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Julia Escudero

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Adrianne Lenker – Trianon 2024 – Crédit photo : Louis Comar

C’est un véritable moment de grâce qu’a offert Adrianne Lenker en ce 2 mai, face à un Trianon de Paris plongé dans un silence religieux. Une expérience intime, puissante et bouleversante portée par la voix inimitable de la chanteuse de Big Thief. Venue défendre son dernier album solo, « Bright Future », elle a touché chaque membre de l’audience sans aucun artifice. Nous avons eu la chance d’y assister, on vous raconte.

Adrianne Lenker : radiographie sentimentale

Il pleut des cordes en ce mois deuxième jour du mois de mai. La grisaille est présente, partout et les esprits se languissent de voir le printemps enfin pointer le bout de son nez. Un espoir vain dans les ténèbres qui ne veulent pas laisser leurs places à la lumière. Heureusement pour les fans d’Adrianne Lenker, l’incroyable prodige sait toujours faire jaillir un rayon de soleil à travers l’halo de douceur qu’est sa musique. Calme oui, mais jamais – ou presque -triste. La voilà qui se présente donc, en solo, guitare à la main et assise dès 20 heures 30 ce soir. A peine entre-t-elle sur scène sur « The Only Place », emprunté au dernier né de Big Thief (Dragon new warm montain I believe in you) que le silence complet envahi la salle. Les yeux rivés sur elle, les esprits focalisés sur l’incroyable beauté qui se dégage des premières notes. Lors de son dernier passage parisien, la chanteuse avait joué deux dates d’affilée avec son groupe, non loin de là, à la Cigale. L’absence de Buck Meek sur le premier show, dont le vol avait était retardé, avait mis la musicienne à mal. Timidité peut-être, peur de devoir jouer pour deux guitares, ne l’avaient pas empêcher de réaliser, comme toujours, des prouesses. Mais il était évident que cette absence venait toucher à son aisance. Serait-ce la même en solo ?  Point du tout. La voilà heureuse d’être là, communiquant volontiers avec son audience et s’osant à quelques mots de français. Chez Adrianne Lenker, tout n’est que grâce et délicatesse. Des cordes de guitare qu’elle gratte doucement à sa façon de s’adresser à l’audience. La proximité se fait sentir, l’impression de dialoguer avec une amie peut-être, d’être seul.e dans la salle au milieu de la foule d’un concert pourtant complet. La bienveillance de Big Thief, sa façon de penser ses projets avec ses ami.es, de faire de son art un tout, une pièce collective, qu’elle soit ou non jouée en solo, participe sûrement au sentiment d’union qui plane ce soir.

Adrianne Lenker – Trianon 2024 – Crédit photo : Louis Comar

Au creux d’un Song(e)s

Et puis, il faut le dire, la setlist est grandiose. « My angel » tout droit sorti de l’immense album qu’est « Songs » retentit en seconde position. Il ne faut pas attendre longtemps pour entendre « Simulation Swarm »,  extrait du dernier album de Big Thief. Le titre, l’un des meilleurs, était celui qui avait retenu toutes les (mon) attentions lors de la première écoute du long opus. Il est de ces chansons qui deviennent des obsessions et peuplent chaque jour vos humeurs, vos relations, comme l’imagerie la plus précise de vos émotions. Une radiographie sentimentale en somme. Et donc évidemment dans sa version solo, acoustique, il prend encore plus d’ampleur. « I wanna drop my arms and take your arms » dit la chanson et quelques part, le public entièrement désarmé, se laisse porté par les bras d’Adrianne Lenker. Il faut profiter de l’instant, dans son ephémérité à l’heure où le streaming nous permet de tout ré écouter sans limite, cette version, elle, n’existera qu’en cet instant parfait.  La première partie du set se joue entièrement en solo, toujours derrière sa guitare, et habillée d’une lumière blanche. Il faut saluer d’ailleurs l’incroyable travail qui a été fait sur le son ce soir, qui est à proprement parlé parfait. Merci aux ingénieurs pour le soin minutieux qu’ils y ont porté! « Born for Loving you » suit, la lettre d’amour d’Adrianne à sa compagne, dernier single en date de Big Thief, sorti hors album. Et puis à peine quelques titres plus tard, voilà que le plus grand moment de la soirée se fait entendre alors que résonnent les premières notes d' »Ingydar ». L’instant est si beau qu’il amène à se questionner : comment quelques chose d’abstrait comme la musique, qui entre dans la tête via les oreille peut à ce point faire frissonner ? Le titre balaye tout sur son passage, emplit les yeux de larmes. Il entame une concurrence déloyale avec tous les autres moment où l’art croisera votre vie, ce sera un défit de faire mieux.

L’amitié comme un cadeau

L’album « Bright Future » n’a pas été écrit par une seule personne. Evidemment, comme toujours, il est le résultat d’un moment entre ami.es. Il n’avait d’ailleurs pas la vocation de forcément devenir une sortie officielle, mais devant sa réalisation, la chanteuse a décidé de le dévoiler au monde. Alors, il était évident qu’Adrianne Lenker ne pouvait pas se présenter entièrement seule sur scène.  Elle invite donc ses ami.es, dont Nick Hakim qui faisait aussi sa première partie, à l’accompagner au piano et au violon. L’occasion de mettre en lumière son nouvel opus. C’est une belle chose qu’elle aie utiliser le mot « Bright » dans son titre, est-il facile de songer en écoutant « Real House », parce que c’est certainement le mot qui définit le mieux sa musique. « Free Treasure » suit en toute logique et « Zombie Girl » permet de faire un nouveau crochet sur « Song ». Puis Adrianne délaisse temporairement sa guitare pour le piano. Elle y interprète sur la pointe des pieds le bouleversant « Evol » dans un moment de grâce inoubliable. Histoire de sécher les larmes qui ruissellent maintenant, la chanteuse prend la parole et explique que le piano et le violon sont ses instruments favoris, ajoutant que la guitare et la voix, qu’elle pratique depuis si longtemps ne lui semblent même plus être des instruments. Ses cheveux bruns ont repoussé, il tombent sur ses yeux, les repoussant en soufflant dessus sans succès elle s’amuse à dire qu’ils sont comme ses lunettes de soleil. « Not a lot, just forever », issu de « Songs » apporte une nouvelle note de bien-être à l’instant. Son titre colle parfaitement avec un voeu pieux que l’on fait dans un murmure, le concert pourrait seulement durer pour toujours ….Quelques titres plus tard, voilà que l’un des singles de « Bright Future » pointe le bout de son nez « Sadness as a gift ». Toujours beau, jamais triste, sa discographie est peuplé de cette idée de transcender les douleurs pour en tirer de la grandeur. Mais rien ne dure pour toujours, il faudra se dire au revoir sur « Anything ». Il faut se plonger une dernière fois dans cette voix de soie, s’en imprégner pleinement. Le piano et la guitare s’emballent, se font jeu plus que mélodies, un peu comme lorsque les chatons jouent du piano dans les Aristochats. Eh puis, ici c’est Paris, après tout. Les musiciens saluent humblement le foule qui applaudit à s’en rompre le coeur. Un dernier espoir peut-être ? Adrianne Lenker accepte d’offrir un cadeau à son public parisien avant de partir, cette fois pour de bon. Derrière sa guitare, en solo, elle interprète pour la toute première fois en live « Ruined », le titre qui avait dévoilé son dernier jet.  La rupture avec ce moment suspendu, quand les lumières se rallument, est presque violent tant il dénote avec l’euphorie vécue. Le lendemain matin, la capitale profitera d’un rayon de soleil. Adrianne Lenker aura sûrement chassé les nuages, alors que le souvenir de son concert lui se gardera précieusement au creux du coeur, comme lorsque l’on s’éveille d’un merveilleux songe.


Ce printemps est riche en sorties ! Les singles d’artistes confirmés ou de nouveaux venus fleurissent et laissent rêveurs quant auxla sortie d’albums à venir. Sommes-nous à l’aube de l’écoute de ce qui peuplera les tops albums de fin d’année ? Un chose est certaine, l’excellence est de rigueur.

singles 2024Beth Gibbons – Reaching Out

Voix légendaire d’un groupe tout aussi légendaire, Beth Gibbons, meneuse de Portishead, se lance en solo. « Live Outgrown » sera intégralement dévoilé le 17 mai sur l’excellent label qu’est Domino Records. A en juger par ses dates françaises annoncées et immédiatement sold out, l’attente est très grande. Album introspectif, il est le résultat d’une réflexion à mi-parcours lorsque le temps ne permet plus de se projeter dans le futur de la même façon et que le passé vient vous hanter en apportant sa dose de nostalgie. Les adieux ont peuplé la création de cet opus, ceux notamment à l’ancienne Beth Gibbons.  Maternité, mort, anxiété et ménopause viennent s’ajouter aux thématiques portées. Ce parcours, il transpire dans les premiers extraits dévoilés de ce qui se profile comme étant un joyaux. « Reach Out », est le second single à avoir pointé le bout de son nez. Loin de la Trip Hop de Portishead, on découvre des mélodies hantées comme son interprète mais aussi puissantes comme le culte « Glory Box » auquel elle doit sa gloire. Tempo ralenti, voix inimitable au centre des compositions, et émotions à fleur de peau viennent peupler les deux morceaux dévoilés. Le premier, « Floating on a moment », clairement lyrique s’offrait des choeurs doux, en échos du chant  et évoquait des bourrasques de vent venant tout balayer sur leur chemin. L’écriture et la production y atteignaient des sommets de précision. « Reaching Out » démarre plus rapidement que son prédécesseur. Ces instruments donnent la réplique à des rythmiques extrêmement précises.  Mais c’est comme toujours dans ses montées vocales que le titre tire son épingle du jeu et se glisse sous la peau de son auditeur. Le clip profite également d’une version interactive et représente la chanteuse, à différentes étapes de sa vie, en chute libre dans un paysage spatial. A écouter avant de découvrir cet album conçu comme un bilan qui promet déjà d’être l’un des plus importants de l’année.

Goat Girl – Motorway

Les londoniennes de Goat Girl sont de retour ! Elles reviendront le 7 juin avec leur troisième album « Below the Waste », un concentré de synth-pop et ses accents rock à fleur de peau. Pour le présenter, celles à qui l’on doit l’immense « Anxiety Feels » proposent d’écouter « Motorway ».  Comme toujours avec la formation, la douceur est autant de mise que la capacité à jouer des rythmes avec une grande modernité.  Le titre spacieux s’offre une construction hypnotisante, une douce montée et un final inoubliable. Il parle de longs trajets en voiture, sur la banquette arrière, les parents à l’avant et les visages d’anonymes qui défilent. Il faut dire que le mouvement est particulièrement propice à l’écoute. Avec un talent indéniable Lottie Pendlebury et ses acolytes remplissent les esprits d’images très claires, de trajets infinis et de moments de rêveries. De son côté « Below the Waste » comportera 16 titres et invite à redéfinir ce qui n’est plus utile, la place des sous-produits dans une société moderne et ce qu’est la laideur face à l’oppression. Toujours dans sa lignée entre folk, synth pop et noise rock, le trio vise toujours l’excellence tirant le meilleur de tous ces courants pour offrir une proposition enivrante, douce mais joyeuse, entrainante et très joliment construite. Instruments à cordes et à vent additionnels ainsi que des choeurs réalisés par les amis et la famille des musiciennes promettent de s’ajouter aux composition dont la tracklist a été réalisée en Irlande. Si l’attente jusqu’au 7 juin parait interminable, il faut aussi noter que le groupe promet de fêter la sortie de cet album le 8 octobre au Point Ephémère de Paris.

Fontaines D.C – Starburster

Ils sont de retour et ils mettent toujours tout le monde d’accord ! De notre rédac à celle toujours pointue de Gonzaï, les choses sont claires : Fontaines D.C est l’un des groupes de rock les plus importants et talentueux de ces dernières années. Chacune de ses sorties d’album tient évidemment office d’évènement et promet des sommets de qualité.  « Romance » prévu pour le 23 août ne devrait pas déroger à la règle. Les rois en offrent enfin un tout premier extrait : « Starburster » au mois d’avril. On s’attend évidemment en le découvrant à de l’excellence et voilà que la barre est mise encore plus haut. Comment peut-on à ce point se renouveler sans jamais perdre de vue son essence ?  Une introduction obsédante, des boucles savamment travaillées, un refrain claustrophobe, haletant où le souffle prend une place centrale (brillante mise en perspective musicale), et puis juste avant son final vient un revirement, temps de pause avant une dernière course.  Il faut dire que le titre s’inspire d’une crise d’angoisse vécue par Grian Chatten dans la gare de St Pancras à Londres.  Addictif , il promet le meilleur pour ce quatrième jet qui officialise également la signature du groupe sur le label XL Recordings. 11 titres nous attendent, compilation d’idées des différents membres du groupe mais aussi inspirés par l’animé Akira. C’est aussi la première collaboration du groupe avec le producteur James Ford ( Arctic Monkeys, Gorillaz, Depeche Mode…) et il est pitché comme étant l’album le plus ambitieux que le groupe ait réalisé jusqu’ici. Tout un programme quand on voit la puissante machine à tubes que peut être Fontaines D.C. L’année 2023 consacrait Grian Chatten en solo alors que son album comptait parmi les meilleures sorties de l’année. Nul doute que 2024 offrira la première place des classements à « Romance ».

Isolation – Creature Lies

Place à de la nouveauté et à des français s’il vous plait ! Pour l’occasion il faudra un peu tricher puisqu’Isolation s’offre ses tous premiers pas en avril 2024 et délivrera le 1er mai son premier EP, « Creature Lies ». Un premier extrait du même nom vient tout juste de se dévoiler pour promettre des compositions viscérales, bouillonnantes et radicales. Isolation, il faut le dire, à toutes les cartes en main pour frapper fort et juste. Aux commandes, on retrouve Raphaël Balzary, ancien des immenses We Hate You Please Die ainsi que Julien, Lounès, Enzo et Cyprien de Cheap Teen. Le savoir-faire rock des deux équipes se complète parfaitement formant un cercle surpuissant pour mieux englober les genres. Le chanteur y apporte une touche qui fait des ravages, jusqu’au boutiste et des parties screamées complètement endiablées. A cela s’ajoutent une introduction et des couplets au rock franchement moderne, élégant et travaillé. Ce premier extrait obsédant joue sur les registres, les empilant et additionnant en quelques 3 minutes. Grand écart à bout de souffle, écrit en fil tendu, montagne russe émotionnel rock, « Creature Lies » réussi le pari d’introduire ses brillants compositeurs comme un groupe qui marquera les esprits de la scène française. En attendant de pouvoir en écouter plus, reste à réserver sa soirée  du 8 mai puisque la formation se produira au Supersonic de Paris. Le résultat sur scène ne peut qu’être un beau moment au vue du parcours de ses fondateurs. Vivement le 1er mai !

Wu-Lu – Daylight Song

Excellence encore, excellence uniquement. Le 17 mai , Wu-Lu le musicien originaire du sud de Londres dévoilera son nouvel EP : « Learning to swim on empty ».  Ce dernier, signé chez Warp Record, s’écrira comme un journal intime. Il y sera question de son enfance à Brixton, de perte, de mort et du sentiment d’être jeté dans le grand bain. Autant de thématiques qui ne font que renforcer l’attente. Pour s’en donner un avant-goût, un premier extrait « Daylight song » a déjà été dévoilé. Différent de l’énergie que l’on découvrait sur son premier album, Wu-Lu y offre un titre au tempo ralenti qui fait la part belle à ses rythmiques, aux boucles très calibrées et dont la composition sait se faire immédiatement obsédante. Ce joyau a l’élégance britannique que l’on peut attendre du compositeur de génie mais y ajoute une atmosphère intimiste à pas de velours. Moins survolté que ces prédécesseurs, plus rock que le génial ‘Times » qui empruntait au Hip Hop, ce « Daylight Song » s’avère être d’une efficacité redoutable et prouve que le musicien sait se renouveler sans jamais perdre de vue ce qui faisait sa force. Le successeur de l’album « LOGGHERHEAD » sorti en 2022 contiendra 7 titres et permettra de redéfinir le son de son compositeur qui a toujours su tirer le meilleur du punk , du trip hop et du grunge les faisant cohabiter dans une interprétation sombre de ce les 90’s avaient de meilleur à offrir. L’odyssée imprévisible qu’était ce premier jet existera-t-elle toujours ? Il y a fort à parier que oui, en lui ajoutant une jouissive touche de modernité à n’en pas douter.


Eunice Kathleen Waymon plus connue sous le nom de Nina Simone tient un rôle de grande prêtresse dans les coeurs et les esprits.  Autrice, compositrice, militante pour les droits civique, l’immense musicienne porte en elle une histoire puissante et inspirante. Sa voix extraordinaire, utilisée comme une arme qui frappe toujours juste lui vaut d’enchaîner les morceaux à la grandeur inégalable. Le culte « Feeling Good », l’envoûtant  » I Put a spell on you », l’inoubliable « Mr Bojanglas », tous méritent autant d’écoutes que de récits pour mieux se les approprier. Parmi eux, pourtant, et puisqu’il faut en choisir un, le besoin de raconter « Sinnerman » s’est fait sentir. Peut-être parce qu’il porte en son coeur une aura et une puissance qui retournent et viennent hanter chaque écoute. Alors d’où vient ce morceau ? On vous raconte.

nina simone "sinnerman"
nina simone « sinnerman »

« Sinnerman » qui es-tu ?

Ce titre de gospel voit son interprétation de Nina Simone publié sur l’album « Pastel Blues » sorti en 1965. C’est le troisième album studio de la chanteuse. Entre son second jet « The Amazing Nina Simone » (1965) et ce nouveau chef d’oeuvre il faut compter 4 albums enregistrés en public. Pièce de 10 minutes de montée en puissance que rien ne semble pouvoir arrêter, elle devient l’atout central de son album. Pour autant Nina Simone n’en est que l’interprète. Le morceau, elle le découvre dans son enfance. Sa mère pasteur  méthodiste l’emmène avec elle à l’église où ce gospel est souvent interprété. La légende raconte que la jeune Nina Simone l’interprétait à l’orgue de l’office.

« Sinnerman » c’est l’histoire d’un pêcheur qui cherche sa rédemption à tout prix. Une course haletante en découle, une prière au piano mais surtout le cri d’une révolte.  La musicienne prend l’habitude de l’interpréter à chaque fin de concert et fini d’ailleurs par lui offrir deux enregistrements en live, publiés eux bien plus tard.

Dans sa genèse, le titre remonte à la fin du 19ème siècle. Il vient du négro spiritual des églises noires des Etats-Unis. Le négro spiritual c’est un chant religieux afro-américain inspiré par la chrétienté et chanté en langue anglaise. Le courant constitue la première manifestation musicale organisée par la communauté noire américaine. Impossible donc de détacher le chant d’un contexte politique fort, d’injustices et de luttes. Pour en revenir à notre pêcheur, il a également inspiré le chorégraphe Alvin Ailey qui l’intègre à son ballet très engagé « Révélation » créé le 31 janvier 1960 à New-York. Alvin Aley, né en 1931 au Texas et décédé des suites du SIDA en 1989 est l’un des danseurs et chorégraphes les plus réputés au Monde. Il créa près de 79 ballets au cours de sa vie mais aussi la compagnie de danse la plus importante de New-York.

A l’église et donc ses débuts, le morceau se nomme « Sinner Man », il devient un seul mot pour Nina Simone qui pousse ce cri de révolte pour la première fois au cours d’un concert à New-York.  Ce chant qui implore le pardon au moment de son jugement change radicalement de signification dans la bouche de  l’immense chanteuse. Il devient un lieu de contestation, de rébellion. Pour se faire elle transforme autant la  mélodie que le propos, y incorpore de la colère, parle d’une société où elle ne trouve pas sa place. Pour la musicienne, il n’est pas question de demander le pardon mais bien de s’affirmer et surtout de se battre.

Combat et activisme

Nina Simone Pastel BluesIl faut dire que la chanteuse est spécialisée dans les chansons de protestation. Activiste alors que les Etats-Unis traversent l’abjecte période de la ségrégation elle est proche de Malcom X, Andrew Young, Lorraine Hansberry, James Baldwin, Langston Hughes, Stokely Carmichaël. En 1964- soit un an avant « Pastel Blues »-, elle signe son premier album pour Philips et y incorpore le titre « Mississippi Goddam » où elle aborde clairement l’inégalité raciale. C’est sa réponse à l’assassinat de  Medgar Evers (le millitant américain défenseur des Droits de l’Homme et membre de la NAACP) et l’attentat dans une église en Alabama qui a tué 4 enfants noirs. A partir de cet opus, la question des droits civiques revient régulièrement dans toute l’oeuvre de la chanteuse. Contrairement à Martin Luther King qui prône la non violence, Nina Simone demande le combat par les armes. Sur « Pastel Blues », elle incorpore également « Strange Fruits » de Billie Holiday. Ce morceau tiré d’un poème est un réquisitoire contre le racisme aux Etats-Unis et cotre le lynchage qu’y subissent les Afrp-Américaines.  En 1966, elle publie également un titre interdit sur de nombreuses ondes : « Wild is the Wind » qui parle de 4 stéréotypes de femmes afro-américaines.

Si l’oeuvre de Nina Simone regorge de ses combats, de la force avec laquelle elle les a défendu, la puissance de « Sinnnerman » et sa beauté en font un morceau mythique, miroir de l’importance de son oeuvre. Son leitmotiv, obsédant en son coeur avec le mot « Power » répété en boucle est l’illustration d’une des musiciennes les plus importantes qui aient pu exister. Une voix bénie des dieux née dans une époque maudite, la musique utilisée comme une arme à ne jamais sortir de nos mémoires.


CocoRosie, un nom double comme des mots doux susurrés. Une lettre d’amour à deux sœurs, séparées puis inséparables. Bianca et Sierra Casady, prêtresses de la douceur aux sonorités hybrides fêtaient en 2024 les 20 ans de  leur incroyable premier album : « La Maison de Mon Rêve ». Un chef d’œuvre, adulé par la critique qui a donné naissance à 6 petits frères, tous aussi beaux et délicats que le premier né. Ces 20 ans sont l’occasion de faire un tour dans leur parcours hors normes et d’en parler. Mais aussi de revenir sur un Alhambra à Paris plein à craquer, théâtre d’une prouesse musicale inoubliable.

CocoRosie : qui êtes vous ?

Rosie crédit Ginger Dunnill
CocoRosie crédit Ginger Dunnill

CocoRosie, c’est donc le duo formé par les deux américaines Bianca  tendrement surnommé Coco par ses parent et Sierra, Rosie donc. Sierra née dans l’Iowa, Bianca à Hawaï. Alors qu’elles sont âgées de 5 et 3 ans, leur parents se séparent forçant les filles à vivre elles aussi séparément. L’une comme l’autre ne finira pas l’école. Leurs parents préfèrent en effet les confronter au monde réel pour leur permettre d’en apprendre plus sur l’art. Il faut dire que leur mère, Christina Chalmers est elle-même artiste et chanteuse. Avec ses origines  native américaine et  syrienne, elle emmène sa fille Sierra avec elle dans ses nombreux déménagements : Californie, Nouveau-Mexique,  Arizona … les paysages défilent. De son côté Bianca vit avec son père, un fermier de l’Iowa. Il lui fait visiter des réserves amérindiennes et l’entraîne à prendre part à des quêtes de visions.

Quand Sierra a 18 ans, elle déménage à New-York. De quoi se plonger pleinement dans son art. Et puis, elle vient à Paris et emménage dans le quartier le plus artistique de la capitale et sans aucun doute son plus magique : Montmartre. Elle souhaite alors faire carrière en tant que chanteuse d’opéra et étudie au Conservatoire Supérieur de musique de Paris. Mais c’est aussi dans ce quartier que naîtra la légende et le premier album des deux sœurs. Le quartier qui aura vu naître la magie.

La raison de nos rêves

cocorosie alhambra paris 2024
©Kevin Gombert

C’est donc en 2004 que les sœurs qui se sont fraîchement retrouvées composent l’inclassable perle « La Maison de nos rêves ». Toujours prêtes à défier tous les codes, elles y créent un univers oniriques où les voix hors normes s’harmonisent avec subtilité et beauté. La ténor Sierra et la talentueuse Bianca semblent y marcher sur la pointe des pieds et convoquent l’âme de l’enfance. Pour créer ce monde imagé où la musique transcende les notes elles ajoutent des instruments improbables à leurs compositions : des bruits d’eau, de casseroles, de jouets pour enfants viennent compléter la flûte, la harpe, les percussions et le beatbox auxquel excelle Bianca. L’album a également la particularité d’être enregistré dans la salle de bain de la chambre de bonne de Sierra, sur la butte Montmartre. « Good Friday » est l’un des titres les plus marquants de cette pépite. Avec son incroyable délicatesse et son étrange beauté, il a de quoi faire rougir une autre grande de la musique : Bjork. Pas étonnant donc de le retrouvé synchronisé sur une publicité du géant de la mode : Kenzo.

Rangé dans la catégorie folk psychédélique, l’album séduit la critique et se fait un petit public. Néanmoins les cases des genres ne peuvent que limiter le rêve de CocoRosie. La suite leur permet d’ailleurs d’ouvrir leur univers magique au Hip Hop  en ajoutant à leur line-up le beatmaker Tez dès l’album « The Adventure of Ghosthorse & Stillborn ».  Cette alliance avec le registre vivra d’ailleurs son apogée sur l’immense album qu’est « Put the Shine On », trésor inclassable sorti en 2020. Un improbable mélange qui porte divinement son nom tant il met  de la lumière dans la beauté de compositions obscures, toujours optimistes mais ombragées. Il faut dire que cet opus, composé à Hawaï a été enregistré alors que la mère des musiciennes, malade,  était en train d’éteindre à petit feu. Les sœurs savaient qu’il lui restait 6 mois à vivre et ont choisi de mettre de la lumière dans toute la douleur qu’elles traversaient. Une prouesse technique dont les sentiments et leur rare intensité transpercent les cœurs .  Il incarne à lui seul la compréhension totale de courants qui ne se rencontrent que trop rarement. En toutes ces années les Casady n’ont pas perdu une miette de talent et n’ont jamais eu l’outrecuidance de se répéter.

« Reines »bow warriors

Très créatives, Bianca et Sierra enchaînent les sorties dont l’immense maxi « Rainbowarriors » sorti en 2007. Il faut dire que les musiciennes transportent leur univers bien au-delà de la musique. Connues pour toujours arborer une moustache dessinée sur le visage, elle portent également des immenses robes qui accentuent leur côté bohèmes. Bianca par ailleurs se produit régulièrement en tenue de drag. Ouvertement queer, elle confiait au média AfterElle ne pas comprendre la surprise des médias lorsqu’ils apprennent qu’elle est gay.  D’ailleurs concernant la moustache, Bianca développe en expliquant qu’elle n’est pas l’exploration d’un genre. Il s’agit pour elle d’une évidence : celle de se tourner vers la nature pour mieux s’intégrer dans un paysage. Leur style dès leurs débuts allait d’ailleurs en ce sens, convoquant nature et fantaisie pour mieux s’inspirer des fées et des gnomes.

20 ans, à l’Alhambra !

cocorosie alhambra paris 2024
©Kevin Gombert

C’es le 8 mars qu’ont choisi nos fées pour célébrer dans la ville qui l’a vu naître les 20 ans de leur premier album. Il fallait arriver tôt. Pas de première partie, CocoRosie se présentait sur scène dès 20 heures en compagnie du pianiste Gael Rakotonndrabe que l’on retrouve également sur leur dernier EP : « Elevator Angels ». Pendant une heure et demie, les magiciennes ont choisi d’interpréter en toute sobriété les titres issus de « La Maison de Mon Rêve » mais aussi quelques pépites sélectionnés dans leur discographie. Le public assis, a été invité à vivre le cœur au bout des lèvres et les yeux emplis de larmes, un moment qui touchait à l’extase religieuse. Les quêtes de visions auxquelles était conviée Bianca dans son enfance ont-elles eu raison d’elle ?  Toujours est-il que Sierra, aux commandes laissait transparaitre son passé à l’Opéra avec aisance, rendant chaque titre toujours et encore plus lyrique. La voix de sa soeur, en parfait écho venait sublimer une performance à couper le souffle. Aucun artifice n’était d’ailleurs de la partie. Pas de décors, d’auto-tune, d’arrangements,  les voix des deux soeurs, aussi hallucinantes soient-elles profitent de leur beauté naturelle. Au piano, un musicien de génie, en costume blanc venait sobrement habiller une prestation digne des plus grandes performances. Opéra-pop accessible, pourtant réservé à un écrin silencieux,  captivé, l’instant était à la hauteur des années de magie que les tendre Coco et Rosie ont su offrir. Quelques mouvements du bout des doigts servaient de mise en scène alors que derrière leurs immenses robes rouge et blanches, les inséparables offrait des sonorités plus légères que le chant des moineaux. Seul bémol à un moment qui transcendait l’espace temps pour faire dévoiler un conte de fées éveillé : la salle trop pleine dans laquelle il était difficile pour celles et ceux arrivés tardivement de trouver leur place. Rien qui n’effacera la beauté de la seule chose qui a pu compter : la musique, celle qui invite toutes les époques, du classique au hip hop à se rencontrer en un seul lieu et un seul temps comme le veut la tradition des pièces de théâtre classiques.