L’engouement que l’artiste a su créer en quelques secondes ne connait d’équivalent nulle part ailleurs. L’émotion est décuplée, et la joie de participer à cela me submerge. Je sens que je pourrais pleurer à tout moment, car il est très rare de se sentir aussi fort, presque invincible, dû à l’excitation qui nous entoure, au discours de la musique, et à la force abrupte d’une présence solide et convoitée. Un début de concert comme celui-ci forge les goûts et les attentes pour plus tard, autant qu’il répond de la plus belle des manières à une demande que le public se doit de faire à l’artiste lors de prestations live : donner du partage et de la conviction. People Have the Power a su révéler quelque chose enfoui profondément en moi, qui est le profond amour du rock, l’un des rares genres capables d’atteindre des sommets. Cette soirée, j’ai vécu quelque chose d’extraordinaire, et il m’est quasi impossible de retranscrire cette extase à l’écrit, sinon parler d’une impressionnante intensité, ce qui n’est pas suffisant pour qualifier la grandeur de ce que Patti nous a offert. Je ne m’embêterais donc pas à faire un compte rendu des chansons qu’elle a joué, car la puissance se dissimulait dans l’atmosphère ce soir-là, mais j’aimerais plutôt vous parler d’elle.

 

Patti Smith 2019

 

Le voyage fascinant d’une rockeuse engagée

   Patti est venue, a joué, nous a envoutés, et ne nous a pas vaincus. Non, elle nous a emmenés quelque part ailleurs, sans jamais monter sur une marche plus haute que la nôtre. Son royaume n’a pas d’étage, même s’il est composé des meilleurs : Jimi Hendrix, Neil Young, Lou Reed, Bob Dylan, Sky (and the Family Stone)… Evidemment. Ce n’était pas une surprise, encore moins un étonnement. Elle porte le rock au plus profond d’elle. Elle est la porte d’entrée vers le splendide, et parvient à unir le public autant que son être scintille.

Elle rend hommage à ses amis, avec des chansons comme Are you experienced? ou After the Gold Rush, dans de sublimes versions que sa voix ne cesse de porter vers le haut. « Look at Mother Nature ». Neil Young lui permet de défendre ce qui lui tient le plus à cœur, à savoir Mère Nature. En tant que grande activiste, Patti Smith ne cesse de se battre pour protéger la planète de toutes les ordures qui la parsème (et autant dire qu’il y en a beaucoup), aussi bien matérielles qu’humaines. Car oui, elle nous le rappelle, ce n’est pas facile de se lever tous les jours avec un déchet à la présidence de son pays. Par maladresse probablement, et sûrement un peu d’ignorance, elle nous dit envier notre président qui lui, se soucierait apparemment de l’environnement. Autant dire que ce n’est pas vraiment le cas et qu’elle fait fausse route en avançant de pareilles choses, car moins pire ne veut pas dire meilleur, mais on lui excusera rapidement cette boulette qui, somme toute, ne change rien à son combat ni à sa personne, probablement mal ou trop peu informée sur le programme et les directives de notre gouvernement actuel et… on la comprend. Qui en a quelque chose à foutre de tous ces guignols en réalité ? Si les politiques pouvaient changer le monde, on le saurait déjà…

Le rock, lui, a le pouvoir de la portée symbolique. Il crée sa propre politique, et n’a nullement besoin de tous les hypocrites en costard pour prouver sa valeur et sa détermination. Le rock est un combat à lui seul, éloigné des mirages et des tromperies, prônant un monde ouvert, sans barrières, où tout découle du partage et du respect de l’environnement. Voilà les valeurs maîtresses. On construit le monde autour de cela. Point barre. Le rock est et ne peut-être que de gauche. Un groupe de droite ne fait pas du rock, il fait de la pisse… Patti Smith est une évidence pour cela. Patti Smith est grande. Patti Smith est un modèle. Ses concerts sont un moment de vie. Sa musique est une ode à la beauté et à la bienveillance.

 

   Vive le rock. Vive Gloria. Vive la nature. Vive le peuple.

68, mon père et les clous 

En voilà un film ! Honnête, terriblement honnête. Touchant et drôle. D’une rare sincérité. Admirons et savourons le goût de la réalité, de la saveur d’un cinéma documentaire comme il en existe peu ! Capter les sentiments, les liens qui unissent chacun, l’atmosphère d’une socialité qui redonne espoir en l’humain. 68, mon père et les clous est une bouffée d’air frais, un ovni cinématographique qu’il semble impératif de voir.

 

Le premier film de Samuel Bigiaoui n’a pas l’étoffe d’un grand film. Il n’est ni esthétiquement beau, ni dirigé par un scénario stupéfiant d’inventivité et ni techniquement impressionnant. Mais faut-il réellement tout cela pour prétendre au titre de grand film ? Bien évidemment que non. Normaliser le cinéma reviendrait à le faire mourir. Il n’y a aucune case à cocher, aucune qualité prédéfinie à remplir. Et 68, mon père et les clous, en ce sens, n’a rien à envier à quiconque. Il est ce qu’il est : un documentaire unique et sincère, qui nous propose de plonger à l’intérieur d’un magasin de bricolage le temps de quelques mois, avant sa fermeture. Ni plus ni moins.

68, mon père et les clous 

Ce magasin, c’est celui du père du réalisateur, un homme qui se rapproche de la retraite et à qui son fils lui offre une incroyable preuve d’amour : celle de ne jamais faire mourir Bricomonge, sa boutique, et cela en capturant des moments de vie au milieu de cet espace chaleureux, auprès des employés et des clients.

On y voit l’effervescence d’un magasin qui s’apprête à abandonner une bonne fois pour toutes ses fidèles clients devenus pour la plupart de bons amis, et dont la sympathie et le respect envers le gérant ne cesse d’être montrée. Le réalisateur prend de la place, questionne beaucoup, mais ne dérange jamais pour autant, à la manière d’Alain Cavalier dans ses portraits sortis l’année dernière au cinéma. Toujours derrière la caméra, nous sentons que Samuel Bigiaoui se préoccupe de la pertinence de ce qu’il capture et, plus que de monter un simple reportage, il souhaite faire de ses images une œuvre forte et poignante, complète et cohérente, devant piocher parmi les 70/80 heures de rushes obtenus.

Pourquoi cet homme, ancien militant de la gauche prolétarienne, est-il devenu responsable d’un magasin de bricolage ? C’est surement la question qui intrigue le plus du début jusqu’à la fin. En même temps qu’il conseille ses clients ou qu’il se rend au sous-sol dans son bureau isolé pour farfouiller dans ses papiers, Jean nous parle de son engagement passé, et nous apprend des choses parfois surprenantes. Son ami rigole quand il le voit derrière le bureau « personne ne peut se douter que c’est un ancien révolutionnaire ! » souffle-t-il à la caméra.

On sent la tristesse gagner petit à petit les employés, bien qu’ils acceptent et comprennent la décision inévitable du gérant. « C’est grâce à Bricomonge que j’ai eu mes papiers » s’exprime un homme avec émotion. Bricomonge est plus qu’un lieu de travail, c’est un véritable lieu de vie, une immense maison qui s’apprête à fermer ses portes sous l’œil désemparé de chacun. Jean est le premier concerné, c’est une partie de lui qu’il abandonne. Le film nous le fait d’ailleurs ressentir en ne sortant jamais du magasin, dans une sorte de huit clos, comme si son propriétaire n’avait pas d’autre vie sinon celle-ci. Aussi inattendu que ce choix de carrière puisse paraître en connaissant l’homme qui se cache derrière le comptoir, il a permis à ce dernier de construire quelque chose d’inestimable.

Sans vouloir faire un film nombriliste, le fils de Jean a tenté de capter l’ambiance d’un espace à la fois fermé et grandement ouvert, sa caméra toujours à la main, où une certaine nostalgie s’installe au fur et à mesure du film, alors que le magasin n’a pas encore fait ses adieux.

Entre exaspération d’apprendre que l’enseigne de grande distribution « Carrefour » pourrait être l’acheteur des locaux, et désespoir de voir Jean appeler les personnes qui lui doivent encore de l’argent, nous traversons des couloirs d’émotions et d’humanité dont on a du mal à voir le bout. Malheureusement, les portes finissent par se fermer. Au bout de plusieurs dizaines d’années de travail en équipe, les adieux se font entre patron et employés, ou plutôt entre copains.

Une larme apparaît sur notre visage, tandis que Jean s’éloigne définitivement de sa boutique, et s’engouffre dans les rues de Paris, là où la caméra refuse de le suivre et préfère rester veiller sur Bricomonge encore quelque temps. Ou plutôt indéfiniment. N’est-ce pas là le pouvoir même du cinéma ?

68, MON PÈRE ET LES CLOUS Bande Annonce 2019

 

La ressortie en salle d’un film de Fritz Lang est régulièrement alléchante. Le réalisateur allemand dont la gloire fut dans les années 20 attire encore aujourd’hui toute la curiosité cinéphile désireuse de voir ou revoir des chef-d ’œuvres du septième art. Lorsque des films comme Metropolis, M le Maudit ou encore la trilogie du Docteur Mabuse repassent en salle, les amateurs de cinéma et même certains autres curieux non forcément passionnés s’y précipitent sans hésitations.

House by the river film 1950En cette période de milieu de printemps, le cinéma indépendant Le Grand Action, situé dans le 5e arrondissement, propose la projection inédite d’une œuvre relativement méconnue du maître allemand : House by the River (ou Au fil de l’eau en français). Ce film fut réalisé en 1950 durant la période américaine du réalisateur et apparaît comme un long métrage minime, ou du moins peu considéré, de sa carrière. En est-il pour autant inintéressant ? C’est ce que nous allons voir ici.

Tout d’abord, l’histoire est celle d’un écrivain raté, bientôt coupable du meurtre plus ou moins accidentel de sa maîtresse de maison. Le frère du personnage principal, au courant du drame, est tiraillé entre volonté de soutien fraternel et désir de dénonciation. S’ensuit alors une enquête, entremêlant pactes et trahisons, où aucun des personnages n’est à l’abri de rien.

House by the river film 1950Simple dans sa narration, le film regorge néanmoins d’idées de mise en scène toutes aussi bienvenues les unes que les autres. La scène du meurtre, finement travaillée au niveau de son suspense, est la preuve du talent de Fritz Lang en tant que metteur en scène constamment à la recherche du cadre parfait. La tension est à son comble durant l’entièreté du film et participe à une sensation d’oppression des personnages, qui, chacun, semblent au fur et à mesure perdre pied face à la situation. Entre doutes et fausses croyances, Fritz Lang nous fait naviguer dans un monde sinistre à l’atmosphère angoissante. Tout cela à travers un héros qui ne cesse d’étaler son égocentrisme.

L’image est belle, d’un noir et blanc empreint de souffrance et de tourment, renforcée par de captivants jeux de lumières, et donne à la narration la force lui étant nécessaire pour porter un certain discours sur l’homme et sa perversité, notamment au niveau des relations qu’il entretient au quotidien, qu’elles soient familiales, conjugales ou professionnelles…

Toutefois, même s’il convainc, le film n’égale aucunement les grandes œuvres du réalisateur allemand, et se présente comme un long métrage de second plan. Réalisé en pleine période d’essoufflement dans la carrière de Fritz Lang, House by the River fait son apparition à un moment difficile, où l’intérêt porté au travail du cinéaste est de moins en moins prononcé. Le film n’échappe malheureusement pas à cette baisse de régime, mais s’en tire tout de même de manière honnête. Fritz Lang ne perd pas toute sa maîtrise en la matière et prouve qu’il peut continuer en 1950 à réaliser des films captivants et dignes d’intérêt, sans forcément vouloir retrouver sa puissance d’autrefois désormais inatteignable, car fruit d’une jeunesse ambitieuse.

Verdict ? House by the River est un bon film mais ne surprend pas grandement. Malgré son réalisateur allemand, on y ressent l’inévitable influence du pays dans lequel il fut réalisé, à savoir les Etats-Unis, notamment au travers de sa narration relativement basique, mêlant meurtre, suspicion et procès, un schéma fortement exploité par les films noirs américains de cette époque. Toutefois, Fritz Lang fait preuve d’une certaine maîtrise au niveau du cadrage et de l’esthétique qui permet à l’œuvre de rendre séduisante l’histoire qu’elle dépeint.

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