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Julia Escudero

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Les restrictions levées et voilà que la reprise musicale a déjà de quoi donner des nuits blanches. Les concerts s’enchaînent et ne se ressemblent pas, les sorties d’albums et de singles aussi. De beaux noms français et internationaux se dévoilent , se révèlent et promettent des beaux jours emplis de belles notes. Difficile de se garder le cap ? Pas de soucis, Popnshot vous propose un petit tour de ses coups de coeur féminins. De la folk au rock en passant par la chanson française, vous nous remercierez plus tard.

Wet Leg

Amies depuis le collège, les deux anglaises originaires de l’Île de Wigt, Rhian Teasdale et Hester Chambers, forment WET LEG, un duo féminin aujourd’hui excessivement remarquée dans la sphère rock. Leur particularité ? Ne pas avoir encore sorti d’album (le premier arrive le 8 avril) mais susciter déjà un réel engouement. La raison n’est pas difficile à trouver à l’écoute de leur premier single « Chaise Longue » sorti l’été dernier. Celui-ci n’a l’air de rien au départ, mais finit par vous asséner une puissante et aimable chiquette. Au travers d’un minimalisme et d’une efficacité fulgurante, on y trouve tout ce que l’on cherche pour procrastiner encore et toujours : une voix nonchalante, un refrain terriblement entêtant et un soin apporté aux instruments faisant de l’ensemble une déflagration jouissive. Le duo sera de passage à Paris au Point Ephémère le 14 mai 2022.

SPRINTS

Groupe originaire de Dublin mené par l’incroyable Karla Chubb, Sprints a sorti en ce début d’année l’EP le plus excitant et mieux foutu de l’histoire des petits albums : A Modern Job EP. Sur cinq titres animés d’une même rage subjuguante, le groupe irlandais fait preuve d’un savoir-faire digne de plusieurs années d’expériences. Ils viennent pourtant d’arriver, et on ne pourrait pas rêver mieux, puisque leur new punk si singulier et maitrisé est déjà de taille à embraser des voitures en plus de nos cœurs. Vite l’album ! Par pitié !

Lonny

Étoile filante entre pop et folk, en français dans le texte, Lonny a déjà su se faire remarquer par les plus grands. Il lui a suffi de trois singles d’ailleurs pour convaincre et toucher droit au cœur. Il faut dire que la musicienne, inspirée par une rupture sait mettre des mots sur ses maux. En découle une sophistication indéniable mais aussi un sens de la mélodie à fleur de peau. Difficile de ne pas penser à une certaine Pomme dans son approche guitare voix sensible et sa faculté à créer et se raconter. Avec sa voix de velours et une douceur rare, la chanteuse distille un conte aérien sous forme de cocon où il fait bon se laisser cajoler. Et c’est peut-être ce qu’elle fait le mieux tout en se dévoilant sur son premier album « Ex-Voto » sorti le 21 janvier. Déjà remarquée, elle fait partie de la sélection des Chantiers des Francofolies 2022, elle s’offrira également une Cigale de Paris le 27 septembre prochain. Il y a de la grâce chez Lonny, ses textes dévoilés sur la pointe des pieds. Échos sublimes se dressent comme des vagues au cour d’un album refuge, qui se laisse aussi bien écouter enroulé dans un plaid que la tête perdue dans les nuages un soir de printemps.

LaFrange

Folk française, encore mais c’est un registre bien différent avec LaFrange! Voix aérienne la dispute à la guitare sèche alors que folk et chanson cohabitent. Chez la chanteuse, tout est question de douceur et d’émotions à fleur de peau. Sincère dans sa démarche elle se reconnait fan de Belle and Sebastian ou encore de Big Thief. L’évidence donc de retrouver parmi ses cordes leur âme sensible et leur capacité à faire frissonner avec autant de grandeur que de simplicité. Envolées maîtrisées, accords précis à la douceur d’une comptine, elle enveloppe dans son aura et s’apprécie auprès d’un feu de cheminée qui crépite. Pour plonger dans son univers triste à la lumière pourtant évidente, la musicienne publiait le 11 mars son troisième EP « Sad Love Songs ». Candeur et grâce y arpentent 7 titres à la sincérité troublante, lettres secrètes et recueil haut en poésie. De quoi apprécier la pluie, invitée non désirée de ce début de printemps.

Hurray for the riff raff

Février marquait le grand retour retour d’HURRAY FOR THE RIFF RAFF le projet d’Alynda Segarra. Intitulé « Life on Earth », ce nouveau jet de 11 morceaux s’essaie au grand huit émotionnel. Auto-proclamé nature punk, la galette s’offre des nuances variées qui séduisent et déstabilisent. Impossible de ranger l’essai dans les petites cases archi segmentées dans lesquelles on colle habituellement les artistes. Avec sa voix un brin cassée, parfaitement maîtrisée, elle dévoile des morceaux pour survivre s’osant à parler du désastre en cours. Côté compositions, « Pierced arrows »offre un vrai tournant rock au refrain bien senti, « Pointed at the sun » joue sur une guitare plus aiguë, des digressions un brin pop et un ton enjoué, le morceau éponyme, lui, surprend par sa douceur instinctive, si proche de la ritournelle qu’on penserait à un conte de noël, ou bien peut-être une parenthèse à la « Sound of Silence ». OVNI inclassable, aussi varié que la vie sur Terre, il permet de sentir le Monde vibrer titre après titre.  Si l’on en croit la citation, le Monde est un bel endroit, il vaut la peine qu’on se batte pour lui, HURRAY FOR THE RIFF RAFF donne raison à la seconde partie.

Clea Vincent

Et si on profitait du printemps pour s’offrir un grand bain de soleil ? C’est bien ce que propose Cléa Vincent avec son nouvel EP « Tropi-Cléa 3 ». A travers ses 6 titres, la musicienne offre une cure de vitamine D entre chaleur et influences sud-américaines. On pense forcément à une certaine scène des années 90, son esprit libertaire et serein dont on a bien besoin en 2022. Les titres s’enchainent avec l’esprit des tubes de l’été d’un temps où le hashtag se nommait dièse et où il était bon boire des cocktails aux couleurs multiples. Avec sa voix cristalline, la chanteuse ajoute à ses compositions rétro-modernes une belle note qualitative comme a su le faire également les excellents musiciens de Pépite. Chanson français sous les tropiques, où les langues se mélangent alors que les températures montent. La fête nous avait manquée, elle n’en sera que plus belle habillée de paillettes et de pastels.

Texte : Léonard Pottier et Julia Escudero

 


hoax paradise au bus palladium ©Kévin Gombert
hoax paradise au bus palladium ©Kévin Gombert

Mardi 8 mars, les prémices d’un printemps très attendu pointaient le bout de leur joli nez dans la capitale française. Le lundi avait été marqué par un froid violent, bien trop hivernal qui laissait supposer que la chaleur  reviendrait un jour. Et puis, doucement mais sûrement quelques degrés supplémentaires ont commencé à laisser percevoir le retour des bourgeons. Bien assez du moins pour donner une note joyeuse à une soirée qui obligerait à dire au revoir au Bus Palladium. La salle mythique du quartier de Pigalle allait devoir baisser son rideau aux couleurs rock de façon – probablement- définitive à la mi-mars. Le coup de massue était tombé dans un post Facebook sans crier gare. L’annonce avait été si confidentielle qu’elle aurait pu passer pour anecdotique. Remplacer pourtant ce lieu ampli d’une histoire si riche par un hôtel n’avait rien d’anodin. Et d’ailleurs devant la salle staff et public s’en désolent, en gardant le sourire. « C’est une grande perte » peut-on entendre sous l’enseigne rouge emblématique. Il est donc temps de faire un dernier tour de bus et avec Hoax Paradise, la route promet d’être belle.

Beauté féroce

hoax paradise au bus palladium ©Kévin Gombert
hoax paradise au bus palladium ©Kévin Gombert

Le public est venu en nombre ce soir là. Et il est plus que réactif. Côté fosse,  le chanteur de Burning Jacks passe parmi la foule avec son immense « A + le Bus » écrit en rouge sur le torse. Le rock ne mourra jamais, il permettra toujours de s’amuser et ce même si on ferme ses institutions. En avant dernière partie de soirée, la folle troupe de Laura Naval s’avance sur scène. Les guitares vibrent à fond, le show promet d’être sauvage. Vêtue d’un top à paillettes et d’une veste longue, la belle hypnotise. Féline et touchante à la fois, elle lance le bal. Difficile de ne pas être pris d’un besoin incompressible de se jeter en avant scène alors qu’une marée d’énergie s’empare de l’assemblée. Un premier titre diablement rock se dévoile par couches. La voix grave de Laura inonde les lieux, l’efficacité du groupe est aussi communicative que sa sincérité. La veste tombe alors qu’un second titre se dévoile. Précis, Hoax Paradise aime à maîtriser au millimètre ses instruments. La basse de J.C ronronne joyeusement, les guitares frappent fort, la batterie suit le mouvement. Il faut deux titres pour que Laura prenne la parole face à une foule déjà chauffée à  bloc, elle remercie l’assistance d’être là, encore et encore. Cette dernière lui répond volontiers et la communion est là, palpable.

En anglais dans le texte, la troupe distille ses notes. Avec la grandeur de ceux qui savent parler au plus grand nombre, le groupe propose un set groovie aux mille facettes. Les paillettes sont de la partie, sur les vêtements et dans les yeux. La tornade Hoax Paradise semble impossible à arrêter. Le temps passe à toute allure alors que la fièvre gagne. Sa chanteuse s’ose à une danse frénétique en diable avec le corps et le cœur alors que les morceaux s’enchaînent. Quelques remerciements plus tard et la voilà dans la fosse, séduisant joyeusement ceux qui croisent son regard. Elle devient alors égérie qui rappelle que le rock est une grand messe qui ne laisse personne derrière. Captivante, elle balance ses mots sans une fausse note malgré les bons qui pourraient l’essouffler. Son souffle ne peut d’ailleurs se faire court que lorsqu’elle prend une gorgée d’eau ou qu’elle s’arrête pour à nouveau remercier le Bus et rappeler leur joie à être présents sur ces jolies planches qui manqueront au tout Paris. « Bordel que c’est bon d’être là! » balance Laura, on ne peut qu’approuver. En ce qui semble être une poignée de minutes, il faut déjà se dire au revoir et laisser le groupe quitter la scène. Certains demandent un rappel qui ne pourra malheureusement pas être joué. Des salutations clôtureront ce moment d’osmose. Une dernière cigarette est vite consumée dans ce fumoir toujours trop enfumé et dont les effluves manqueront elles aussi. Un dernier coup d’œil aux pochettes accrochés sur les poteaux, aux canapés qui ont trop vécus et à la torpeur encore présente parmi les membres du groupe qui vient de jouer. La conclusion parfaite d’un souvenir qui ne sera pas oublié.

hoax paradise au bus palladium ©Kévin Gombert
hoax paradise au bus palladium ©Kévin Gombert

Sylvie Kreusch Boule noire de paris
Sylvie Kreusch

Sylvie Kreusch, peut-être la connaissez vous déjà. Vous auriez pu la lire dans le New-York Times ou le Washington Post. Pour ce qui est de notre équipe c’est à travers les mots de Marteen Devoldere (Balthazar) qu’elle nous est apparue la première fois. De passage à Bourges, le prodige était venu défendre sur scène son side project Warhaus, justement en duo avec la talentueuse jeune femme. Au cours de l’interview que nous avions ensemble,  il n’y allait pas par quatre chemins : pour lui Sylvie était une muse. Il suffisait déjà de voir sa performance, sa voix reconnaissable entre toutes , sa sensualité, l’originalité et la dose d’affirmation qu’elle apportait à ce magnifique projet pour être conquis. Alors forcément quand la dame sortait en novembre 2021 l’album « Montbray » l’envie de tendre l’oreille s’est présentée instinctivement.

Grand bien en fut pris puisque la musicienne a eu le bon goût de créer un album O.V.N.I hors des contraintes du temps et des genres et offrant pourtant une grande dose de modernité bien sentie. Finalement le 23 février, la belle s’offrait un concert enivrant à la Boule Noire de Paris. Il fallait y être.

 

La danse du serpent à sonnettes

A quoi ressemble une muse sur scène demanderez-vous ? Eh bien elle hypnotise. Dès  lors qu’elle entre en scène dans sa tenue oversize beige qui allie classe et singularité, les discussions s’arrêtent, les  yeux se braquent sur elle. Avec Sylvie Kreusch, la place n’est pas au chichi, au jeu de scène surfait et sur-exploitée. Avec la determination d’une héroïne d’un film de Tarantino, la chanteuse prend possession de l’espace scénique. Les longs échanges avec le public sont proscrits. Non pas qu’elle ne s’offrira pas quelques remerciements ou qu’elle ne prendra pas le temps de raconter sa joie à être sur scène ce soir là, néanmoins l’approche de son live passe par deux canaux  bien précis : les rythmiques et le corps. Pour le premier la musicienne est venue accompagnée de deux batteries qui donnent des sonorités quasi world à son univers où sensualité est maîtresse. Pour le second comme habitée, elle n’a de cesse de danser de façon cinématographique.

Avec une esthétique digne du film noir, notre musicienne virtuose ondule. Ses mouvements invitent au jeu de séduction là où ses notes, elles, se font aussi pop que langoureuse. On pense à Lana Del Rey, évidemment, elle en a au moins l’étoffe royale. Les instruments eux ont tout de l’incantation tribale, ils transportent. Dignes d’hymnes hypnotiques, ils appellent à l’attention, à l’envie de suivre chaque geste aussi précis que naturel. Ce n’est d’ailleurs pas l’incroyable  morceau Shangri-La qui fera mentir cette perception.

La Boule Noire de Paris a deux forces : elle possède ce côté intimiste, presque crasseux propres aux petites salles cultes de la capitale. Mais surtout, elle surprend toujours par ses dessins coquins sur ses murs en moquettes. Topo, elle évoque à la fois la bière bon marchée qui colle à la peau du rock et au sol et la débauche maîtrisée d’un club d’hôtesse confidentielle. C’est peut-être elle d’ailleurs qui donne à la performance de l’incroyable Sylvie Kreusch cet aspect encore plus viscérale et cinématographique. Comme dressée sur un podium, elle appelle la foule à suivre chaque note. L’assistance en redemande alors que quelqu’un lui crie qu’elle « est la meilleure » avec coeur.

Il faudra pour autant laisser partir la charmeuse de serpents, inépuisable maîtresse de cérémonie que rien ne semble pouvoir arrêter. C’est avec la même élégance et sensualité qu’elle quitte la scène laissant derrière elle le sentiment magique d’avoir vécu et partagé un véritable moment emprunt d’art. La muse nous aura tous inspirés.


ALT-J par George Mucey

Le 11 février, le trio britannique Alt-J fera son retour dans les bacs cinq and après la sortie de « Relaxer » avec un nouvel opus « The Dream ». L’album est une pépite à l’image de ce qu’alt-J peut donner de meilleur, cinématographique, pop, onirique, puissant, joliment composé et qui ose de nombreux loopings musicaux. Le groupe a pris le temps de répondre aux questions de Pop&Shot de chez eux en Angleterre, crise du Covid oblige. Zoom ou pas, les trois compères transpirent l’amitié sincère, et sont fascinants dans leur travail créatif. On en discute mais aussi de tournées, vrais crimes, histoire d’Hollywood, de charité, de la vie de « rock star », d’espoirs et de choeurs. Interview.

Popnshot : Parlons de ce nouvel album : « The Dream ». Je tenais déjà à vous dire que je l’avais adoré. J’ai immédiatement eu envie de le chroniquer quand je l’ai écouté. C’est une perle.

Gus Unger-Hamilton : Merci beaucoup !

Popnshot : En quelques mots pour ceux qui n’ont pas encore eu la chance de l’écouter, comment le décririez-vous ?

Joe Newman – Alt-J : C’est un paysage broussailleux avec une très belle vue.

Popnshot : Il a été influencé par de véritables histoires de crimes à Hollywood …

Gus Unger-Hamilton – Alt-J : Ces dernières années, on s’est recentrés sur ce qu’on aimait avant la pandémie et moi ce sont les podcasts. En particulier un podcast qui parle de vrais crimes qui s’appelle « My favorite murder ». J’en écoutais toutes les semaines. Et ils sont si familiers dans ma vie qu’ils font presque partie des meubles chez moi. Ils parlent d’une certaine fascination bienveillante sur les motivations des gens et quelque part ils protègent les gens de ce genre de comportements. J’écoutais ça et ça s’est glissé dans l’écriture de l’album.

Ce sont des sentiments puissants la peur de la mort et la joie ressentie quand on tombe amoureux

Popnshot : Ce n’est pas la première fois que vous traitez de la violence dans les compositions du groupe. « In cold blood » par exemple en parlait déjà …

Gus Unger-Hamilton- Alt-J :  Oui pour moi la violence, on la connait tous. Etre assez chanceux pour ne pas y avoir été exposé tiendrait d’un concept lointain. On y est exposé très jeune avec le cinéma, la fiction, l’école… Si tu veux toucher les gens tu chantes sur deux sujets : l’amour et la perte. Et on essaie depuis le début de toucher les gens via ces thématiques. Ce sont des sentiments puissants la peur de la mort et la joie ressentie quand on tombe amoureux.

Popnshot : Votre musique est très cinématographique, elle pourrait faire partie d’une bande originale. D’ailleurs le nouvel opus parle d’Hollywood et du Château Marmont. Parlez moi de votre rapport au cinéma.

Gus Unger-Hamilton- Alt-J : On a toujours été inspirés par les films. On est aussi bien inspirés par certains films que nous le sommes par la mythologie qui existe grâce aux films. Il y a effectivement une chanson qui parle d’une mort au Château Marmont. On parle aussi de technique cinématographique, comme dans la chanson « Chicago » qui parle d’une méthode utilisée durant l’âge d’or d’Hollywood quand on tournait en journée pour donner l’impression que ça avait été filmé de nuit . L’album parle de notre amour pour l’histoire du cinéma et sa technique.

Popnshot : Il vous a fallu cinq ans pour publier ce nouveau jet. Que s’est-il passé durant cette période ?

Joe Newman – Alt-J: Je pense que quand tu finis un album la dernière chose que tu veux faire c’est se remettre à l’écriture. On se sent un peu complet. Après une tournée, il faut aussi se réhabituer à être dans une seule ville, à Londres nous concernant. Et ce processus nous prend du temps. Avoir envie d’écrire prend du temps, écrire à nouveau aussi. Quelque part on doit se remettre de tout le temps qu’on vient de passer ensemble. On avait décidé de prendre notre temps et d’être off en 2019. Nous étions prêt à recommencer en 2020 et on l’a fait pendant 6 semaines. Et puis, le Monde a été mis à genoux. On a eu la chance que ce soit seulement un inconvénient pour nous. Et puis quelque part ce temps qu’on avait sans délais est devenu un avantage pour les chansons qui ont eu le temps de mûrir et de grandir. C’était une chance au milieu d’un tout qui était terrifiant.

Le streaming ne tuera pas les albums

Popnshot : La particularité de cet album c’est aussi qu’il a été conçu pour être écouté dans son intégralité et qu’il ne s’agit pas seulement d’une suite de titres. Est-ce important pour vous ?

Gus Unger-Hamilton – Alt-J : Oui on aimerait beaucoup que les gens l’écoutent en intégralité mais on est très conscients du fait que la consommation de la musique change constamment. Tout a changé depuis qu’on a signé chez notre maison de disque mais c’est aussi valable au court de l’histoire. Dans les années 80, 90, les gens disaient que le fait d’enregistrer des morceaux sur des cassettes allait tuer la musique. Les gens parlaient des compilations et puis finalement ça n’a pas tué les albums. Le streaming ne tuera pas les albums non plus. Donc on le présente de la manière dont on aimerait le plus qu’il soit écouté. Mais certains écouteront uniquement un titre sur une playlist ou mettront l’album en shuffle. Et ça ne sera pas si grave.

Popnshot : Sur le premier morceau, « Bane », on entend un bruit de bouteille qui s’ouvre. D’où cela vient-il ?

Gus Unger-Hamilton- Alt-J : C’est une canette de coca, n’est-ce pas Joe ?

Joe Newman – Alt-J: Notre ingénieur son Lance Reynolds est américain et il a un amour sans honte pour le Coca-Cola.  Comme nous tous. Et quelque part il a inspiré cette chanson. Il nous a parlé du goût particulier du Coca mexicain. Il nous a raconté cette histoire qui n’était pas si intéressante mais qui était racontée par quelqu’un qui est intéressant. Et donc le Coca est entré dans notre récit. Ce soda est à la fois la plus grande joie et la plus grande misère à un niveau international. Il représente à merveille la capitalisme américain et à quel point les gens en ont besoin dans leur vie. C’est un goût si particulier et l’un des plus représentatifs du dernier centenaire parce que c’est si inhabituel. Et la recette est secrètement gardée. C’est assez intéressant de chanter à ce sujet.

Popnshot : Et on en trouve absolument partout dans le Monde.

Joe Newman – Alt-J : C’est vrai. Tu pourrais être au milieu d’une guerre civile et quand même en voir dans le fond du décors.

on fait des morceaux et puis on doit en faire un edit pour Tik Tok et ce n’est pas grave mais c’est vraiment étrange de devoir faire ce genre de choses.

Popnshot : Tout à l’heure nous parlions du streaming. On dit qu’il faut raccourcir les morceaux, que les gens n’ont plus d’attention au delà d’une ou deux minutes. Vous avez plusieurs titres de 5 à 6 minutes sur cet opus. Doit-on ne jamais suivre les règles qui biaisent la créativité ?

Gus Unger-Hamilton – Alt-J: Je ne pense pas que l’attention des gens se soit raccourcie. C’est juste la façon dont on formate le divertissement. Je pense que les gens ont toujours la capacité d’écouter de la musique et même un album.

Joe Newman- Alt-J : On est un groupe et on croit en nous en ce qui concerne les décisions créatives. Et même si quelqu’un d’un label nous disait « les gars, on a fait un constat, les gens coupent les morceaux au bout de deux minutes, pouvez-vous faire des titres de maximum deux minutes ? » on dirait quand même non. On ne cherche pas le succès à ce niveau. Et puis on a eu la chance d’avoir du succès en appliquant notre propre méthode.  Ce serait fou pour nous de tout changer à cause de ce type de constat. Mais vous savez on fait des morceaux et puis on doit en faire un edit pour Tik Tok et ce n’est pas grave mais c’est vraiment étrange de devoir faire ce genre de choses.

Popnshot : Parlons du titre « U&Me », vous utilisez de nouveaux instruments dessus ?

Joe Newman – Alt-J: C’est une chanson menée par la guitare avec un son assez funky. J’utilise différents claviers dessus. Tom utilise différents types de batterie dessus.

Thom Sonny Green- Alt-J : On essaie toujours de pousser les batteries. Ce que tu entends ce n’est pas le résultat d’un seul tambour ou d’une seule cymbale mais le mélange de plusieurs batteries. Il y a aussi des samples de batterie qu’on a séquencé et prossecé pour créer un son unique.  On utilise le même set de batterie sur chaque titre mais ça sonne différemment à chaque fois parce qu’on joue avec la texture.

Popnshot :Sur Hard Drive Gold, on entend des enfants chanter. D’où cela vient-il ?

Joe Newman- Alt-J : Cette chanson parle d’un garçon qui devient millionaire grâce à la crypto. Donc on a eu envie de faire chanter des enfants parce que c’est à propos d’un enfant dont c’est cool. L’idée est un peu la même que quand Pink Floyd faisait chanter des enfants sur « Another brick to the wall ». On voulait un choeur, et ce n’est pas la première fois qu’on demande à des enfants de chanter pour nous. Les enfants dans les choeurs ont une certaine qualité vocale, une certaine imperfection. Quand on prend un choeur d’adultes, ça peut sembler trop parfait, les enfants ont un matériel plus brut qui est très joli. (Il marque une pause). Il y a une tempête très violente ici qui assez effrayante, je suis dans une petite maison dans mon jardin et c’est impressionnant. J’ai l’impression que je vais être emporté comme Dorothée dans le Magicien d’Oz.  ( rires) Cette tempête a même un nom, apparemment de nos jours, on doit donner des noms aux tempêtes, elle s’appelle Bara.

Popnshot : Sois prudent quand même ! Reste au sec ! Pour revenir à l’album sur « The Actor », vous avez aussi une choriste, mais une adulte cette fois…

Gus Unger-Hamilton – Alt-J : C’est en fait ma femme qui chante dessus. Et tu voulais une voix féminine sur ce morceau c’est bien ça Joe ?

Joe Newman- Alt-J : Sa voix est superbement féminine et elle sait maintenir les notes hautes. J’ai eu cette idée et j’en ai parlé à Joe parce que je sais que sa femme est une excellente chanteuse. Elle a d’ailleurs fait un super boulot.

Popnshot : Sur « Chicago », il y a ce passage magnifique durant lequel vous utilisez un silence avant de changer entièrement le morceau. C’est une chose utilisée dans le classique mais très rarement dans la pop. Vous trouvez que le silence peut aussi être de la musique ?

Joe Newman- Alt-J : La dynamique quand on écoute un morceau c’est que l’on peut aller vers le son ou on peut le faire venir à nous.  Nous avons décidé d’aller vers celui qui écoute donc on a mis un silence avance d’augmenter de façon considérable le son. C’est comme si tu étais pris dans un phare parce que ça vient de derrière toi. C’est comme si tu marchais dans une rue sombre et quelque chose que tu ne connais pas est là et se montre doucement. C’est une dynamique intelligente et ça suit le morceau qui parle de perdre le contrôle, d’être désorienté et de perdre pieds. Tu es blessé ou quelqu’un d’autre l’est et c’est une chanson assez déroutante. Les instruments renforcent ce sentiment.

Ce que je voulais surtout éviter avec ce chanteur d’opéra c’était d’entrer dans un grand duo de voix  parce que je trouve ça un peu ringard.

Popnshot : Sur « Philadelphia », le final m’a fait pensé à l’opéra rock de Queen, mais cette fois ce serait une forme d’opéra pop. C’est quelque chose que vous aviez en tête ?

Gus Unger-Hamilton – Alt-J : C’est quelque chose que j’avais en tête oui et nous avions un chanteur d’opéra. Mais ce que j’aime sur cette performance c’est qu’on dirait que c’est un extrait. On nous a demandé de quel opéra nous avons tiré ce passage.

Joe Newman – Alt-J : Vraiment ? Je ne savais pas !

Gus Unger-Hamilton- Alt-J  : Oui!  Ce que je voulais surtout éviter avec ce chanteur d’opéra c’était d’entrer dans un grand duo de voix  parce que je trouve ça un peu ringard. On l’a utilisé de façon judicieuse, ça transperce le titre comme si on y avait mis un extrait extérieur.

Joe Newman – Alt-J : Ce n’est pas le sujet mais je vois ce titre comme l’histoire de quelqu’un qui serait en train de mourir. J’aime cette alliance de quelqu’un qui chanterait sur scène et puis ce passage d’opéra de quelqu’un qui serait en train de mourrir dans l’allée derrière avec une séparation minime.

Popnshot : Dans « Walk a Mile » vous dites « Walk a mile in my shoes »,  qui veut dire mets toi à ma place, comment ça serait, si quelqu’un pouvait prendre votre place, de marcher dans les pas d’Alt-J, qu’est-ce que ça fait de faire partie de ce groupe ?

Gus Unger-Hamilton- Alt-J : Joe, tu as vendu tes chaussures sur Ebay pour la bonne cause n’est-ce pas ? Quelqu’un marche littéralement dans tes chaussures (rires)

Joe Newman- Alt-J : Une personne est effectivement en train de marcher dans mes chaussures, à moins que je ne marchais dans ses chaussures.

Gus Unger-Hamilton- Alt-J : Il y a une chose qu’on apprend dans la vie, c’est que l’herbe est toujours plus verte ailleurs. On veut toujours ce qu’on a pas. On a surement le cliché du travail de rêve : rock star et j’utilise ce mot avec précaution. On est dans un groupe qui a du succès et ça c’est un rêve. Mais ça vient avec des difficultés, des insécurités. La vie en tournée peut être très difficile, nos familles et nos amis nous manquent. On se sent seuls et aliénés. J’imagine que si quelqu’un pouvait  vivre un moment à notre place il passerait un super moment mais il serait content de retourner à sa propre place.

La vie en tournée peut être très difficile, nos familles et nos amis nous manquent. On se sent seuls et aliénés.

Popnshot : Quand vous avez choisi le nom Alt-J, vous vouliez utiliser le symbole du triangle. Vous avez un morceau qui s’appelle Delta et qui représente également un triangle. Est-ce qu’il raconte quelque chose de particulier à votre sujet ?

Joe Newman- Alt-J : En tout cas c’est une coïncidence avec le variant Delta. On parle du delta du Mississipi dans ce titre. C’est une chanson qui est un grand voyage, et sur laquelle on utilise de l’accapella. L’une des meilleures choses avec ce groupe c’est qu’on s’harmonise et on voulait se le rappeler et rappeler aux autres que c’est l’origine du groupe : l’harmonie.

Quand j’écris je rentre en trans. C’est un processus pure, sans complications.

Popnshot : Sur « Losing my mind » vous répétez en boucle je perds la raison. Est-ce quelque chose de nécessaire dans le processus créatif ?

Gus Unger-Hamilton- Alt-J : Perdre la raison et se concentrer sont deux choses très similaires selon moi. Ils sont de chaque côté du spectre mais tout en étant très proches l’un de l’autre. Quand j’écris je rentre en trans. C’est un processus pure, sans complications. Il faut perdre en concentration pour gagner la capacité d’écrire.

Popnshot : Sur le dernier morceau « Powders », on entend un rire  durant les première seconde. On a l’impression d’assister à un moment intime. Est-ce le cas ?

Joe Newman- Alt-J : On a un pré-enregistrement quand on enregistre des titres. Avant d’enregistrer le titre on a donc pré-enregistré ce passage et on a trouvé que c’était une très belle ambiance dans cette pièce. Avant de jouer pour les autres on commence par se faire rire. C’est l’essence de notre alchimie. On était heureux de mettre ça sur un titre.

Popnshot : Une dernière question, l’album s’appelle « The Dream » – le rêve en français – maintenant que vous avez accomplis tant de choses, qu’est-ce qui vous fait encore rêver ?

Gus Unger-Hamilton- Alt-J : Aujourd’hui, ce serait de partir en tournée l’année prochaine sans le Covid qui détruit nos vies.

Joe Newman – Alt-J : On a une tournée de bookée et j’espère qu’on pourra la faire en entier. On commence par une tournée US et j’espère qu’on pourra la vivre sans soucis, c’est ça le rêve !