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Léonard Pottier

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C’est à la Galerie Polaris à Paris près de Bastille, non contrainte à la fermeture mais tout de même impactée par la situation présente, qu’est en ce moment exposé Speedy Grapito, célèbre street-artist fançais, dans le cadre d’une présentation de ses derniers travaux sous le nom de « Speedy Graphito vu par Speedy Graphito ». Faire jaillir les couleurs et modeler l’absurdité du monde dans des tableaux vivifiants est toujours ce qu’il sait faire de mieux.

Galerie Polaris , 23 décembre 2020 / Photo: Léonard Pottier

Lorsque l’on pénètre cette galerie où le blanc recouvre les murs, le contraste entre l’atmosphère minimaliste et le scintillement des tableaux à l’intérieur desquels se confrontent tout autant que se caressent les formes et les couleurs nous interpelle promptement. Speedy Graphito sait comment saisir le regard. A vrai dire, c’est loin d’être son premier coup d’essai. L’artiste continue, comme à ses débuts où la rue était son support de prédilection, d’être un touche à tout. Il peint, dessine, tague, sculpte, présente et expose, de manière plus ou moins académique, n’altérant jamais l’expression de sa liberté qui, depuis toujours, le maintient dans un état d’effervescence créatrice à la poursuite de l’art de demain. Mais pour tendre vers l’avenir comme il le fait, il faut connaître par cœur le passé. A ce niveau-là, ses appuis sont plus que stables. Car l’une des particularités de Speedy Graphito est l’emprunt, à savoir la ré-utilisation d’œuvres découpées et remaniées comme il l’entend. En s’appuyant sur des artistes qu’il admire, principalement issus du « pop art » et de la « pop culture », à l’image du sample en musique, il fait de son art à la fois un geste de perpétuation et de collaboration. A la recherche d’une modernité toujours plus éclatante et fracassée.

 

Destiné à tous les âges

Jean-Michel Basquiat, Roy Lichtenstein, Fernand Léger, Andy Warhol… Tous sont présents sous forme fragmentée dans cette nouvelle exposition. Speedy Graphito fait revivre de grands tableaux mythiques aux côtés de personnages qu’il transporte depuis toujours et dont il est lui-même le créateur, notamment le fameux Lapinture. Ce dernier est d’ailleurs l’acteur principal d’un jeu ludique organisé par l’artiste au sein même de l’exposition, et réservé aux enfants. Il s’agit de dessiner son meilleur Lapinture afin d’espérer gagner un dessin unique de Speedy Graphito. C’est le hasard qui entre en compte et il n’y a donc pas à s’inquiéter de quelconque jugement ! Seulement l’espoir d’un joli cadeau et la certitude de voir son dessin accroché à un mur pour le reste de l’exposition. 

 

 

Une aura digne des plus grands

Les œuvres animent l’espace d’exposition, jusqu’aux vitrines extérieures. Elles sont des petits formats, exceptée une, majestueuse, placée au niveau de la porte de sorte à être visible dès notre entrée. Sa composition vertigineuse alliée à son souci du détail sont une démonstration du talent qui n’est plus à prouver de Speedy Graphito. Les autres tableaux, dont nombreuses acryliques sur toile, n’en sont pas moins dignes d’intérêt, puisque chacun d’eux, au travers d’un style unique et d’une maitrise absolue du geste de création, ouvrent notre imaginaire, nous invitent à des aventures distordues et se chargent de réconcilier le monde de l’enfance et celui de l’âge adulte. Comme à son habitude, Speedy Graphito triture, malaxe et modèle une pâte déjà bien fermentée, en y ajoutant absurdité et extravagance par une gestion perfectionnée de la couleur ainsi qu’une disposition millimétrée des formes et des symboles. Le résultat final se présente sous la forme de puzzles chargés en sens et en détails devant lesquels il ne nous gênerait pas de rester des heures entières à tenter d’en décortiquer chaque subtilité.

Tableaux de Speedy Graphito exposés à la galerie Polaris (décembre 2020) / Photo : Léonard Pottier

 

Informations : Exposition « Speedy Graphito vu par Speedy Graphito », Galerie Polaris (15 rue des Arquebusiers, Paris 75003), jusqu’au 06 février 2021.

Critique UNDERVOID – « Le Noir se fait »

Le Noir se fait. C’est le moins que l’on puisse dire en cette période. L’homme est faible et impuissant. Il ne se bat que pour lui-même. Pour sa survie. La crise actuelle l’aura d’autant plus révélé. Que faire pour y remédier ? Pas grand-chose, si ce n’est ouvrir les yeux sur notre condition, pour y voir plus clair. Se confronter à notre propre hypocrisie, pour vivre plus consciemment. Pleurer notre bêtise peut-être, pour prendre de l’avance. On vous l’accorde, ce n’est pas très encourageant… Mais faire face à notre chute, n’est-ce pas mieux l’accepter ?

UNDERVOID n’égayera probablement pas votre journée de ce côté-là, plutôt défaitiste vis à vis de notre société et de l’espèce humaine en général. Pour autant, leur premier album, ravage parmi les ruines, vous secouera si puissamment qu’il sera en capacité de vous esquisser un sourire. Le sourire de l’engouement. De la folie. De l’hystérie. Bien utile aujourd’hui en tant qu’échappatoire.

 

 

 

UNDERVOID, du rock tout droit venu de Strasbourg

Trêve de pensées funestes, concentrons nous sur cette musique pour le moins exaltante. Avant tout, qui sont-ils ? UNDERVOID vient de Strasbourg. Un quatuor remonté contre le système, dans la lignée du rock contestataire français, et dont le désir de se faire entendre est plus fort qu’une décharge électrique. Formé en 2016, le groupe sort aujourd’hui Le Noir se fait, son premier album, après quatre EPs de la même poigne. Ils ont déjà beaucoup tourné à travers la France, avec plus de 200 concerts, dont des premières parties de haut vol (No One is Innocent, Temperance Movement…). Décidés à envoyer le paquet et à nous en foutre plein les oreilles, UNDERVOID a déjà une identité musicale bien marquée : des morceaux concis et endiablés, des riffs entrainants portés par des guitares à l’aspect lourd et martelé, un chant venu des tripes… Arnaud Sumrada (chant), Marc Berg (guitare), Alexandre Paris (batterie) et Mathias Fischbach (batterie) concrétisent pleinement leur savoir-faire avec ce premier album (LP) des plus aboutis.

Photo : Antoine Pfleger

Un départ en trombe

Tout commence avec « Addict », charge virulente contre l’addiction au pouvoir. C’est incisif, ça baigne dans le sale et le pourri, ça mord là où ça fait mal et ça fait son effet. Le riff est imparable, de quoi nous faire tourner en bourrique dès cette ouverture en trombe. On commence dans le noir, et ça n’est pas près de s’arrêter. Non, l’album dans son entier ne fait pas de cadeau, il se dévoile de plus en plus sombre et accusateur, sans jamais baisser en qualité. Au contraire, sa force première est sa constance. Du début à la fin, les morceaux sont du même impact. Assez étonnant d’ailleurs, à l’écoute de cette musique qui peut rapidement montrer ses limites. UNDERVOID y échappe avec brio. Le groupe parvient à nous maintenir en haleine, avec quelques nuances bienvenues, comme la belle surprise d’« Un Regard a suffi », chanson à la structure différente et à l’atmosphère musicale plus apaisante, comme une errance mélancolique au bout de laquelle une note positive s’empare de nous, après avoir été tant malmené par les morceaux précédents.

 

Alliance entre discours politique et compositions efficaces

Mais de cette hargne bousculeuse, colonne vertébrale du projet, nous en tombons rapidement amoureux. « Dieu n’existe pas », après un « Je suis né peuple » faisant monter la tension, finit de nous convaincre. Le titre interpelle directement par son caractère affirmatif. On s’attend à une prise de position claire et assumée, portée par un riff acerbe. Ca ne manque pas. Il y est question d’un monde en proie à la démence, le nôtre, qui s’attache à des croyances illusoires, et qui pense pouvoir être pardonné de ses dérives aberrantes. Mais comme Arnaud Sumrada nous le martèle avec conviction : « suffit pas d’en parler, il n’est pas là, tu peux toujours prier, Dieu n’existe pas ». Les crimes sont visibles, et l’homme hypocrite a beau vouloir les dissimuler, il ne peut s’en remettre à autre chose qu’à sa propre cupidité, et non perpétuellement essayer de s’en défendre autrement. Le refrain nous crie une vérité difficile à accepter peut-être, mais nécessaire d’entendre au vu de la folie qui s’empare de certains esprits : « Tu n’es que poussière. Seulement de la matière. De toi, rien ne restera ». Personne ne viendra nous sauver de ce système où l’homme exploite l’homme. Surtout pas une divinité. Ca ne plaira certes pas à tout le monde mais un rock politique et engagé comme celui d’UNDERVOID, s’il n’est pas virulent et insurgé, ne vaudrait pas grand-chose. Ici, l’alliance entre compositions acharnées et messages politiques assure à l’œuvre une véritable maitrise. Le Noir se fait a l’avantage de venir du cœur, et renvoie un véritable sentiment d’authenticité. On le ressent même dans la production, percutante, et surtout pertinente, tout droit inspirée de Rage Against the Machine et plus récemment Prophets of Rage. A noter que l’album fut enregistré dans le studio White Bat Records, où les ont précédés le groupe français Last Train. Gage de qualité sonore.

 

Un rouleau compresseur qui n’écrase que la connerie

A l’écoute de l’album nous vient en tête successivement Noir Désir sur certaines intonations du chanteur, Led Zeppelin pour son côté vif et saillant, Trust et son regard sur le monde… UNDERVOID ne fait rien de nouveau à proprement parler, mais brille par sa force sauvage, et remue nos esprits d’un vent violent. C’est un rouleau compresseur intelligemment pensé, puisqu’il n’écrase pas tout sur son passage, mais seulement la connerie ambiante. Comme il est rare de trouver des groupes français dans cette veine d’une telle maitrise. Après la chanson titre et « Bouffon de roi », qui ont de quoi nous secouer par leur fulgurance, partant du principe que nous avons déjà digéré le très efficace et pesant « On va, on vient », ce qui n’est pas forcément le cas pour tout le monde, « La Machine », clôture du projet, nous assène une dernière claque en pleine figure. Quand y’en a plus, y’en a encore. C’est l’impression que nous donne l’album puisqu’à peine fini, on ne pense qu’à le réécouter. 10 titres. 35 minutes. Net et précis. Un bouillonnement musical jouissif donnant lieu à un assouvissement de sentiments contestataires. Que demander de plus ? Que la société s’écoule enfin ? En attendant, Le Noir se fait a de quoi nous tenir longtemps éveillé, autant musicalement que politiquement, addict à ce concentré de rock en colère, qui ne tombe jamais dans la caricature grâce à un soucis véritable de qualité de composition. Pari réussi pour UNDERVOID. Ce premier album (LP) tape dans le mille. Nous voilà définitivement conquis.

Photo : Antoine Pfleger

By Léonard Pottier


 « By the Fire » – Thurston Moore

 La prévisibilité dans les milieux artistiques n’est jamais vu d’un très bon œil. Être imprévisible, c’est savoir se renouveler, pouvoir surprendre, détenir les ressources nécessaires pour évoluer sans se répéter. L’inverse est généralement signe de panne d’inspiration. Paradoxalement, le développement d’un style, que chaque artiste s’efforce à façonner puisqu’indissociable de son identité créatrice, peut-il se faire sans un minimum de prévisibilité ? Ne pourrait-on pas trouver goût dans la répétition ? Une œuvre a-t-elle forcément besoin de se réinventer pour prétendre à une appréciation positive ?

  Si cela trouve sens chez certains, comme Idles par exemple, dont le nouvel album « Ultra Mono » manque cruellement d’excentricité et de fraicheur, ou encore Tricky, chez qui les mêmes albums relativement bons mais vite lassants semblent se répéter depuis quelques années, il n’en est pas de même pour tout le monde. En guise de contre-exemple, nous avons trouvé le parfait témoin. Vous l’aurez compris, il s’agit de celui qui vient tout juste de sortir « By the Fire », énième album venant donner suite à l’excellent « Rock N Roll Consciousness » sorti en 2017. Thurston Moore est l’artiste de la situation. L’ex leader de Sonic Youth vient nous prouver que le fait de rester génial n’est pas forcément lié à la notion de renouvellement.

 

Une durée record

   Depuis les années 2010, Thurston Moore enchaine les projets intéressants. Marqués par le sublimissime « Demolished Thoughts » en 2011 puis par le très bon « Best Day » trois ans plus tard, sans compter l’album « Rock N Roll Consciousness » envers lequel nous avons d’ores et déjà exprimé notre amour, nous attendions ce nouvel album de pied ferme. Neuf morceaux étaient annoncés, ce qui, pour Moore, est costaud, connaissant son attache particulière aux compositions progressives qui atteignent facilement les dix minutes. En plein dans le mille, « By the Fire » dure environ 1h20. Le temps d’un film. Mais la longueur n’est pas un problème. Au contraire, elle est ici une pièce centrale de l’album, pour qui elle œuvre à la manière d’une colonne vertébrale. « By the Fire » s’écoute comme un film et se lit comme une fresque. Plus question de limites. En transgressant le concept d’album, il se vit de manière allongée, presque infinie, avec la sensation qu’il ne s’agit plus seulement de musique mais d’autre chose.

 

Thurston Moore elu maitre de la guitare

    Profitant de son savoir-faire acquis au fil de sa carrière et désormais maitrisé à la perfection, Thurston Moore fait danser les guitares au travers de compositions que l’on pense avoir déjà entendues mille fois par le passé mais qui, au bout de plusieurs écoutes, changent de visages pour nous laisser pénétrer l’ailleurs. L’artiste se répète inlassablement et parvient tout de même à nous tenir en haleine sur chaque morceau. Si cela s’apparente au premier abord comme une tendance un peu facile, chez Moore, il en est tout autre. La répétition fait partie intégrante de son style. Il s’agit moins pour lui de vouloir se démarquer à tout prix que d’utiliser systématiquement les mêmes procédés de composition. Et le plus impressionnant est de voir à quel point cela fait son effet. Plus les années passent, plus l’envoûtement se renforce.

    Si bien qu’aujourd’hui, avec l’enchainement des quatre premiers morceaux de ce nouvel album, pure magie auditive, le chanteur/compositeur semble avoir passé un nouveau cap : celui de l’épanouissement artistique. Son style si unique est transcendé, avec l’impression qu’il peut être désormais reproduit à l’infini. Le simple nécessaire y est entendu. La guitare pour seule guide, au travers d’un son mi mielleux mi ravageur, les nappes qui en surgissent nous entrelacent tout du long. Tantôt légères (Siren, Calligraphy), tantôt chahuteuses (Hashish, Cantaloupe), tantôt les deux à la fois (Breath), les guitares œuvrent à la manière d’un conteur qui viendrait nous faire part de son histoire. C’est un voyage cinématographique auquel elles nous convient chaleureusement. Sous forme de vagues inarrêtables, comme un tissu soyeux qui parfois se déchire, et dont seul le guitariste maitrise la recette, elles délivrent en un rien de temps leur pouvoir magnétique. Reposante mais pas trop quand même, la musique de Moore use de ces perpétuels changements de rythmes et de mélodies pour nous surprendre. Également comme à chaque fois, et peut-être encore plus aujourd’hui, l’âme de Sonic Youth renait dans nos oreilles pour notre plus grand plaisir.

 

Une œuvre musicale non identifiée et bien dosée

   La voix de Thurston Moore, toujours aussi juste et harmonieuse, aux allures parfois divines, se prête à plusieurs usages selon les différentes chansons. Si elle n’est qu’un simple souffle d’air sur le sublime Siren, ou encore sur Dreamers Works, elle devient plus éperdue et déterminée que jamais sur les puissants Cantaloupe, Breath et Calligraphy. Cette constante balance procure à l’œuvre globale une cohérence de fond, dans un système de stop and go revisité, si bien réfléchi et réalisé (et qui atteint son paroxysme sur le géant Breath) qu’il procure des effets remarquables sans que l’on le devine naturellement. Aussi, la manière dont est construit l’album, avec quatre morceaux avoisinant les cinq minutes (une durée que l’on qualifiera ici de conventionnelle) et quatre autres dépassant les dix (le plus long, le dernier, atteint même seize minutes), où chacun se mélange les uns dans les autres, au point de former une danse de plus d’une heure finement orchestrée, n’est pas un hasard et répond à une logique d’éparpillement et de dissolution. En ce sens, « By the Fire » s’éloigne de l’idée que l’on peut se faire d’un album et devient alors une OMNI (œuvre musicale non identifiée) dans laquelle se côtoie expérimentations (principalement incarnées par Locomotives et Venus) et compositions plus académiques (même si, entendons-nous bien, ce que fait Moore n’a rien d’académique) sur la base d’un style ayant aujourd’hui trouvé parfaitement sens au travers d’une utilisation artistique pensée ainsi qu’une exécution irréprochable.

Quelle sera la suite ? Le même, en mieux. Comme à chaque fois.

by Léonard Pottier


Dans un monde où on ne cesse de vanter les vertus de l’amitié dans une certaine tendance à davantage diaboliser les relations amoureuses (« on ne peut compter que sur ses amis », « l’amitié c’est pour la vie » tandis que l’amour a plus vite fait d’être associé aux méfaits, à la tromperie…), quitte à rendre conflictuelle ces deux types de relation à la manière de l’ange et du démon, Michael Angelo Covino semble vouloir changer la donne avec son premier long métrage : « The Climb ». Et si, après tout, l’amitié était elle aussi toxique ?

Le réalisateur/acteur américain se propose de faire le tableau relativement mielleux et enfantin d’une amitié écorchée. Primé au Festival du cinéma américain de Deauville en 2019 (prix du jury) ainsi qu’au Festival de Cannes (prix coup du cœur du jury dans la sélection Un Certain Regard), le premier film du réalisateur américain détient de nombreuses qualités.

 

The Climb, Un film en apesanteur

 Tout part d’une virée en vélo dans les Alpes, où Mike annonce à son meilleur ami de toujours, Kyle, qu’il a couché avec sa femme, et cela plus d’une fois, sur un ton étrangement léger et détaché, qui sera la colonne vertébrale du film. C’est ici le premier « chapitre » de cette montée (d’où le titre) qui en comptera 7 à son bout, superbe entrée en matière où l’essentiel y est montré, aussi bien sur le fond que sur la forme. Le long plan séquence de départ sert le comique de situation, où Kyle, moins sportif que son ami, n’arrive pas à le rattraper dans la montée, alors qu’il vient d’être mis au courant de sa tromperie. Une scène en apesanteur qui, volontairement, à l’image de Kyle, peine à avancer. Rien ne se passe, sinon un dialogue loufoque filmé en plan séquence comme le reste des scènes, agrémenté d’un comique de situation impeccablement maitrisé. Cette première scène annonce ainsi la couleur de la suite : un mélange entre légèreté comique et sérieux d’une relation aussi attachante que malsaine…

 

Une relation amicale est-elle toujours basée sur la confiance ?

 La suite du film se concentre sur les retrouvailles de deux amis quelques années après cette fameuse virée en vélo, à l’occasion de l’enterrement de la compagne de Mike (aussi l’ex de Kyle), où le rapport de force semble s’être inversé : les corps ont changé, et Mike est celui le plus en difficulté désormais, aussi bien physiquement que moralement. Le duo incarné par Michael Angelo Covino (Mike), qui est aussi le réalisateur, et Kyle Marvin (Kyle), donne vie avec brio à cette relation pour le moins atypique. L’accroche de l’un pour l’autre semble aussi tenace que la méfiance légitime de Kyle envers Mike, qui ne bascule jamais dans le dégoût ou le mépris. Au travers de ces chapitres légitimement bavards, puisque l’essentiel repose sur les dialogues, l’amitié perdure. Mike continue pourtant d’être louche dans son comportement. Sans faire exprès semblerait-il. Mais tout de même. Kyle n’osant pas l’éliminer définitivement de sa vie, leur relation ne va pas en s’améliorant. Contre toute attente, elle ne se détériore pas non plus. Leur amitié reste plus ou moins stable, à un niveau tel que chacun sait désormais à quoi s’attendre de l’autre. La confiance remplacée par l’unique sympathie, les deux amis avancent sur un chemin parsemé d’embuches qui ne réussira pas à les séparer. Vient se glisser au milieu d’eux la copine actuelle de Kyle, une femme au fort tempérament incarné par Gayle Rankin qui, au lieu de faire fuir Mike comme elle le voudrait, ne fait que l’attirer d’autant plus vers Kyle.

 

Une bulle qui joue du temps et de l’espace

 Filmé en décors naturels dans des lieux aussi chaleureux qu’insolites, The Climb parvient à se créer un cocon, où le spectateur est invité à faire preuve d’empathie et de non-jugement à l’égard des protagonistes. Le film a beau montrer des personnages perdus et parfois antipathiques tant leurs choix semblent irréfléchis, il omet volontairement de prendre position. Il s’agit moins de juger les actions de chacun que de révéler une forme d’acceptation de tous et de toutes, au travers d’une relation bancale et pourtant immortelle. Immortelle à la manière des images du film, dont les différents plans séquences leur permettent de ne pratiquement jamais être coupées. Ainsi, le film s’intéresse à quelques moments de vie pris séparément et filmés d’une traite, nous rappelant constamment qu’il s’agit seulement de courts instants choisis parmi toute une existence et qu’à côté de cela, la vie se poursuit pour nos deux protagonistes. A l’instar de son jeu sur le hors-champ visuel, The Climb joue ainsi grandement de son découpage et ce que l’on pourrait désigné comme du hors-champ temporel (plus communément appelé ellipses). Ce que l’on ne voit pas semble tout aussi important que ce que l’on nous donne à voir. C’est donc en même temps une réflexion sur le médium cinématographique qui nous ai proposé.

 

Essoufflement durant son dernier quart

 Cependant, The Climb n’échappe pas à la lassitude de sa propre forme qui, dans les derniers chapitres, semble quelque peu s’essouffler. L’humour tombe petit à petit dans le pathos et les situations de plus en plus alambiquées rendent brouillon le discours. Toujours à la limite de l’absurde, le film ne parvient pas à tirer pleinement parti de son excentricité qui, de fait, est le moteur de son charme durant la première moitié. Mais à force de complexifier la relation des deux amis, lui ôtant au fur et à mesure de la vraisemblabilité, le film perd de son impact en transformant les interactions relationnelles en un jeu sans queue ni tête. Que tirer de tout cela ? C’est la scène finale qui nous le dira, belle conclusion faisant office de retour à une simplicité du discours suite à un dernier quart étouffant et probablement de trop.

 

Un film indépendant qui vaut le déplacement

 Grâce à cette relation casse-tête, le réalisateur brise les codes de la relation amicale, qui a tendance à être perçue comme un modèle de confiance et de fidélité, et fait de son film un moment aussi tendre qu’éprouvant (dans le bon sens du terme), où des questions autour de la masculinité, de la paternité, de l’amicalité et de l’amour sont volontairement mises en lumière avec subtilité et humour. Un film indépendant qui respire et qui nous fait respirer.

Pour tenter de gagner des places pour le film, n’hésitez pas à participer à notre jeu concours juste ici. Vous avez jusqu’au 02 août !

Bande annonce du film The Climb

By Léonard Pottier