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Julia Escudero

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Que de choix en ce lundi 27 mai 2024 à Paris ! Le choix cornélien, presque celui de Sophie en somme,  devait être fait entre deux des meilleurs artistes du moment qui se produisaient ce soir dans la capitale. D’un côté Beth Gibbons avec en première partie Bill Ryder Jones, de l’autre, à la Cigale, Fat White Family. Les artistes les plus fous de la scène rock actuelle. C’est donc, et ce n’est pas un spoiler si vous avez lu le titre, vers ces derniers que notre choix s’est porté. En cause, une réputation d’immanquables qui nous faisait trépigner d’envie. Avons-nous eu raison ?  On vous raconte.

THE FAT WHITE FAMILY CIGALE 2024
©KEVIN GOMBERT

le Chapelier fou : Lias au Pays des merveilles

Dès l’entrée, notre bon goût est d’office validé par les bruits de couloirs. La veille, l’incroyable famille se produisait au festival Levitation. La prestation avait fait l’unanimité, d’autant plus que le meneur de notre formation jouait à présent entièrement sobre. Voilà qui laissait songeur. 21 heures sonne enfin, il est l’heure ! La tornade se met en marche, la foule se contracte, on ouvre grand les yeux. La famille est là, un joyeux non anniversaire à vous !

C’est sur « Angel » de Robbie Williams qu’entre le groupe sur scène, le décalage se fait. Quoique Robbie Williams, malgré ses mélodies mielleuses est connu pour son sens de l’humour et son plaisir à montrer des photos de ses fesses. D’ailleurs Lias Saoudi, lui, compte bien en dévoiler plus que Robbie. Vêtu d’un imperméable ouvert, il cache à moitié un collant couleur chair, seul vêtement plus que suggestif et qui moule comme vous vous en doutez, chaque partie de son anatomie ( mais ce soir il n’y aura pas de chute). « John Lennon » ( issu de Forgiveness is yours)  ainsi que « Without Consent » ouvre la partie, alors que le dit imperméable dévoile un peu mieux les parties du chanteur. Et les premières secondes ne laissent aucun doute planer : le concert va être un pur moment de folie. Si la notion semble se répéter au cours des précédentes lignes, c’est parce qu’elle représente le mieux la scène qui se déroule ce soir. Lias aurait été un bien meilleur Joker que ne le furent Heath Ledger et Joaquim Phoenix. Il a, du très célèbre personnage, la théâtralité, mais quelque chose dans sa gestuelle vient redistribuer les cartes. Au lieu d’être passive comme on peut l’être en regardant les célèbres films, la foule devient partie intégrante de l’immense asile de Gotham Ci(ty)gale. Il faut donc moins d’un titre pour que les spectateurs n’entrent dans l’ambiance, moins de deux pour que le chanteur ne s’offre son premier bain de foule face à un membre de la sécu déjà débordé qui court donner du fil à son micro. Au troisième morceau, notre homme s’est déjà roulé sur le sol, a hurlé dans son micro, donné une leçon de chant tout en se déchaînant tant qu’il parait improbable d’avoir encore du souffle. « Polygamy is only for the chief » scande-t-il face à une foule transpirante, de corps entremêlés.

L’heure du thé

La grand messe cathartique se poursuit. Tout comme le cinéma d’horreur peut l’être, les concerts de Fat White Family sont d’immenses exutoires. La foule est particulièrement réceptive d’ailleurs à la thérapie par l’absurde qui lui est proposée. Et cette foule a des visages bien variés. Le rock transcende les générations, nous dirons-nous, et c’est peut-être ce qui est le plus beau à voir ce soir. Les plus âgés, les cheveux gris, vêtus de leurs chemises de bureaux, là dans les premiers rangs, en train de pousser dans les pogos et de slamer à toute allure. Au tout premier rang, téléphone à la main, photographiant chaque instant, la fan a toujours 15 ans. Tout comme celle juste à ses côtés qui les a encore sur ses papiers d’identité. Il n’y a pas d’uniforme quand on fait partie de cette grosse famille. D’ailleurs un homme au balcon, et son sage cardigan, félicite du pouce une performance qu’il qualifie d’excellente, pendant qu’une toute jeune femme, au look gothique elle court dans les escaliers pour se prendre un bain de foule. Une famille inter-générationnelle, rassemblée derrière le tonton fou furieux, qui lui est maintenant en eaux. Pour revenir aux sources, peut-être changer de position dans la famille, le voilà qui adopte en avant-scène une position de fœtus, les bras se tendent vers lui, comme dans les films de zombies. « Touch the leather », « Bullet of dignity », « Visions of Pain » ou encore « Hits hits hits » résonnent très fort. La folie continue alors que deux bémols viennent entacher un moment qui pourtant rappelle que les bons concerts existent encore et qu’on peut prendre un plaisir « fou » en concert. Le premier tient du son qui retient trop l’énergie déployée et peine à se répandre dans la salle, laissant parfois de côté certains membres de l’audience. L’autre tient à la répétition de certains gimmicks, qui donnent à une partie du concert une sensation de redite. Non que l’instant ne soit agréable mais une fois la température du bain déjanté prise, l’énergie déployée pourtant en continue vient moins tabasser le public, qui s’était pris une grosse claque pendant une bonne heure de live. Pour autant la fosse bouillante, elle, se fiche bien de toute objection que pourrait donner un critique musical. La critique est papier mais l’instant lui est torride. Les slams sont légions, et les bières volent dans les airs depuis la première heure. Lias jette les éco cups qui lui sont envoyées d’un air machinal et les instruments eux ne sont que mouvement. D’autant plus la flûte traversière qui épouse parfaitement l’instant, insolite et logique à la fois. Côté public, les slammeurs fous remarqueront peut-être la présence des membres de Lulu Van Trapp, eux aussi auront préféré la Fat White Family à Beth Gibbons.

Vol au dessus d’un nid de cigale

Les slams sont nombreux dans la foule et les corps volent dans les airs d’une Cigale pleine à craquer et en parfaite ébullition.  La Fat White Family entame quant à elle la fin de son concert survolté. « Whitest Boy on the beach » résonne avant que le set ne se calme radicalement. Lias Saoudi marque un temps de pause pour interpréter à l’acoustique le titre « Borderline ». Un moment bienvenu puisqu’il permet un reset du concert et de repartir de plus belle pour se dire au revoir. « Work » et « Bomb Disneyland » viennent conclure l’instant survolté, et redonner au grain de folie distillé la puissance dont il a besoin. Lorsque les portes s’ouvrent, le public électrifié et transpirant se déverse dans un Paris tiède que la pluie a délaissé un temps. Aurions-nous dû préférer Beth Gibbons finalement ? Impossible à dire tant les deux soirées promettaient d’être inoubliables. Une chose est certaine, ce moment dément ne saurait sortir des esprits. Comme le dit l’habituellement tristement commun proverbe : les folies sont les seules choses qu’on ne regrette jamais. Ce soir donnons lui raison.

THE FAT WHITE FAMILY CIGALE 2024
©KEVIN GOMBERT

 

 

Adrianne Lenker – Trianon 2024 – Crédit photo : Louis Comar

C’est un véritable moment de grâce qu’a offert Adrianne Lenker en ce 2 mai, face à un Trianon de Paris plongé dans un silence religieux. Une expérience intime, puissante et bouleversante portée par la voix inimitable de la chanteuse de Big Thief. Venue défendre son dernier album solo, « Bright Future », elle a touché chaque membre de l’audience sans aucun artifice. Nous avons eu la chance d’y assister, on vous raconte.

Adrianne Lenker : radiographie sentimentale

Il pleut des cordes en ce mois deuxième jour du mois de mai. La grisaille est présente, partout et les esprits se languissent de voir le printemps enfin pointer le bout de son nez. Un espoir vain dans les ténèbres qui ne veulent pas laisser leurs places à la lumière. Heureusement pour les fans d’Adrianne Lenker, l’incroyable prodige sait toujours faire jaillir un rayon de soleil à travers l’halo de douceur qu’est sa musique. Calme oui, mais jamais – ou presque -triste. La voilà qui se présente donc, en solo, guitare à la main et assise dès 20 heures 30 ce soir. A peine entre-t-elle sur scène sur « The Only Place », emprunté au dernier né de Big Thief (Dragon new warm montain I believe in you) que le silence complet envahi la salle. Les yeux rivés sur elle, les esprits focalisés sur l’incroyable beauté qui se dégage des premières notes. Lors de son dernier passage parisien, la chanteuse avait joué deux dates d’affilée avec son groupe, non loin de là, à la Cigale. L’absence de Buck Meek sur le premier show, dont le vol avait était retardé, avait mis la musicienne à mal. Timidité peut-être, peur de devoir jouer pour deux guitares, ne l’avaient pas empêcher de réaliser, comme toujours, des prouesses. Mais il était évident que cette absence venait toucher à son aisance. Serait-ce la même en solo ?  Point du tout. La voilà heureuse d’être là, communiquant volontiers avec son audience et s’osant à quelques mots de français. Chez Adrianne Lenker, tout n’est que grâce et délicatesse. Des cordes de guitare qu’elle gratte doucement à sa façon de s’adresser à l’audience. La proximité se fait sentir, l’impression de dialoguer avec une amie peut-être, d’être seul.e dans la salle au milieu de la foule d’un concert pourtant complet. La bienveillance de Big Thief, sa façon de penser ses projets avec ses ami.es, de faire de son art un tout, une pièce collective, qu’elle soit ou non jouée en solo, participe sûrement au sentiment d’union qui plane ce soir.

Adrianne Lenker – Trianon 2024 – Crédit photo : Louis Comar

Au creux d’un Song(e)s

Et puis, il faut le dire, la setlist est grandiose. « My angel » tout droit sorti de l’immense album qu’est « Songs » retentit en seconde position. Il ne faut pas attendre longtemps pour entendre « Simulation Swarm »,  extrait du dernier album de Big Thief. Le titre, l’un des meilleurs, était celui qui avait retenu toutes les (mon) attentions lors de la première écoute du long opus. Il est de ces chansons qui deviennent des obsessions et peuplent chaque jour vos humeurs, vos relations, comme l’imagerie la plus précise de vos émotions. Une radiographie sentimentale en somme. Et donc évidemment dans sa version solo, acoustique, il prend encore plus d’ampleur. « I wanna drop my arms and take your arms » dit la chanson et quelques part, le public entièrement désarmé, se laisse porté par les bras d’Adrianne Lenker. Il faut profiter de l’instant, dans son ephémérité à l’heure où le streaming nous permet de tout ré écouter sans limite, cette version, elle, n’existera qu’en cet instant parfait.  La première partie du set se joue entièrement en solo, toujours derrière sa guitare, et habillée d’une lumière blanche. Il faut saluer d’ailleurs l’incroyable travail qui a été fait sur le son ce soir, qui est à proprement parlé parfait. Merci aux ingénieurs pour le soin minutieux qu’ils y ont porté! « Born for Loving you » suit, la lettre d’amour d’Adrianne à sa compagne, dernier single en date de Big Thief, sorti hors album. Et puis à peine quelques titres plus tard, voilà que le plus grand moment de la soirée se fait entendre alors que résonnent les premières notes d' »Ingydar ». L’instant est si beau qu’il amène à se questionner : comment quelques chose d’abstrait comme la musique, qui entre dans la tête via les oreille peut à ce point faire frissonner ? Le titre balaye tout sur son passage, emplit les yeux de larmes. Il entame une concurrence déloyale avec tous les autres moment où l’art croisera votre vie, ce sera un défit de faire mieux.

L’amitié comme un cadeau

L’album « Bright Future » n’a pas été écrit par une seule personne. Evidemment, comme toujours, il est le résultat d’un moment entre ami.es. Il n’avait d’ailleurs pas la vocation de forcément devenir une sortie officielle, mais devant sa réalisation, la chanteuse a décidé de le dévoiler au monde. Alors, il était évident qu’Adrianne Lenker ne pouvait pas se présenter entièrement seule sur scène.  Elle invite donc ses ami.es, dont Nick Hakim qui faisait aussi sa première partie, à l’accompagner au piano et au violon. L’occasion de mettre en lumière son nouvel opus. C’est une belle chose qu’elle aie utiliser le mot « Bright » dans son titre, est-il facile de songer en écoutant « Real House », parce que c’est certainement le mot qui définit le mieux sa musique. « Free Treasure » suit en toute logique et « Zombie Girl » permet de faire un nouveau crochet sur « Song ». Puis Adrianne délaisse temporairement sa guitare pour le piano. Elle y interprète sur la pointe des pieds le bouleversant « Evol » dans un moment de grâce inoubliable. Histoire de sécher les larmes qui ruissellent maintenant, la chanteuse prend la parole et explique que le piano et le violon sont ses instruments favoris, ajoutant que la guitare et la voix, qu’elle pratique depuis si longtemps ne lui semblent même plus être des instruments. Ses cheveux bruns ont repoussé, il tombent sur ses yeux, les repoussant en soufflant dessus sans succès elle s’amuse à dire qu’ils sont comme ses lunettes de soleil. « Not a lot, just forever », issu de « Songs » apporte une nouvelle note de bien-être à l’instant. Son titre colle parfaitement avec un voeu pieux que l’on fait dans un murmure, le concert pourrait seulement durer pour toujours ….Quelques titres plus tard, voilà que l’un des singles de « Bright Future » pointe le bout de son nez « Sadness as a gift ». Toujours beau, jamais triste, sa discographie est peuplé de cette idée de transcender les douleurs pour en tirer de la grandeur. Mais rien ne dure pour toujours, il faudra se dire au revoir sur « Anything ». Il faut se plonger une dernière fois dans cette voix de soie, s’en imprégner pleinement. Le piano et la guitare s’emballent, se font jeu plus que mélodies, un peu comme lorsque les chatons jouent du piano dans les Aristochats. Eh puis, ici c’est Paris, après tout. Les musiciens saluent humblement le foule qui applaudit à s’en rompre le coeur. Un dernier espoir peut-être ? Adrianne Lenker accepte d’offrir un cadeau à son public parisien avant de partir, cette fois pour de bon. Derrière sa guitare, en solo, elle interprète pour la toute première fois en live « Ruined », le titre qui avait dévoilé son dernier jet.  La rupture avec ce moment suspendu, quand les lumières se rallument, est presque violent tant il dénote avec l’euphorie vécue. Le lendemain matin, la capitale profitera d’un rayon de soleil. Adrianne Lenker aura sûrement chassé les nuages, alors que le souvenir de son concert lui se gardera précieusement au creux du coeur, comme lorsque l’on s’éveille d’un merveilleux songe.


Ce printemps est riche en sorties ! Les singles d’artistes confirmés ou de nouveaux venus fleurissent et laissent rêveurs quant auxla sortie d’albums à venir. Sommes-nous à l’aube de l’écoute de ce qui peuplera les tops albums de fin d’année ? Un chose est certaine, l’excellence est de rigueur.

singles 2024Beth Gibbons – Reaching Out

Voix légendaire d’un groupe tout aussi légendaire, Beth Gibbons, meneuse de Portishead, se lance en solo. « Live Outgrown » sera intégralement dévoilé le 17 mai sur l’excellent label qu’est Domino Records. A en juger par ses dates françaises annoncées et immédiatement sold out, l’attente est très grande. Album introspectif, il est le résultat d’une réflexion à mi-parcours lorsque le temps ne permet plus de se projeter dans le futur de la même façon et que le passé vient vous hanter en apportant sa dose de nostalgie. Les adieux ont peuplé la création de cet opus, ceux notamment à l’ancienne Beth Gibbons.  Maternité, mort, anxiété et ménopause viennent s’ajouter aux thématiques portées. Ce parcours, il transpire dans les premiers extraits dévoilés de ce qui se profile comme étant un joyaux. « Reach Out », est le second single à avoir pointé le bout de son nez. Loin de la Trip Hop de Portishead, on découvre des mélodies hantées comme son interprète mais aussi puissantes comme le culte « Glory Box » auquel elle doit sa gloire. Tempo ralenti, voix inimitable au centre des compositions, et émotions à fleur de peau viennent peupler les deux morceaux dévoilés. Le premier, « Floating on a moment », clairement lyrique s’offrait des choeurs doux, en échos du chant  et évoquait des bourrasques de vent venant tout balayer sur leur chemin. L’écriture et la production y atteignaient des sommets de précision. « Reaching Out » démarre plus rapidement que son prédécesseur. Ces instruments donnent la réplique à des rythmiques extrêmement précises.  Mais c’est comme toujours dans ses montées vocales que le titre tire son épingle du jeu et se glisse sous la peau de son auditeur. Le clip profite également d’une version interactive et représente la chanteuse, à différentes étapes de sa vie, en chute libre dans un paysage spatial. A écouter avant de découvrir cet album conçu comme un bilan qui promet déjà d’être l’un des plus importants de l’année.

Goat Girl – Motorway

Les londoniennes de Goat Girl sont de retour ! Elles reviendront le 7 juin avec leur troisième album « Below the Waste », un concentré de synth-pop et ses accents rock à fleur de peau. Pour le présenter, celles à qui l’on doit l’immense « Anxiety Feels » proposent d’écouter « Motorway ».  Comme toujours avec la formation, la douceur est autant de mise que la capacité à jouer des rythmes avec une grande modernité.  Le titre spacieux s’offre une construction hypnotisante, une douce montée et un final inoubliable. Il parle de longs trajets en voiture, sur la banquette arrière, les parents à l’avant et les visages d’anonymes qui défilent. Il faut dire que le mouvement est particulièrement propice à l’écoute. Avec un talent indéniable Lottie Pendlebury et ses acolytes remplissent les esprits d’images très claires, de trajets infinis et de moments de rêveries. De son côté « Below the Waste » comportera 16 titres et invite à redéfinir ce qui n’est plus utile, la place des sous-produits dans une société moderne et ce qu’est la laideur face à l’oppression. Toujours dans sa lignée entre folk, synth pop et noise rock, le trio vise toujours l’excellence tirant le meilleur de tous ces courants pour offrir une proposition enivrante, douce mais joyeuse, entrainante et très joliment construite. Instruments à cordes et à vent additionnels ainsi que des choeurs réalisés par les amis et la famille des musiciennes promettent de s’ajouter aux composition dont la tracklist a été réalisée en Irlande. Si l’attente jusqu’au 7 juin parait interminable, il faut aussi noter que le groupe promet de fêter la sortie de cet album le 8 octobre au Point Ephémère de Paris.

Fontaines D.C – Starburster

Ils sont de retour et ils mettent toujours tout le monde d’accord ! De notre rédac à celle toujours pointue de Gonzaï, les choses sont claires : Fontaines D.C est l’un des groupes de rock les plus importants et talentueux de ces dernières années. Chacune de ses sorties d’album tient évidemment office d’évènement et promet des sommets de qualité.  « Romance » prévu pour le 23 août ne devrait pas déroger à la règle. Les rois en offrent enfin un tout premier extrait : « Starburster » au mois d’avril. On s’attend évidemment en le découvrant à de l’excellence et voilà que la barre est mise encore plus haut. Comment peut-on à ce point se renouveler sans jamais perdre de vue son essence ?  Une introduction obsédante, des boucles savamment travaillées, un refrain claustrophobe, haletant où le souffle prend une place centrale (brillante mise en perspective musicale), et puis juste avant son final vient un revirement, temps de pause avant une dernière course.  Il faut dire que le titre s’inspire d’une crise d’angoisse vécue par Grian Chatten dans la gare de St Pancras à Londres.  Addictif , il promet le meilleur pour ce quatrième jet qui officialise également la signature du groupe sur le label XL Recordings. 11 titres nous attendent, compilation d’idées des différents membres du groupe mais aussi inspirés par l’animé Akira. C’est aussi la première collaboration du groupe avec le producteur James Ford ( Arctic Monkeys, Gorillaz, Depeche Mode…) et il est pitché comme étant l’album le plus ambitieux que le groupe ait réalisé jusqu’ici. Tout un programme quand on voit la puissante machine à tubes que peut être Fontaines D.C. L’année 2023 consacrait Grian Chatten en solo alors que son album comptait parmi les meilleures sorties de l’année. Nul doute que 2024 offrira la première place des classements à « Romance ».

Isolation – Creature Lies

Place à de la nouveauté et à des français s’il vous plait ! Pour l’occasion il faudra un peu tricher puisqu’Isolation s’offre ses tous premiers pas en avril 2024 et délivrera le 1er mai son premier EP, « Creature Lies ». Un premier extrait du même nom vient tout juste de se dévoiler pour promettre des compositions viscérales, bouillonnantes et radicales. Isolation, il faut le dire, à toutes les cartes en main pour frapper fort et juste. Aux commandes, on retrouve Raphaël Balzary, ancien des immenses We Hate You Please Die ainsi que Julien, Lounès, Enzo et Cyprien de Cheap Teen. Le savoir-faire rock des deux équipes se complète parfaitement formant un cercle surpuissant pour mieux englober les genres. Le chanteur y apporte une touche qui fait des ravages, jusqu’au boutiste et des parties screamées complètement endiablées. A cela s’ajoutent une introduction et des couplets au rock franchement moderne, élégant et travaillé. Ce premier extrait obsédant joue sur les registres, les empilant et additionnant en quelques 3 minutes. Grand écart à bout de souffle, écrit en fil tendu, montagne russe émotionnel rock, « Creature Lies » réussi le pari d’introduire ses brillants compositeurs comme un groupe qui marquera les esprits de la scène française. En attendant de pouvoir en écouter plus, reste à réserver sa soirée  du 8 mai puisque la formation se produira au Supersonic de Paris. Le résultat sur scène ne peut qu’être un beau moment au vue du parcours de ses fondateurs. Vivement le 1er mai !

Wu-Lu – Daylight Song

Excellence encore, excellence uniquement. Le 17 mai , Wu-Lu le musicien originaire du sud de Londres dévoilera son nouvel EP : « Learning to swim on empty ».  Ce dernier, signé chez Warp Record, s’écrira comme un journal intime. Il y sera question de son enfance à Brixton, de perte, de mort et du sentiment d’être jeté dans le grand bain. Autant de thématiques qui ne font que renforcer l’attente. Pour s’en donner un avant-goût, un premier extrait « Daylight song » a déjà été dévoilé. Différent de l’énergie que l’on découvrait sur son premier album, Wu-Lu y offre un titre au tempo ralenti qui fait la part belle à ses rythmiques, aux boucles très calibrées et dont la composition sait se faire immédiatement obsédante. Ce joyau a l’élégance britannique que l’on peut attendre du compositeur de génie mais y ajoute une atmosphère intimiste à pas de velours. Moins survolté que ces prédécesseurs, plus rock que le génial ‘Times » qui empruntait au Hip Hop, ce « Daylight Song » s’avère être d’une efficacité redoutable et prouve que le musicien sait se renouveler sans jamais perdre de vue ce qui faisait sa force. Le successeur de l’album « LOGGHERHEAD » sorti en 2022 contiendra 7 titres et permettra de redéfinir le son de son compositeur qui a toujours su tirer le meilleur du punk , du trip hop et du grunge les faisant cohabiter dans une interprétation sombre de ce les 90’s avaient de meilleur à offrir. L’odyssée imprévisible qu’était ce premier jet existera-t-elle toujours ? Il y a fort à parier que oui, en lui ajoutant une jouissive touche de modernité à n’en pas douter.


Eunice Kathleen Waymon plus connue sous le nom de Nina Simone tient un rôle de grande prêtresse dans les coeurs et les esprits.  Autrice, compositrice, militante pour les droits civique, l’immense musicienne porte en elle une histoire puissante et inspirante. Sa voix extraordinaire, utilisée comme une arme qui frappe toujours juste lui vaut d’enchaîner les morceaux à la grandeur inégalable. Le culte « Feeling Good », l’envoûtant  » I Put a spell on you », l’inoubliable « Mr Bojanglas », tous méritent autant d’écoutes que de récits pour mieux se les approprier. Parmi eux, pourtant, et puisqu’il faut en choisir un, le besoin de raconter « Sinnerman » s’est fait sentir. Peut-être parce qu’il porte en son coeur une aura et une puissance qui retournent et viennent hanter chaque écoute. Alors d’où vient ce morceau ? On vous raconte.

nina simone "sinnerman"
nina simone « sinnerman »

« Sinnerman » qui es-tu ?

Ce titre de gospel voit son interprétation de Nina Simone publié sur l’album « Pastel Blues » sorti en 1965. C’est le troisième album studio de la chanteuse. Entre son second jet « The Amazing Nina Simone » (1965) et ce nouveau chef d’oeuvre il faut compter 4 albums enregistrés en public. Pièce de 10 minutes de montée en puissance que rien ne semble pouvoir arrêter, elle devient l’atout central de son album. Pour autant Nina Simone n’en est que l’interprète. Le morceau, elle le découvre dans son enfance. Sa mère pasteur  méthodiste l’emmène avec elle à l’église où ce gospel est souvent interprété. La légende raconte que la jeune Nina Simone l’interprétait à l’orgue de l’office.

« Sinnerman » c’est l’histoire d’un pêcheur qui cherche sa rédemption à tout prix. Une course haletante en découle, une prière au piano mais surtout le cri d’une révolte.  La musicienne prend l’habitude de l’interpréter à chaque fin de concert et fini d’ailleurs par lui offrir deux enregistrements en live, publiés eux bien plus tard.

Dans sa genèse, le titre remonte à la fin du 19ème siècle. Il vient du négro spiritual des églises noires des Etats-Unis. Le négro spiritual c’est un chant religieux afro-américain inspiré par la chrétienté et chanté en langue anglaise. Le courant constitue la première manifestation musicale organisée par la communauté noire américaine. Impossible donc de détacher le chant d’un contexte politique fort, d’injustices et de luttes. Pour en revenir à notre pêcheur, il a également inspiré le chorégraphe Alvin Ailey qui l’intègre à son ballet très engagé « Révélation » créé le 31 janvier 1960 à New-York. Alvin Aley, né en 1931 au Texas et décédé des suites du SIDA en 1989 est l’un des danseurs et chorégraphes les plus réputés au Monde. Il créa près de 79 ballets au cours de sa vie mais aussi la compagnie de danse la plus importante de New-York.

A l’église et donc ses débuts, le morceau se nomme « Sinner Man », il devient un seul mot pour Nina Simone qui pousse ce cri de révolte pour la première fois au cours d’un concert à New-York.  Ce chant qui implore le pardon au moment de son jugement change radicalement de signification dans la bouche de  l’immense chanteuse. Il devient un lieu de contestation, de rébellion. Pour se faire elle transforme autant la  mélodie que le propos, y incorpore de la colère, parle d’une société où elle ne trouve pas sa place. Pour la musicienne, il n’est pas question de demander le pardon mais bien de s’affirmer et surtout de se battre.

Combat et activisme

Nina Simone Pastel BluesIl faut dire que la chanteuse est spécialisée dans les chansons de protestation. Activiste alors que les Etats-Unis traversent l’abjecte période de la ségrégation elle est proche de Malcom X, Andrew Young, Lorraine Hansberry, James Baldwin, Langston Hughes, Stokely Carmichaël. En 1964- soit un an avant « Pastel Blues »-, elle signe son premier album pour Philips et y incorpore le titre « Mississippi Goddam » où elle aborde clairement l’inégalité raciale. C’est sa réponse à l’assassinat de  Medgar Evers (le millitant américain défenseur des Droits de l’Homme et membre de la NAACP) et l’attentat dans une église en Alabama qui a tué 4 enfants noirs. A partir de cet opus, la question des droits civiques revient régulièrement dans toute l’oeuvre de la chanteuse. Contrairement à Martin Luther King qui prône la non violence, Nina Simone demande le combat par les armes. Sur « Pastel Blues », elle incorpore également « Strange Fruits » de Billie Holiday. Ce morceau tiré d’un poème est un réquisitoire contre le racisme aux Etats-Unis et cotre le lynchage qu’y subissent les Afrp-Américaines.  En 1966, elle publie également un titre interdit sur de nombreuses ondes : « Wild is the Wind » qui parle de 4 stéréotypes de femmes afro-américaines.

Si l’oeuvre de Nina Simone regorge de ses combats, de la force avec laquelle elle les a défendu, la puissance de « Sinnnerman » et sa beauté en font un morceau mythique, miroir de l’importance de son oeuvre. Son leitmotiv, obsédant en son coeur avec le mot « Power » répété en boucle est l’illustration d’une des musiciennes les plus importantes qui aient pu exister. Une voix bénie des dieux née dans une époque maudite, la musique utilisée comme une arme à ne jamais sortir de nos mémoires.