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Julia Escudero

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Pour celles et ceux qui apprécient le cinéma d’horreur, le nom de Taous Merakchi sera forcément familier. L’autrice est aujourd’hui devenue une figure incontournable lorsqu’il s’agit de parler de films de genre en France. Écrivaine, rédactrice web, podcasteuse, elle multiplie les supports et excelle toujours à la plume. On lui doit des ouvrages comme « Le Grand Mystère des règles « , « Mortel : Petit guide de survie à la mort, » ou encore « Le Paon« . Surtout, elle n’est jamais bien loin lorsqu’il s’agit de traiter de cinéma de genre (elle a notamment été jury au festival de Gerardmer) et de remettre en perspectives des œuvres cultes qui ont peuplé son adolescence.  C’est ainsi qu’elle était tout naturellement invitée à parler de tueuses au cinéma et plus particulièrement du cas « Buffy contre les vampires » dans le cadre d’une table ronde aux Champs-Elyées Film Festival. C’est suite à cet évènement qu’elle a accepté de répondre à nos questions. Un sujet tout particulièrement riche duquel il nous serait possible de parler des heures. Avec Taous,  on parle du personnage de Buffy et de son impact, d’adolescence comme un temps crucial, de cinéma de genre, de tueuses à l’écran, de final girls et de féminisme. Une interview passionnante, à lire.

Taous Merakchi par Amandine Giloux
Taous Merakchi par Amandine Giloux

Du cinéma de genre au genre féminin au cinéma …

Tu fais partie de la génération qui a grandi avec la série « Buffy contre les Vampires » que l’on suivait à la télévision. Quels souvenirs associes-tu à ce show ? Le personnage de Buffy t’a-t-il influencé dans ton passage entre enfance, adolescence et âge adulte, comme de nombreuses personnes qui pouvaient s’y identifier ?

Taous Merakchi : Pour moi Buffy c’est vraiment la fin de la primaire et le début du collège, la tradition de la trilogie du samedi, que j’honorais chaque week-end avec ma mère. Si on ne s’est pas toujours accordées sur toutes les séries, celle-ci a vraiment été celle qu’on a suivie du début à la fin ensemble. Quand je ratais un épisode, elle me le racontait pour que je puisse raccrocher les wagons la semaine suivante, et inversement (eh ouais, pas de replay à l’époque). Je partageais cette passion avec ma meilleure amie de l’époque aussi, qui avait poussé le délire jusqu’à poser un enregistreur audio à côté de la télé pour pouvoir écouter les épisodes en boucle — elle m’avait filé une des cassettes et je m’endormais régulièrement en écoutant les deux mêmes épisodes, à tel point que je connais encore certaines des répliques de la VF par coeur aujourd’hui. J’avais des posters d’Angel sur mes murs, qui ont été remplacés par des posters de Spike au fur et à mesure de l’avancée de la série. J’avais acheté le guide officiel de la série, un gros bouquin plein d’anecdotes sur le show et les acteurs, bref, c’était une obsession. Je voulais être une Buffy avec l’attitude de Faith.

 L’intitulé de ta Table Ronde au Champs Elysees Film festival était « Buffy contre les vampires, la meilleure des tueuses ». Pour toi est-elle la meilleure figure de « tueuse » portée à l’écran ?

Taous Merakchi : Ce qui différenciait beaucoup Buffy d’autres héroïnes plus ou moins similaires à l’époque, c’était son humanité toute en nuances. Elle était réelle, palpable, on pouvait s’identifier à elle facilement — jusqu’au moment où elle passait en mode tueuse. Elle faisait des conneries, elle était parfois bornée et égoïste, elle faisait du mal sans forcément s’en apercevoir, c’était un personnage complet, avec ses défauts réalistes. Le fait qu’on l’ait vue alterner régulièrement entre « je suis la tueuse et c’est moi qui décide » et le « c’est pas juste j’ai jamais demandé à avoir cette responsabilité » me rassurait vachement, parce que les deux sentiments sont autant valides l’un que l’autre et qu’on a tous et toutes le droits de vaciller un peu dans nos bottes de temps en temps.

D’où l’importance d’avoir plusieurs modèles différents, le plus possible, pour que tout le monde y trouve son compte

Qu’est-ce qui différencie fondamentalement les personnages des tueuses, de celles des final girls ? L’une de ces figures renvoie-t-elle avec plus de puissance à l’empowerement féminin ?

Taous Merakchi : Sur le papier, on se dit que la tueuse est celle qui va à la confrontation, qui est formée pour ça, et que la final girl est celle qui survit quand ça lui tombe dessus alors que, justement, rien ne l’avait préparée à cette situation. Mais beaucoup de final girls deviennent des tueuses, une fois qu’elles prennent connaissance de la menace qui plane. Ce qui fait d’elles des final girls c’est pas forcément qu’elles sont les seules à survivre (même si c’est souvent le cas), c’est aussi qu’elles finissent souvent par se dire « eh allez merde, y en a marre » avant de s’armer et d’aller elles aussi à la confrontation pour en finir une bonne fois pour toutes (et potentiellement sauver des vies au passage). Les deux sont puissantes à leur façon, et les deux sont source d’empouvoirement. D’où l’importance d’avoir plusieurs modèles différents, le plus possible, pour que tout le monde y trouve son compte.

Quand les femmes créent, notamment quand elles créent du genre, il y a forcément le passif qui s’immisce dans nos fantasmes et nos représentations

Le personnage de tueuse dans Buffy tue uniquement des « monstres », elle est dépeinte comme étant du côté du « bien ». Les tueuses féminines ont d’ailleurs régulièrement cette image au cinéma. Elles tuent par vengeance, pour de justes causes – Carrie se venge de ses bourreaux / Erin se défend dans You’re next/  dans Jennifer’s Body, Jennifer donne une leçon à ceux qui veulent abuser de son corps / Debbie Salt venge son fils dans Scream 2 –  Penses-tu que le cinéma cherche à justifier moralement le meurtre lorsqu’il est commis par une femme ?
Taous Merakchi : Je pense pas qu’il y ait une volonté quelconque de justifier quoi que ce soit. Je pense qu’il y a plusieurs explications. Parfois, c’est simplement pour être un peu subversif et surprenant : on ne s’attend pas à trouver une femme sous le masque de Ghostface dans Scream 2, donc paf, surprise. Le fait de mettre une femme dans un rôle de tueuse ou de celle qui sauve tout le monde en tabassant tous les méchants, ça surprend le public (bon, moins aujourd’hui, heureusement). Ensuite, il y a l’aspect cathartique. Quand les femmes créent, notamment quand elles créent du genre, il y a forcément le passif qui s’immisce dans nos fantasmes et nos représentations, et on se demande souvent « et si j’avais tel ou tel pouvoir, comment je me défendrais/vengerais ? » Je suis pas sûre qu’il soit possible d’exister en tant que femme consciente de son environnement sans nourrir un petit fantasme de vengeance. Moi je le vois comme un petit gremlin à qui je jette des couennes de jambon à chaque fois que je subis une nouvelle micro-agression. C’est pour ça que j’aime autant ces films, ils s’adressent directement à mon gremlin, il se sent compris.
Buffy contre les vampires
Le personnage de Buffy est certes central mais compte aussi sur un entourage très important, le Scooby Gang. Dans leurs rangs, d’autres personnages féminins ont aussi marqué leur époque : Cordelia, Anya, Willow, Tara … Quel regard portes-tu sur elles ?
Taous Merakchi : Elles m’ont appris beaucoup sur mon rapport aux femmes, et en grandissant j’ai souvent changé de regard sur elles. J’ai été ado dans les années 2000, donc tout n’était que compétition et « les filles c’est nul », du coup quand je voyais des personnages de femmes « difficiles », je les trouvais chiantes — comme Cordelia ou Anya, qui me tapaient sur les nerfs. Quand mes potes mecs m’avouaient fantasmer sur elles, ça m’énervait encore plus. À l’époque tout était encore dicté par le regard des hommes dans ma vie, et je ne jugeais les femmes qu’à travers leurs critères et le rôle qu’elles jouaient dans la hiérarchie sociale. Et évidemment, aujourd’hui, j’ai envie de gifler le personnage d’Alex avec une chaise de jardin, et toute mon affection va aux femmes de la série.

Difficile de parler de « Buffy contre les Vampires » sans rappeler que la série a diffusé le premier baiser lesbien sur petit écran (tout comme « Dawson » filmait le premier baiser gay du petit écran). Selon toi cette série et cette époque ont-elles été le berceau de grandes avancées pour les causes LGBTQ+ ?

Taous Merakchi : Alors étant hétérosexuelle et cisgenre je n’ai malheureusement pas grand chose à dire à ce sujet là parce que ça ne m’a pas du tout impactée directement. À tel point que je ne me souviens même pas que ça m’ait particulièrement surprise à l’époque, je sais juste qu’avec ma mère on était très contentes qu’elle ait enfin trouvé l’amour après ses déboires avec Alex et Oz haha.

L’adolescence est une période chrysalidaire, où tout peut changer du jour au lendemain sans qu’on ne contrôle rien, et où tout est une question de vie ou de mort.

Buffy porte également en elle l’intensité de l’adolescence. Pourquoi cette période particulière est-elle si importante au cinéma ? Pourquoi continue-t-elle de parler et de fasciner à l’âge adulte ?

Taous Merakchi : Ah, l’adolescence, je pourrais en parler pendant des heures. C’est une période qui me fascine et pour laquelle j’ai énormément d’affection, ce qui explique que mes goûts soient restés coincés à cette époque-là. Ayant eu des années collège et lycée difficiles, j’estime avoir « raté » mon adolescence (elle a, en réalité, été exactement ce qu’elle devait être) et je cours après depuis que j’en suis sortie. Je blague souvent sur le fait que la Taous de 17 ans est toujours au volant, mais c’est pas tout à fait faux. L’adolescence est une période chrysalidaire, où tout peut changer du jour au lendemain sans qu’on ne contrôle rien, et où tout est une question de vie ou de mort. C’est aussi une période de solitude et de frustration, parce que les adultes sont tous tellement déconnectés de leur adolescence (et ont tellement de choses d’adultes à gérer) qu’ils oublient à quel point tout est intense pour les ados. Ils en rient et se moquent plus ou moins gentiment parce que « c’est pas la fin du monde », sauf que c’est perçu comme tel, et que c’est impossible d’avoir du recul quand on a pas assez d’années au compteur. C’est une période bâtarde, où, pour paraphraser Britney, on est pas tout à fait une fille, pas tout à fait une femme, tout n’est qu’entre-deux. Les adultes nous responsabilisent et nous infantilisent parfois dans le même souffle, et on est nous-mêmes à la fois pressés de grandir et freinés par une immaturité qu’on ne peut pas transcender du jour au lendemain. C’est la période de toutes les premières fois, de toutes les premières confrontations avec la réalité, de l’apprentissage des émotions les plus fortes, des liens sociaux, des liens intimes, de ses propres limites, une formation express à l’expérience humaine, dans un cadre qui nous force souvent à se contorsionner et dont on déborde sans arrêt sans jamais réussir à trouver une position confortable. C’est fascinant et épuisant, et c’est très bien que ça ne dure qu’un temps.

Le fait que les femmes s’emparent de leurs propres histoires et créent leurs propres personnages aide beaucoup à rajouter des nuances nécessaires pour que tout le monde s’y retrouve. 

film Heathers projeté au CEFF 2024
film Heathers projeté au CEFF 2024
Une femme qui se bat, qui est la plus forte tout en étant dépeinte comme « féminine », est-ce une représentation importante ? La beauté d’une héroïne, les tenues qu’elle porte, ça a son importance dans l’image renvoyée au public ?
Taous Merakchi  : Comme pour tout le reste, pour moi ce qui importe c’est qu’il y en ait pour tout le monde. J’ai grandi en pensant qu’il n’y avait que deux façons d’être femme : ultra féminine ou garçon manqué. Du coup, Buffy qui était à la fois la fille girly qui aime le shopping et le maquillage mais qui était capable de distribuer des mandales, c’était cool pour l’époque. Je trouvais ça chouette de pouvoir garder sa féminité en toute circonstance, même si moi je ne m’identifiais pas à ce modèle. Aujourd’hui j’aspire à un peu plus de diversité, et le fait que les femmes s’emparent de leurs propres histoires et créent leurs propres personnages aide beaucoup à rajouter des nuances nécessaires pour que tout le monde s’y retrouve. 
Ça fout les glandes, mais honnêtement entre la musique, la télé et le cinéma, j’ai plus beaucoup d’œuvres dans mon panthéon personnel qui ne soient pas souillées d’une manière ou d’une autre par les agissements d’un mec abusif et/ou toxique.
Quel regard portes-tu aujourd’hui sur la série avec les accusations portées notamment par Charisma Carpenter sur le comportement toxique de Joss Whedon pendant le tournage ?

Taous Merakchi : Comme l’a dit Sarah Michelle Gellar à la lumière de ces prises de parole, pour beaucoup de fans, Buffy c’est pas que lui, c’est les acteur.ices, c’est la communauté qui s’est construite autour, c’est tout ce qui en a découlé, et c’est aujourd’hui ce qui compte le plus. Ça fout les glandes, mais honnêtement entre la musique, la télé et le cinéma, j’ai plus beaucoup d’oeuvres dans mon panthéon personnel qui ne soient pas souillées d’une manière ou d’une autre par les agissements d’un mec abusif et/ou toxique. C’est difficile de déposséder un créateur de son oeuvre, surtout quand il est encore en vie et que l’argent et la gloire lui reviennent encore, donc en général quand on parle de Buffy on prend toujours le temps de rappeler que son créateur est une merde avant d’en chanter les louanges.

Pour moi, le cinéma de genre est le baromètre de l’humanité.

Selon toi, le cinéma de genre est-il féministe ? Doit-il s’améliorer sur ce sujet ?
Taous Merakchi : Je pense pas qu’un genre puisse être quoi que ce soit par essence. Pour moi, le cinéma de genre est le baromètre de l’humanité. On sait ce que traverse une génération en regardant ce qui lui fait peur. Et aujourd’hui, les combats sociaux ont une place importante dans la vie des gens, notamment des jeunes, donc forcément, ça se reflète dans les films et les séries qui en ressortent. Ça vaut pour le féminisme mais aussi pour les luttes antiracistes, les luttes des classes, le rapport au corps, au genre, à la sexualité, etc. L’horreur est le genre qui parle le mieux de notre humanité et de ce qu’on traverse de génération en génération, d’où l’importance de permettre à tout le monde d’y contribuer, parce qu’on a besoin de toutes ces voix pour créer une œuvre globale qui nous ressemble. Ça permet aux luttes de converger, aux dialogues de s’installer, et ça donne des illustrations simples et claires pour nous aider à comprendre ce que d’autres traversent.
Pour aller plus loin, n’hésite pas à t’abonner  au compte instagram  de Taous Merakchi : @jackxparker. On te recommande chaudement de  t’abonner à sa newsletter pour tout savoir sur le genre et ne rien rater de l’actu du grand et du petit écran sur patreon.com/taousmerakchi .   Son prochain livre sortira en octobre 2025 — et il sera justement consacré à l’horreur et au monstrueux. On a forcément hâte de le découvrir !

 


Ce mardi 25 juin 2024, le Champs Elysées Film Festival clôturait sa 13ème édition en récompensant comme toujours le cinéma indépendant Franco-américain. Pendant une semaine, le festival a fait vibré la plus belle avenue du Monde au gré de découvertes, avant-premières, projections, tables rondes, conférences. Cette année, il faisait de plus la part belle à un sujet tout aussi féministe que celui de l’an passé : Les tueuses. (Vous pouvez retrouver noter dossier sur l’image du pouvoir au féminin lors de l’édition 2023 ici) L’occasion de revoir quelques pépites dont les cultes « Heathers », « Ginger Snpas » (pendant lycanthropique à « Carrie »), « Possession » ou encore « The Juniper Tree » (avec une jeune Björk et dont vous pouvez retrouver la critique sur Pop&Shot). Mais aussi l’occasion d’organiser une Table Ronde autour du thème « Buffy contre les vampires ». Enfin le Champs Elysées Film Festival, c’est comme à chaque édition, l’occasion de mettre en lumière un cinéma indépendant d’une immense richesse et d’une grande pluralité, qui sait autant être percutant au box office que parler à un public plus confidentiel. Le palmarès de cette édition vous permettra à coup sûr de faire de très belles découvertes cinématographiques. N’hésitez pas à ajouter tous ces films à vos futures watching list !

champs elysées film festival 2024

Découvrez le palmarès du Champs-Elysées Film Festival 2024

Jury longs métrages

Le Jury Longs Métrages, présidé par la réalisatrice et scénariste Rebecca Zlotowski entourée de l’actrice, chanteuse et réalisatrice Alma Jodorowsky, le cinéaste et scénariste Jimmy Laporal-Trésor, la productrice Marie-Ange Luciani et le réalisateur Nicolas Peduzzi, a décerné les prix suivants :

Le Grand Prix du Jury du Meilleur Long Métrage Américain Indépendant à
Good One de India Donaldson. Dotation de 11 000 € par la Banque Transatlantique remise à la réalisatrice comme aide au développement de son prochain long métrage.

Le Grand Prix du Jury du Meilleur Long Métrage Français Indépendant à
Diaries from Lebanon de Myriam El Hajj. Dotation de 11 000 € par la Banque Transatlantique remise à la réalisatrice comme aide au développement de son prochain long métrage.

Le Prix du Jury de la Meilleure Réalisation Américaine à Nathan Silver pour son film Between the Temples. Dotation de 2500 € par le festival remise au réalisateur.

Le Prix du Jury de la Meilleure Réalisation Française à Caroline Poggi et Jonathan Vinel pour leur film Eat the Night. Dotation de 2500 € par le festival remise au réalisateur.

Jury formats courts

Le Jury Formats Courts, présidé par le réalisateur, scénariste et acteur Jean-Baptiste Durand entouré de l’actrice et réalisatrice Emilie Brisavoine, l’artiste et actrice
Park Ji-Min
, le réalisateur, acteur et metteur en scène Nans Laborde-Jourdàa et l’autrice et réalisatrice Ovidie, a décerné les prix suivants : Le Grand Prix du Jury du Meilleur Court Métrage Américain Indépendant à
Merman de Sterling Hampton. Dotation de 2500 € par la Banque Transatlantique remise au réalisateur. Le Grand Prix du Jury du Meilleur Court Métrage Français Indépendant à
Les liens du sang de Hakim Atoui. Dotation de 2500 € par la Banque Transatlantique remise au réalisateur.
Une Mention Spéciale est décernée à Corps tannés de Malou Six.
Le Grand Prix du Jury du Meilleur Moyen Métrage Indépendant ex-æquo à
Reset de Souliman Schelfout et Incident de Bill Morrison. Dotation de 3000 € par le festival remise aux réalisateurs

Jury presse

Le Jury Presse, composé des journalistes Esther BrejonArthur CiosOlivia Cooper-Hadjian et Laura Pertuy, a décerné les prix suivants :

Le Prix de la Critique du Meilleur Long Métrage Américain Indépendant à
Between the Temples de Nathan Silver.

Le Prix de la Critique du Meilleur Long Métrage Français Indépendant à
Eat the Night de Caroline Poggi et Jonathan Vinel.

Prix du Public

Le Prix du Public du Meilleur Long Métrage Américain Indépendant à
I Saw the TV Glow de Jane Schoenbrun.

Le Prix du Public du Meilleur Long Métrage Français Indépendant à
Habibi, chanson pour mes ami.e.s de Florent Gouëlou.

Le Prix du Public du Meilleur Court Métrage Américain Indépendant à
Bob’s Funeral de Jack Dunphy.

Le Prix du Public du Meilleur Court Métrage Français Indépendant à
Sirènes de Sarah Malléon

Le Prix du Public du Meilleur Moyen Métrage Indépendant à
Voyage de documentation de Madame Anita Conti de Louise Hémon


 

Et toi, comment tu fais des découvertes en musique ?Les supports sont variés, du vinyle au streaming, les possibilités infinies. En ce qui concerne la musique, il est impossible de tout découvrir et écouter. Et pourtant la curiosité est présente, l’envie d’en connaitre d’avantage est bien là. La musique se partage comme un cadeau, se vit collectivement. Comment faire pour toujours en découvrir plus ? D’artistes actuels, aux anciennes pépites, de morceaux cachés aux génies oubliés, il fallait une méthode. On a demande à 16 artistes leurs trucs et astuces pour rester curieux et tomber sous le charme de musique qu’ils n’avaient jamais encore entendues. En espérant que leurs conseils vous aidera à faire de très belles découvertes et à toujours les partager.

Et toi, comment tu découvres de nouveaux morceaux ?

 Fontaines D.C, Carlos O’Connell, guitariste

C’est difficile de penser à autre chose qu’au plus évident mais… j’ai tendance à laisser Spotify le faire un peu pour moi. J’ai l’impression que mon algorithme est bien entrainé. Quand je finis une écoute d’album sur Spotify, j’écoute les chansons recommandées qui suivent et j’en fais des playlists. Mais je fais des playlists pour toutes mes humeurs et j’ajoute les nouveaux morceaux là-dessus ensuite. Et une fois que j’ai plus de temps, je creuse un peu plus. Les gens vont plus trop dans les disquaires pour acheter un vinyle sans l’avoir écouté aujourd’hui. En tout cas, moi non. J’adore les disquaires mais je n’y vais jamais sans savoir ce que je vais y acheter. Je le fais avec les livres par contre. On voyage tellement avec les tournées que je vais toujours dans les petites librairies pour demander l’avis du libraire. Je devrais peut-être le faire avec les vinyles.

FONTAINES D.C. / La Route du Rock 2022 / Crédit : Théophile Le Maitre

Sprints, Karla Shubb, chanteuse

Je galère un peu à vrai dire. Quand j’étais petite, j’achetais des magazines, j’écoutais la radio et je découvrais de nouveaux artistes comme ça. Maintenant, même si tu as les plateformes et les algorithmes, il faut quand même que tu fasses le choix d’aller chercher de nouvelles choses. Donc je continue de regarder dans les magazines ou en ligne. Et c’est un peu pour ça qu’on est très influencés pas le rock 90s où c’était plus facile de découvrir des artistes finalement.

Bagarre

Maître Clap : Spotify, Soundcloud

La Bête : Moi les trends Tiktok. C’est des artistes qui vont dans tous les sens mais avec les morceaux identifiés, tu peux aller les chopper et aller plus loin. Ça m’a amener beaucoup de morceaux, des choses inconnues parfois même anciennes.

Mus : Sinon surfer, se laisser porter par les plateformes, surfer sur le net avec Lycos quoi (rires)

Bagarre au Festival Chorus 2023 – Crédit photo : Louis Comar

Tout album a toujours quelque chose à apporter. –  Asha Lorenz

Sorry

Asha Lorenz : J’aime prendre un album que je ne connais pas chez un disquaire. Et même s’il n’est pas si bon, tout album a toujours quelque chose à apporter. Et si tu t’impliques dans le travail de l’artiste, tu y trouveras toujours quelque chose et c’est satisfaisant. Donc impliquez vous à un artiste.

Louis O’Brien : J’en trouve beaucoup dans des films et des séries.

Le groupe Sorry pendant leur concert au Popup
Sorry – Crédit photo : Louis Comar

Vitalic

Il y a beaucoup de musique qui se transmet avec tes amis, il y a aussi les réseaux sociaux. Comme je fais des DJ sets, je dig, je vais acheter des morceaux sur des distributeurs indépendants et puis aussi j’en découvre en festival et en soirées.

Vitalic - Fnac Live - 2022
Vitalic au Fnac Live 2022 – Crédit photo : Louis Comar

Je pense qu’il y a une forme d’écoute passive de la musique qu’encourage les applications. – Alex Bleacher

Real Estate

Alex Bleecher : Je pense que la meilleure façon de faire est de demander à tes amis ce qu’ils écoutent en ce moment. Aussi en tournée avec des groupes j’écoute toujours ce qu’ils écoutent dans le van. J’en trouve aussi beaucoup aussi sur Spotify. Ca semble être une méthode courante de nos jours. Je mets quelque chose que je veux écouter et je laisse le flow se faire. L’algorithme est assez intelligent sur ce sujet. Mais ce qui est triste c’est que souvent je me souviens pas des noms de ces albums ou des morceaux. Mais si quelqu’un me demande tu écoutes quoi en ce moment ? Je me dirai je connais ce titre, je l’ai écouté en boucle la semaine dernière mais je ne me rappelle pas le nom du groupe. Je pourrai mieux m’engager sur ce sujet mais je pense qu’il y a une forme d’écoute passive de la musique qu’encourage les applications. Sinon pour éviter ça il faut acheter des albums. Je continue d’acheter des albums récents ou pas parce que ça crée un lien. C’est la meilleure façon de faire. Je vais chez le disquaire. Je l’ai fait récemment à Londres, prendre un album que je ne connaissais pas du tout et l’acheter. Comme ça je n’oublie pas le nom.

Martin : J’ai une réponse un peu similaire. Demander à des amis. J’en ai qui font beaucoup de playlists et les postent. Je ne demande rien, je regarde directement. J’ai fait aussi une tournée solo il y a quelques années et on avait fait une énorme playlist participative. Il y avait tellement de choses que ne connaissais pas dessus. Je peux en trouver aléatoirement sur les plateformes et si ça me plait j’irai me renseigner sur les artistes et m’immerger dans leur univers. C’est amusant de découvrir le catalogue de quelqu’un et avoir l’impression de le posséder. Et acheter de la musique c’est bien. Vous devriez le faire aussi. Ce qu’on possède finalement c’est ce qu’on veut le plus écouter. La gratuité c’est cool mais finalement ce n’est pas ce à quoi on tient le plus.  C’est un engagement même si c’est un bon argument pour le capitalisme (rires).

Alex : Finalement les playlists des plateformes nous font nous demander qui choisit mes goûts en musique ? Moi ou une machine ?

Real Estate - showcase at Agnès B @ Pénélope Bonneau Rouis
Real Estate – showcase at Agnès B @ Pénélope Bonneau Rouis

 En Attendant Ana, Margaux, chanteuse

Je ne vais pas parler au nom des autres. On a tous des modes et des rythmes de consommation de la musique super différents mais je dirais quand même que de tourner, et donc de voir des concerts tous les soirs, c’est le meilleur moyens de découvrir des groupes. Et puis on peut leur acheter du merch, ça reste le moyen le plus direct de les soutenir !

Julia Holter

Souvent c’est grâce à mon mari parce qu’il trouve toujours des nouveautés. Et je n’en trouve pas tellement par moi-même parce que je ne suis pas dans une période de recherche de ma vie. J’y reviendrai, en ce moment je suis trop occupée. Il prend le temps pour moi. Il achète des albums tout le temps. C’est ma réponse honnête. Parfois j’en trouve quand même en lisant, des amis me donnent des conseils, j’écoute aussi la radio. J’ai aussi trouvé quelques nouveautés dans un disquaire au Japon. J’ai hâte de les écouter.

Spotify, même si on trouve extrêmement injuste la façon dont ils rémunèrent les artistes, qui étouffe la musique émergente. – Rebecca Baby

Lulu Van Trapp, Rebecca, chanteuse

Malheureusement pas mal encore a travers Spotify, même si on trouve extrêmement injuste la façon dont ils rémunèrent les artistes, qui étouffe la musique émergente. En vérité, la plateforme est facile et c’est cool pour faire des playlists et écouter des artistes que tu connais déjà, mais pas trop pour digger. On essaie de s’en détacher. On est la génération YouTube, et en vrai ça reste notre plateforme numéro 1 aussi bien pour la découverte que pour les raretés. Juste marre des pubs quoi. Mais ça reste l’endroit d’internet ou tu peux te perdre pendant des heures dans les clips et trouver de vraies sources d’inspiration. Sinon on va voir énormément de concerts, parfois plusieurs fois par semaine. On a la chance d’être résidents au Point Éphémère et du coup on a juste à sortir de notre studio pour aller voir des artistes géni.ales.aux. Il y a des salles dont on aime particulièrement la programmation, la Boule Noire, la Mécanique Ondulatoire, la Maroquinerie, le Trabendo,… le Tony Collectif aussi, qui est la plus petite et la plus stylée et pointue en terme de prog de tout Paris!

Lulu Van Trapp - Olympia - 2022
Lulu Van Trapp à l’Olympia – Crédit photo : Louis Comar

Warhaus

Je ne suis pas tellement un connaisseur de musique. Quand j’écris un album, je fais justement en sorte de ne rien écouter autours pour rester focaliser sur la musique. Je pense donc que mon conseil serait assez classique : utiliser Internet (rires). Je ne suis pas le genre de personne qui va constamment digger, ça vient directement à moi. Je suis inspiré par la musique, mais parfois je suis gêné de pas assez chercher. Pour moi si tu connais trois bons albums de genres différents tu as assez d’informations pour être créatif en musique. Pour moi, il faut au moins connaitre un album de Bob Dylan et un de Nina Simone !

J’écoute des radio classiques ou en ligne. – Greg Ahee

Protomartyr

Joe Casey : Même si certains ne découvrent pas de nouveautés, il y a tellement de nouveautés en musique que c’est difficile de savoir comment s’y prendre. Je n’ai pas de Spotify and co donc je compte sur mes amis pour me dire ce qui est bien. En tournant aussi dans différents pays on peut demander aux gens s’ils ont des recommandations. Parfois dans d’autres langues.

Greg Ahee : J’ai Spotify et parfois je découvre des choses via cette plateforme mais je trouve toujours ça dégoutant parce que ça se base sur ce que j’aime mais je trouve que c’est trop structuré grosses entreprises. Je me dis que ces immenses boites vole ma data. J’essaie d’éviter ça. Du coup pour éviter ça j’écoute des radio classiques ou en ligne. Les stations locales à Détroit ont pas mal de belles choses. NTS sur internet a de très belles choses.

Fakear

En ce moment c’est Spotify qui me guide. Après c’est Youtube parce que je vais souvent y chercher de la matière et en tombant sur la musique traditionnelle, ça m’oriente vers pas mal de choses. Mon algorithme est vraiment à part maintenant parce que je l’utilise autant pour regarder des vidéos de gamers que pour faire des découvertes. Du coup, il me suggère des choses supers et très diverses. J’ai beaucoup d’heureux accidents, j’utilise aussi beaucoup Spotify : les tracks favoris de certains artistes. Myd par exemple a une super playlist et c’est intéressant de voir ce qu’ils ajoutent. Si je suis un mega fan de Bonobo par exemple, je sais que je vais découvrir de belles choses. Caribou fait ça, et tu peux écouter ce qu’il écoute.  Et c’est plutôt pas mal.

Spotify… chiant. Je préfère demander aux gens qui m’entourent – Lias Saoudi

Lias Saoudi, Fat White Family

J’avais l’habitude de découvrir des choses grâce à Saul. Mon algorithme perso a perdu en qualité depuis qu’il n’est plus dans ma vie [les deux compères ont pris des chemins séparés]. Je ne consacre pas beaucoup de temps à découvrir des nouvelles choses en musique. Spotify… chiant. Je préfère demander aux gens qui m’entourent; avec qui je travaille. Mais je suis en ce moment et depuis longtemps dans une période livre. Quand je veux me relaxer, je lis un livre. Je ne veux rien écouter quand je suis dans cette période là, concentré seulement sur la littérature. Et puis quand je retourne dans mes périodes musicales, je vais réécouter et découvrir de nouvelles choses. Parfois, j’ai l’impression que la musique est responsable de toute ma souffrance donc je préfère m’en éloigner. J’ai l’impression de la détester parfois. Ça n’est pas le cas, mais c’est une impression. C’est un peu comme si tu travaillais dans un restaurant de saucisses, et bien tu n’as pas forcément envie de saucisse au petit déjeuner (rires)

THE FAT WHITE FAMILY CIGALE 2024
©KEVIN GOMBERT

Thérèse

Je découvre des nouveaux sons tout le temps. Mon premier canal, c’est insta, que je digge en masse haha. En fait, j’ai une playlist Spotify qui s’appelle « French Turfu » où je mets mes pépites made in France et que je partage… À force, des artistes se sont passés le mot et me proposent des tracks où viennent me suivre sur insta et je regarde par curiosité… Sinon je suis plein de webzines / pages de magazines / comptes qui ont des sélections super chouettes ! Je demande à ma communauté ce qu’elle écoute, je suis l’actualité des tremplins (Inouïs, Ricard, Zebrock, Francos etc.). Puis of course, à travers ce que mes potes artistes ou non, en France ou à l’inter partagent. Et ils sont d’horizons socio-culturels tellement différents que c’est super riche ! En dehors des réseaux, je checke souvent ce que l’algo Spotify me propose (c’est plus ou moins pertinent). Et sinon, je shazame volontiers au restau, ciné même quand je ne capte pas haha… Je mate les affiches dans la rue, dans les chiottes de bars haha ! Franchement il suffit d’ouvrir les yeux à Paname pour découvrir des nouveaux sons…! Le plus dur c’est de ne pas être frustrée par l’incapacité de tout écouter !

Thérèse
crédit : Pénélope Bonneau Rouis

Jai, Tora

Personnellement j’utilise beaucoup Bandcamp et c’est une bonne façon de faire des découvertes en dehors de la bulle de l’algorithme streaming. Ceci dit, les suggestions d’algorithme et des radios fonctionnent très bien de nos jours et tu peux y trouver une quantité sans fin de musique brillante. J’aime toujours visiter les disquaires quand je suis à l’étranger car ils sont généralement de bons conseils et que tu trouveras des choses très différentes de ce que tu as chez toi. L’uatre chose à faire c’est d’aller en clubs, concerts et festivals. Comme ça en plus de faire des découvertes tu défends la musique live.

St Graal


 

 

Que de choix en ce lundi 27 mai 2024 à Paris ! Le choix cornélien, presque celui de Sophie en somme,  devait être fait entre deux des meilleurs artistes du moment qui se produisaient ce soir dans la capitale. D’un côté Beth Gibbons avec en première partie Bill Ryder Jones, de l’autre, à la Cigale, Fat White Family. Les artistes les plus fous de la scène rock actuelle. C’est donc, et ce n’est pas un spoiler si vous avez lu le titre, vers ces derniers que notre choix s’est porté. En cause, une réputation d’immanquables qui nous faisait trépigner d’envie. Avons-nous eu raison ?  On vous raconte.

THE FAT WHITE FAMILY CIGALE 2024
©KEVIN GOMBERT

le Chapelier fou : Lias au Pays des merveilles

Dès l’entrée, notre bon goût est d’office validé par les bruits de couloirs. La veille, l’incroyable famille se produisait au festival Levitation. La prestation avait fait l’unanimité, d’autant plus que le meneur de notre formation jouait à présent entièrement sobre. Voilà qui laissait songeur. 21 heures sonne enfin, il est l’heure ! La tornade se met en marche, la foule se contracte, on ouvre grand les yeux. La famille est là, un joyeux non anniversaire à vous !

C’est sur « Angel » de Robbie Williams qu’entre le groupe sur scène, le décalage se fait. Quoique Robbie Williams, malgré ses mélodies mielleuses est connu pour son sens de l’humour et son plaisir à montrer des photos de ses fesses. D’ailleurs Lias Saoudi, lui, compte bien en dévoiler plus que Robbie. Vêtu d’un imperméable ouvert, il cache à moitié un collant couleur chair, seul vêtement plus que suggestif et qui moule comme vous vous en doutez, chaque partie de son anatomie ( mais ce soir il n’y aura pas de chute). « John Lennon » ( issu de Forgiveness is yours)  ainsi que « Without Consent » ouvre la partie, alors que le dit imperméable dévoile un peu mieux les parties du chanteur. Et les premières secondes ne laissent aucun doute planer : le concert va être un pur moment de folie. Si la notion semble se répéter au cours des précédentes lignes, c’est parce qu’elle représente le mieux la scène qui se déroule ce soir. Lias aurait été un bien meilleur Joker que ne le furent Heath Ledger et Joaquim Phoenix. Il a, du très célèbre personnage, la théâtralité, mais quelque chose dans sa gestuelle vient redistribuer les cartes. Au lieu d’être passive comme on peut l’être en regardant les célèbres films, la foule devient partie intégrante de l’immense asile de Gotham Ci(ty)gale. Il faut donc moins d’un titre pour que les spectateurs n’entrent dans l’ambiance, moins de deux pour que le chanteur ne s’offre son premier bain de foule face à un membre de la sécu déjà débordé qui court donner du fil à son micro. Au troisième morceau, notre homme s’est déjà roulé sur le sol, a hurlé dans son micro, donné une leçon de chant tout en se déchaînant tant qu’il parait improbable d’avoir encore du souffle. « Polygamy is only for the chief » scande-t-il face à une foule transpirante, de corps entremêlés.

L’heure du thé

La grand messe cathartique se poursuit. Tout comme le cinéma d’horreur peut l’être, les concerts de Fat White Family sont d’immenses exutoires. La foule est particulièrement réceptive d’ailleurs à la thérapie par l’absurde qui lui est proposée. Et cette foule a des visages bien variés. Le rock transcende les générations, nous dirons-nous, et c’est peut-être ce qui est le plus beau à voir ce soir. Les plus âgés, les cheveux gris, vêtus de leurs chemises de bureaux, là dans les premiers rangs, en train de pousser dans les pogos et de slamer à toute allure. Au tout premier rang, téléphone à la main, photographiant chaque instant, la fan a toujours 15 ans. Tout comme celle juste à ses côtés qui les a encore sur ses papiers d’identité. Il n’y a pas d’uniforme quand on fait partie de cette grosse famille. D’ailleurs un homme au balcon, et son sage cardigan, félicite du pouce une performance qu’il qualifie d’excellente, pendant qu’une toute jeune femme, au look gothique elle court dans les escaliers pour se prendre un bain de foule. Une famille inter-générationnelle, rassemblée derrière le tonton fou furieux, qui lui est maintenant en eaux. Pour revenir aux sources, peut-être changer de position dans la famille, le voilà qui adopte en avant-scène une position de fœtus, les bras se tendent vers lui, comme dans les films de zombies. « Touch the leather », « Bullet of dignity », « Visions of Pain » ou encore « Hits hits hits » résonnent très fort. La folie continue alors que deux bémols viennent entacher un moment qui pourtant rappelle que les bons concerts existent encore et qu’on peut prendre un plaisir « fou » en concert. Le premier tient du son qui retient trop l’énergie déployée et peine à se répandre dans la salle, laissant parfois de côté certains membres de l’audience. L’autre tient à la répétition de certains gimmicks, qui donnent à une partie du concert une sensation de redite. Non que l’instant ne soit agréable mais une fois la température du bain déjanté prise, l’énergie déployée pourtant en continue vient moins tabasser le public, qui s’était pris une grosse claque pendant une bonne heure de live. Pour autant la fosse bouillante, elle, se fiche bien de toute objection que pourrait donner un critique musical. La critique est papier mais l’instant lui est torride. Les slams sont légions, et les bières volent dans les airs depuis la première heure. Lias jette les éco cups qui lui sont envoyées d’un air machinal et les instruments eux ne sont que mouvement. D’autant plus la flûte traversière qui épouse parfaitement l’instant, insolite et logique à la fois. Côté public, les slammeurs fous remarqueront peut-être la présence des membres de Lulu Van Trapp, eux aussi auront préféré la Fat White Family à Beth Gibbons.

Vol au dessus d’un nid de cigale

Les slams sont nombreux dans la foule et les corps volent dans les airs d’une Cigale pleine à craquer et en parfaite ébullition.  La Fat White Family entame quant à elle la fin de son concert survolté. « Whitest Boy on the beach » résonne avant que le set ne se calme radicalement. Lias Saoudi marque un temps de pause pour interpréter à l’acoustique le titre « Borderline ». Un moment bienvenu puisqu’il permet un reset du concert et de repartir de plus belle pour se dire au revoir. « Work » et « Bomb Disneyland » viennent conclure l’instant survolté, et redonner au grain de folie distillé la puissance dont il a besoin. Lorsque les portes s’ouvrent, le public électrifié et transpirant se déverse dans un Paris tiède que la pluie a délaissé un temps. Aurions-nous dû préférer Beth Gibbons finalement ? Impossible à dire tant les deux soirées promettaient d’être inoubliables. Une chose est certaine, ce moment dément ne saurait sortir des esprits. Comme le dit l’habituellement tristement commun proverbe : les folies sont les seules choses qu’on ne regrette jamais. Ce soir donnons lui raison.

THE FAT WHITE FAMILY CIGALE 2024
©KEVIN GOMBERT