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Kneecap (Mo Chara, DJ Provai et Moglai Bap) par Tom Beard
Kneecap (Mo Chara, DJ Provai et Móglaí Bap) par Tom Beard

Impossible d’y échapper ces derniers mois : Kneecap s’impose comme l’un des groupes les plus bruyants et affûtés de la scène actuelle. Avec Fenian, le trio nord-irlandais signe un disque plus vaste et plus structuré qu’il n’y paraît au premier abord. Derrière l’énergie et les morceaux taillés pour le live, l’album déploie une palette sonore élargie, entre rave, trip-hop et expérimentations électroniques, tout en affirmant une ligne politique toujours plus frontale.

Dans la continuité de Fine Art (2024), Fenian marque une étape : celle d’un groupe qui ne se contente plus de provoquer, mais qui organise son propos. La réappropriation du terme “Fenian”, longtemps utilisé comme insulte, devient ici un fil rouge. C’est un geste à la fois identitaire et politique, qui traverse des morceaux oscillant entre satire, confrontation directe et moments plus introspectifs. Entre chaos et écriture plus dense, Kneecap gagne en ampleur sans perdre son mordant.

À Paris, c’est dans un hôtel chic à deux pas de Montmartre que Mo Chara, DJ Provai et Móglaí Bap donnent rendez-vous. Étendus sur des canapés aux tissus épais, ils enchaînent poignées de main, sourires larges et blagues instantanées. L’échange commence avant même d’avoir commencé, car avant d’entrer dans le vif du sujet, le groupe et la journaliste se perdent dans une longue conversation sur la meilleure manière d’imiter un accent irlandais…

Pop’n’Shot : C’est impossible de dire « Smugglers and Scholars » sans imiter votre accent. 

Mo Chara (Kneecap) : (rires) Oh ! Bien joué, il est bon ton accent irlandais. Le secret, c’est de retirer le H après le T et de faire une intonation qui monte à la fin de ta phrase : « Tank yoU » 

Pop’n’Shot : Ouais j’ai remarqué ça… Tank YoU !

Mo Chara : Ouais, voilà très bien. Nous, dans le nord, on prononce pas le T non plus, on met un F à la place. Fank yoU. 

DJ Provai (Kneecap) : Ank YOu ! (Rires)

Mo Chara : Parfois, en interview, je m’oublie et je prends un accent australien ! 

Pop’n’Shot : Good day, mate ! 

Mo Chara, Dj Provai : Good day, mate !!! 

Móglaí Bap débarque dans la salle en tapant du pied et se jette dans le fauteuil. 

Pop’n’Shot : On commence ? 

Mo Chara : Allez ! 

Pop’n’Shot : Un, deux, trois ! Comment on dit en irlandais ? 

Móglaí Bap (Kneecap) : Aon, dó, trí. 

DJ Provai : Un, deux, trois.

Pop’n’Shot : Comment vous décririez votre album en quelques mots? 

Mo Chara : En quelques mots ? Impossible ! On est irlandais, on peut pas contenir une idée en quelques mots, on parle trop. On peut faire cent mots ? 

Pop’n’Shot : Oui. Les français sont pareils. 

Mo Chara, DJ Provai et Móglaí Bap, en choeur : en quelques mots… Ils soufflent. 

DJ Provai : Explosif ! (Rires) Profond ! 

Mo Chara : Je sais pas, je suis trop mauvais à ce jeu. On préfère laisser les gens se faire leur propre analyse du projet. Avec Kneecap, on veut pas se cantonner à quoique ce soit. 

Pop’n’Shot : Question suivante, celle-là elle marche pas, c’était un crash test. Donc cet album s’appelle Fenian. Ce n’est pas le premier projet qui contient ce mot, puisque vous aviez déjà la chanson « Fenian Cunts ». Qu’est-ce qui vous a poussé cette fois à construire tout un album autour de cette identité ? 

Móglaí Bap : « Fenian Cunts » était une chanson qui s’inspirait de cette insulte qu’on balance aux militants irlandais depuis plusieurs décennies. Le terme Fenian est un terme qui vient du folklore du pays, des soldats irlandais, qui a été détourné en terme injurieux. C’est un mot que beaucoup de gens se sont réappropriés et veulent se débarrasser de cette image de sauvage, de malpropre qui lui a été associé. C’est une vision colonisatrice, ça. Et récupérer ce mot, c’est très important pour la population irlandaise, c’est récupérer ce qui nous appartient. 

Pop’n’Shot : Et sur l’album, c’est Fenian au singulier. Pas au pluriel. Pourquoi ? 

Móglaí Bap : Belle observation, bien joué. 

Mo Chara : Merde, je sais pas. 

Pop’n’Shot : Je vous ai coincés là, hein ? (Rires) Pardon, je me suis rendue compte de ce détail quand Moglai Bap répondait. 

Mo Chara : (rires) en fait, en général, Fenian est généralement utilisé au singulier, comme un adjectif. Il arrive avant un autre mot : Fenian bastards, fenian cunts. 

DJ Provai : Et l’origine du mot vient de « guerrier »…

Mo Chara : En vrai, on y a pas réfléchi à ce point… (rires) 

Pop’n’Shot : Sur le morceau « Smugglers and Scholars » —

Móglaí Bap : excellent l’accent ! 

Pop’n’Shot : Merci, c’est euphorique ! (Rires) Il y a un sens historique très fort et d’appel à l’action collective. Est-ce que c’est par besoin de garder l’Histoire en vie ou c’est pour faire un parallèle avec ce qu’il se passe dans le monde aujourd’hui ?

Mo Chara : L’idée originelle du morceau était de se moquer de cette vision de l’Irlande que le monde extérieur peut avoir. On a beaucoup d’intellectuels, scientifiques, littéraires, mais il y a aussi ce stéréotype sur les irlandais qui sont considérés stupides, principalement aux États-Unis ou en Angleterre. Pendant les Troubles, tout le monde pensait que le pays était « Cauldron and Clover » (chaudron et trèfles)  et on a joué sur les mots avec « Smugglers et Scholars » (dealers et intellectuels).

Móglaí Bap : En Amérique, principalement les descendants d’immigrés irlandais, ils ont une vision très distordue de ce qu’est l’Irlande. Les gens imaginent des lutins, des arc-en-ciels et qu’on vit tous dans des petits cottages. 

DJ Provai : il y a eu aussi une campagne de propagande ! 

Mo Chara : Leproganda ! 

DJ Provai : En Angleterre, ils nous représentaient comme des singes qui boivent de la bière, très agressifs. C’était même dans les journaux britanniques. On nous représentait comme des sauvages pour justifier ce qu’ils faisaient au peuple irlandais. Tu regarderas, c’étaient des images atroces. 

Pop’n’Shot : Aujourd’hui, l’Irlande est très idéalisé, il y a une concentration qui est faite dessus. Ça se remarque sur les réseaux sociaux, dans les séries, cette vision américanisé du pays. Comment on navigue entre l’identité irlandaise et cette vision fantasmée ?

Móglaí Bap : Je vois très bien ce que tu veux dire, c’est une vision très américaine. Ils sont incapables de comprendre le quotidien. Ils imaginent qu’on vit dans une chaumière avec le feu dans la cheminée. J’adorerais hein, mais c’est pas la réalité. 

Mo Chara : Fais ce que tu veux !

Pop’n’Shot : Je pense pas qu’il y fasse bien chaud en hiver par contre…

Móglaí Bap : C’est surtout illégal maintenant, parce que les matériaux utilisés pour les construire étaient très mauvais pour l’environnement. 

Mo Chara : De quoi ? Les chaumières ? Mais non…

Pop’n’Shot : De toute façon, je l’ai toujours dit : rien de mieux qu’un HLM ! (Rires) Vous savez, en préparant cette interview, je me suis rendue compte que j’avais interviewé beaucoup d’artistes de République d’Irlande, mais pas d’Irlande du Nord et — 

Mo Chara : Oh c’est génial ! 

Móglaí Bap : Qui ?

Pop’n’Shot : Fontaines D.C., Sprints, euh….

DJ Provai : J’ai compris Prince ! 

Pop’n’Shot : Bien sûr, Prince, le roi de la funk de Minneapolis, du comté de Galway. (Rires)

Móglaí Bap : Il est mort ?

Mo Chara : Oui, il y a dix ans. 

Moglai Bap : Oh non… 

Pop’n’Shot : On parle du même Prince, hein ? 

Mo Chara : Oui…. Prince Andrew. 

Pop’n’Shot : Lui, il devrait être mort ! (rires) 

DJ Provai : Sinéad O’Connor s’est battu avec lui. 

Pop’n’Shot : oui, elle en parle dans son livre ! Elle le décrit comme Dracula. 

Mo Chara : C’était un super artiste, mais il avait l’air impossible à vivre… Mon dieu, on est pas bons à l’exercice de l’interview tous les quatre… on est trop bavards, faut qu’on se foute en terrasse pour une bière (rires) !

Pop’n’Shot : Ahem ! Oui ! Je voulais justement vous parler du film Kneecap réalisé par Rich Peppiatt. C’est comme ça que je vous ai découverts en 2024, comme la plupart de votre public non-irlandais, j’imagine. C’est un point très important dans votre carrière. Un artiste vit autant grâce à sa musique, que grâce à l’image qu’il véhicule. Vous voyez le film comme une extension de votre musique ou un espace séparé où vous avez pu raconter votre histoire différemment ? 

Mo Chara : Eh ben, c’est difficile de dissocier le film de nous, vu que le film s’appelle littéralement Kneecap ! Mais c’est une version romancée de qui sont nos personnages de scènes. On joue des extensions de nous-mêmes. Heureusement, le film s’est avéré pas si mal. La plupart des biopics sont vraiment très mauvais et on rejoue en boucle les passages glorieux, mais on garde sous silence les périodes plus sombres, plus réalistes que les artistes traversent. On aurait pu être connus comme ce groupe qui a ce film de merde à leur nom, comme Prince.

Móglaí Bap : Il a fait un film ? 

Pop’n’Shot : Trois même. 

Móglaí Bap : Wow. Ils sont si mauvais que ça ?

Mo Chara : Il joue dans les trois ? 

Pop’n’Shot : Ouais ouais, mais bref ! 

Mo Chara : Oui, du coup pour répondre à la question : Kneecap le film est très connecté à notre réalité, encore aujourd’hui. Il raconte notre histoire, celle des chansons ! Beaucoup des histoires du film sont inspirées de nos chansons et des nos vraies expériences. C’est un beau mélange de tout ça. 

Fenian - Kneecap - disponible le 31 mai
Fenian – Kneecap – disponible le 31 mai

Pop’n’Shot : En dehors de la dimension cinématographique, il y a une importance grandissante sur les visuels d’un artiste, avec les réseaux sociaux, les clips, etc. Est-ce que ça influe votre manière de concevoir votre musique ? 

Mo Chara : Hmm… Non. 

Pop’n’Shot : Je peux développer mon propos. 

Mo Chara : Vas-y, en fait. 

Pop’n’Shot : C’est plus une sensation qu’un fait. En soit, tout le monde a une caractéristique qui fait qu’on nous reconnait, mais quand tu deviens un artiste, ça devient une signature, un logo. Chappell Roan et ses cheveux roux, Prince et le violet, Freddie Mercury et la moustache et sa veste jaune… Et je me demandais si avec la pression des réseaux sociaux et en devenant de plus en plus connus, ça affectait l’élaboration de l’image de Kneecap ? Si vous vous sentiez obligés de vous en créer une ? 

Mo Chara : Bonne question ! C’est pas vraiment ce à quoi on pense pour être honnête. On ne fait pas des choix en fonction d’une certaine image ou d’un visuel. Si une chanson naît d’un moment alors c’est que ça avait besoin d’arriver. Il y a des chansons qu’on a écrit pendant qu’on préparait Fenian qui ne figurent pas sur l’album, mais c’est parce que le moment dans lequel elles ont été conçues est passé et elles nous paraissaient obsolètes. L’image est importante pour un artiste, pour être identifié, ça c’est sûr et on le comprend, mais on se concentre sur d’autres choses. L’image te confine à une boîte et c’est à l’opposé de ce que l’on veut être. 

DJ Provai : Pour rebondir ce que tu dis, tu parlais de Freddie Mercury et de sa moustache, mais elle est arrivée plus tard dans sa carrière. 

Mo Chara : Qu’est-ce qui est arrivé en premier ? La musique ou la moustache ? (rires)

DJ Provai : Mais le truc, c’est qu’effectivement, un jour il a débarqué sur scène avec une moustache et une veste jaune et les gens ont gardé cette image de lui. C’est presque une vision posthume. Et si les gens s’y sont accrochés, c’est sûrement parce que c’était un bon choix de sa part, mais un artiste finit toujours par dépasser l’image. 

Mo Chara : T’es plus qu’une cagoule !  

Pop’n’Shot : Et qu’est-ce qui a changé le plus dans votre approche de la musique depuis vos débuts en 2018 ? 

Móglaí Bap : Oh ! On voulait un son plus mature, même par rapport à Fine Art. Dan Carey a produit Fenian, il a travaillé avec Fontaines D.C., Wet Leg et d’autres encore. Notre collaboration a permis à cette envie de voir le jour. Dan a des sons très complexes, avec des synthétiseurs, et son approche de la musique correspondait à la nôtre. Aussi, au niveau des paroles, je pense qu’il nous a permis de nous épanouir mieux, et d’apporter cette maturité à notre écriture. 

Kneecap (Mo Chara, DJ Provai et Moglai Bap) par Tom Beard
Kneecap (Mo Chara, DJ Provai et Móglaí Bap) par Tom Beard

Pop’n’Shot : Nous sommes donc dans une période où les réseaux sociaux sont prédominants dans le monde. Comment on vit le fait d’être artiste constamment observé, tout en étant vous mêmes des consommateurs qui observent ? 

Móglaí Bap, en sifflant : Woaaah, bien joué.

Mo Chara : T’as besoin de plus de temps pour qu’on continue cette interview! Wow, euh…  ça demande de la réflexion ! C’est canoniquement épuisant comme rythme ce rapport aux réseaux sociaux aujourd’hui, mais dans tous les cas, oui, tu dois te vendre sur les réseaux sociaux pour exister. Je pense que plus tu gagnes en succès, plus tu perds en liberté ou en paix et silence, disons. C’est à double tranchant cette position : pour tout le positif qui t’arrive, tu dois te préparer à du négatif, de l’inconfort.

Móglaí Bap : Et en même temps, la raison principale pour laquelle Kneecap en est là où il est aujourd’hui, c’est grâce aux réseaux sociaux. On ne passait pas à la télé, on ne passait pas à la radio. On a dû chercher notre propre manière de créer du lien et d’aller chercher la connexion avec les gens. On a créé une communauté sur WhatsApp, le canal Instagram… Mais je dois l’avouer, ça peut être chiant les réseaux sociaux en permanence. Mais ça a été important pour les plus petites communautés comme la nôtre de pouvoir prendre contact comme ça.

Pop’n’Shot : Comment vous voyez l’évolution de l’irlandais dans votre musique à mesure que le public devient de plus en plus international ?

Móglaí Bap : Je pense que parce que peu de gens parlent l’irlandais, les gens connectent avec l’énergie derrière le projet même s’ils ne comprennent pas tout. Parce que même en Irlande, tout le monde ne parle pas irlandais. Avec Kneecap, on a créé cette atmosphère qui met les gens à l’aise. Dans ce monde, on part du principe que l’on doit tout comprendre, que c’est une nécessité, mais c’est pas forcément vrai, surtout en musique. On est pas obligés de comprendre quelque chose pour l’apprécier. Il n’y a pas que la musique en anglais. C’est pour ça qu’on est allés au Japon, ils nous aiment beaucoup et pourtant ils nous comprennent pas forcément. Beaucoup de gens que j’y ai rencontré ne parlaient même pas anglais, alors l’irlandais on s’assoit dessus, mais ça ne les a pas empêchés de passer un bon moment au concert et de revenir.

Mo Chara : C’était quoi la question déjà ? L’évolution de la langue dans notre musique ? L’idée c’est que tu fais de la musique pour toi, pas pour les autres. Au moment où tu commences à faire de la musique pour les autres, t’es foutu.

Pop’n’Shot : Et c’est quoi la chose la plus fenian que vous ayez jamais fait ? 

Mo Chara : J’ai joué James Connolly dans une pièce de théâtre à l’école !

Móglaí Bap : J’ai bu 12 ou 14 pintes de Guinness avec Liam Cunningham.

DJ Provai : Euh…

Mo Chara : La chose la plus Fenian qu’il ait jamais fait c’est de prendre son temps pour répondre !

Fenian sort le 1er mai et le groupe sera de passage à Paris le 20 novembre prochain au Zénith de Paris.

 


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Grian Chatten ANOHNI GABRIELSPas de repos pour l’été 2023. Ce dernier ne se lasse pas de révéler son lot de merveilles et d’albums puissants qui seront, à n’en pas douter, au sommet des meilleures sorties de cette année. Parmi les pépites qui auront mis en musique nos instants ensoleillés, accompagnés nos coups de soleil et donné le ton des moments que l’on attend toute l’année, trois auront été des claques indélébiles qui marqueront les décennies à venir : ceux de Grian Chatten, ANONHO & The Johnsons et de Gabriels. Ils ont en commun de moderniser le passé. Le rétro y devient élégant. La nostalgie comme gage indélébile du futur ? Certainement.

Grian Chatten : Chaos for the Fly

Les tourbillons des tournées, l’épuisement des concerts à répétitions, la folle vie rock’n’roll. Un univers hors des frontières d’existences plus monotone que nous connaissons mais qui est le quotidien tourbillonnant, comme une mouche, des musiciens qui bercent nos oreilles. Comment l’illustrer si ce n’est en utilisant le langage qu’ils maîtrisent le plus ? Celui de la musique. Esseulé de Fontaines D.C, le groupe virtuose qui lui vaut le succès, voilà que son chanteur Grian Chatten s’essaie au solo. Un coup souvent difficile, porté par des pas tangents et beaucoup d’attente du côté des fans. En la matière, notre homme n’a point à rougir face à sa formation. Il signe avec ce premier jet, composé de 9 titres, un coup de génie et l’une, si ce n’est la, plus belle réussite de cette année. Tout commence en douceur. On y laisse le rock énervé, aux coudes à coudes entre le post punk et un amour marqué pour The Smiths, pour mieux se poser vers des contrées lancinantes. L’entrée en matière du talentueux monsieur Chatten, 27 ans, à une poésie affirmée et convoque les éléments. « The Score » donne irrémédiablement le ton. Comptine triste mais puissante, voix magistralement posée, on tombe amoureux.se en un titre. « East Cost Bend » contredira cette mélancolie affirmée en seconde partie de pépite pour la jouer rétro glam et un brin dansant. Rien dans l’album de Grian n’est laissé au hasard, à tel point que l’opus est une tornade de sentiments sur le fil où retenue est synonyme de précision. C’est avant tout la voix, comme celle de Morrissey avant lui, qui porte la noirceur de cet objet rock aux riffs brillamment répété. Quelques chœurs viennent à troubler l’intimité partagé avec notre hôte dès « Last Time Everytime Forever ». Si « Fairlies » semble à ce point être le fruit d’une longue marche qui attise la créativité, ce n’est certainement pas une coïncidence. L’idée de ce projet lui est en effet venu lors d’une promenade en bord de mer sur la plage de son village natale en Irlande. Loin d’ailleurs des sonorités de son groupe d’origine, Chatten se fait crooner sur ses morceaux. Il touche au art pop, tâte aux états d’âme de la folk et bien sûr touche les âme. Sans jamais se pervertir, Chatten sait entièrement se réinventer. Il parlera avec évidence aux fans de Fontaines D.C, plus ceux qui ont été subjugués par « Skinty Fia » que par les plus grands fans de « A Hero’s death ». Encore plus à ceux qui apprécient le vague à l’âme. Tel un Nick Cave et ses débuts donnant dans le dure pour mieux s’éprendre d’une mélancolie affirmée, Chatten évolue vers des sommets sombres et sincères et y prend l’étoffe des plus grands. C’est La Famille Addams et sa citation : « What is normal for the spider is chaos for the fly » qui inspire le titre de cet album. Il garde d’elle, l’amour de la noirceur et sa capacité à marquer au delà des générations. Ce qui est normal pour Grian entraîne, c’est certain un tourbillon sentimental dans lequel il faut se perdre encore et encore.

AnoHni and the johnsons: My Back was a bridge for you to cross

ANOHNI and the Johnsons - Sliver Of Ice

Comme toujours avec ANOHNI, le travail musical est si riche et si puissant qu’il faut un temps premier pour appréhender l’objet album qu’il nous est donné d’écouter. En 2016, l’immense musicienne et artiste publiait « HOPELESSNESS ». Depuis, plus rien, si ce n’est l’attente. Et elle en valait la peine tant ce nouveau jet est une réussite absolue, un pas vers la soul grandiose et ses émotions démultipliées. Pour sa création la musicienne a avant tout pensé à « What’s Going On » de Marvin Gaye. Un façon de faire écho aux mouvements sociaux initiés dans les années 50 et qui font encore sens aujourd’hui. Pour parfaire ce nouveau son, elle s’est entourée à la production de Jimmy Hogarth (Amy Winehouse, Duffy, Tina Turner). Avec lui, elle entreprend un travail très différent de ses six précédents opus. Certains titres sont d’ailleurs sur cette version studio, la toute première fois qu’elle les interprète. De quoi donner à ce jet son ossature à fleur de peau et sa spontanéité. Pourtant rien dans la construction de ce chef d’œuvre n’est laissé au hasard. Le premier titre « It Must Change » profite d’une vibe doucement enivrante, classique instantanée à la luminosité ombragé où l’insouciance est reléguée au rang de mythe. Si le début s’inscrit dans la simplicité, elle est cassée dès « Go Ahead » qui pourrait faire cohabiter l’esprit anarchique du punk avec la popularité soul. C’est strident, Anohni ne se refusera rien, qu’on se le dise. Il faut dire que côté paroles, les choses sont plus douloureuse que la voix enveloppante et bienveillante ne semble laisser entrevoir. D’entrée il est question de système qui s’effondre et de compassion pour l’humanité. Le constat, très juste est donc posé. Un grand album est-il lié à une cohérence de bout en bout sans faux pas ou à de grands titres qui se détachent des autres ? Si la question peut être posée, notre chanteuse déjoue les pronostiques et coche les deux cases. « Silver of Ice » est évidemment de ceux qui marquent immédiatement les esprits. La puissance narrative, répétitive et solaire de « Can’t » entre facilement en tête. Tout cela n’est surement fait que pour préparer là l’immense morceau qui se tient en milieu d’album : « Scapegoat ». Le titre le plus fort de cet opus, certes, de cet été évidemment, de cette année, il va de soit. De par ses changements de rythmes, il marque les cœurs et écrase tout sur son passage avec puissance. C’est une bonne chose d’ailleurs de parler aux cœurs tant les thématiques abordées tour à tour dans cette galette sont importantes. La perte d’un être cher, les inégalités, les religions monothéistes et leur impact sur le Monde, mais aussi le féminisme et l’idée de lier la nature avec notre façon de penser et de structurer nos sociétés. Pas étonnant quand on connait le parcours de cette artiste entière qui choisi de créer là un manifeste de combat, une promesse de ne pas baisser les bras.  Pour l’illustrer, elle choisit le visage de Marsha P. Johnson, activiste défendant les droits de la communauté trans, emblème de la communauté LGBT. Un sujet qui touche particulièrement Anohni, elle-même artiste trans et activiste. Ce « My back was a bridge for you to cross » est un pont à traverser entre le passé, le présent et le futur. Derrière des couche de tristesse, de mélancolie et d’émotions, elle promet l’espoir et de ne pas lâcher prise. Et ce pont à traverser du début à la fin de l’album marquera à jamais ceux qui lui auront tendu une oreille attentive.

Gabriels : Angels & Queens

Gabriels - Glory

Dernier album de ce triptyque, sortie moins médiatisée que ses deux comparses ci-dessus, Gabriels s’inscrit avec logique dans cette sélection. On y retrouve des intonations qui ne sont sans évoquer la pépite proposée par ANOHNI, la soul, la profondeur mais le tout est porté par un rayonnement gospel, une palette de couleurs moins sombres donc que celles utilisées par nos deux acolytes. Il faut dire que pour ce qui est de cet héritage musical, Jacob Lusk, le chanteur de la formation a de quoi tenir. Élevé dans une communauté évangéliste de Los Angeles, il y apprend ses bases et crée sa propre choral.  C’est en 2018 qu’il crée Gabriels aux côtés de deux musiciens : Ryan Hope et Ari Balouzian,  après un passage dans American Idol, une vie de choriste pour quelques très grands musiciens (Diana Ross, Beck, St. Vincent)  et surtout un passage à vide dégouté d’une industrie qui tente de contrôler l’image de son corps. Immédiatement le projet fait mouche. Gabriels a l’esthétique de James Brown, l’élégance de Nina Simone, la grandeur effrénée et suave de Barry White. En convoquant les fantômes du blues pour mieux les faire cohabiter avec le jazz mais aussi la pop, le groupe s’attire les éloges d’Elthon John. En 2022, sort enfin le premier album de la formation « Angels & Queens – Part I ». Il faut attendre le mois de juin 2023 pour enfin recevoir l’œuvre dans son entièreté et se laisser porter par sa « pop soul venue du futur » comme le décrit le lead singer. L’album porte parfaitement son nom, le timbre angélique de Jacob Lusk prend vite des tournures royales et se déroule comme un parcours vers la lumière. Il interpelle dès ses premières notes sur « Offering », la retenue y est maîtresse avant d’à pas de velours gagner en intensité et se faire explosif. L’expérience est religieuse et prête à louer les prouesses vocales de son chanteur qui passe avec une aisance déconcertante du grave à l’aigu. La force déployée sur ses treize titres est saisissante, d’autant plus lorsque la retenue explose, monte dans les tours et que la voix porte ses notes avec fierté basculant cette fois entièrement dans les tours du gospel. Gabriels chamboule et retourne tout sur son passage. « Taboo » est l’un des temps les plus forts de cet opus, son énergie et son cri central, obsédants, répétitif tel celui d’un prêcheur que l’on suivrait aveuglément. Cordes et piano, enregistrés sans jamais être modifiés donnent une touche rétro à cet objet qui devient culte en une seule écoute. Les membres de Gabriels sont pluriels, c’est aussi le cas de leur musique. Elle est aussi Flamboyante que mélancolique. La noirceur s’y invite parfois, comme c’est le cas sur « Professional » où les notes se jouent à demi ton et le timbre ne décroche jamais de ses gammes les plus graves.  Le périple s’achève sur « Mama »,  un au revoir lumineux qui promet justement de se retrouver bientôt. Si vous avez la possibilité d’assister à un concert de Gabriels, saisissez pleinement cette occasion. Son passage à We Love Green aura permis à la rédaction de se laisser entièrement bercer par ses ailes d’anges et de voler au creux de ses mélodies. D’ici là, la version studio promet d’embraser vos esprits. Que la lumière soit !


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La résilience. N’est-ce pas un concept qui colle bien aux temps actuels ? Nourris aux…

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Au beau milieu de leur tournée européenne pour A Hero’s Death, reportée depuis maintenant deux ans et…