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Léonard Pottier

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Pour Kendrick Lamar, l’année 2024 a été turbulente. Et pourtant, jusqu’à vendredi dernier 22 novembre, il n’avait encore sorti aucun album. Non. En cause : un beef l’opposant à Drake duquel est né un tube planétaire, sept nominations aux Grammy’s (dont cinq pour ce dit-titre), l’annonce de sa participation à la mi-temps du Superbowl en février prochain, des prix à n’en plus finir au Bet Hip-Hop Awards 2024 et le titre d’artiste rap de l’année de la part d’Apple Music. Rien que ça ! De quoi alimenter les critiques de ses détracteurs. Ce à quoi K-Dot a décidé de répondre avec un album surprise intitulé « GNX », en référence à un modèle de voiture – Buick GNX –  sorti l’année de sa naissance en 1987, et qui, enfin, le réveille de son sommeil prolongé depuis DAMN.

Kendrick Lamar - GNX

Il y a deux ans, nous découvrions Mr Morale and the Big Steppers avec une pointe de déception. Fascinés par le bonhomme et son œuvre – jusqu’à s’être levés à 6h du matin heure française le jour de sa sortie pour être dans les premiers (milliers) à le découvrir – l’ennui que nous a procurés l’écoute de son dernier (double) opus nous est resté en travers de la gorge. Attention, nous lui trouvons mille qualités, éparpillés subtilement tout du long, et certains morceaux figurent dans notre panthéon personnel du rappeur – « We Cry Together » bordel, quel choc encore aujourd’hui ! – mais dans son ensemble, Mr Morale and the Big Steppers nous semble un peu trop inoffensif par rapport aux trois classiques précédents que sont DAMN, To Pimp a Butterfly et Good Kid, m.A.A.d City.

The old Kendrick commençait donc à nous manquer un chouïa. Celui plus spontané, plus véhément, plus dans le dur. Celui qui ne se laisse pas tant plus aller, car chacun de ses albums jusqu’à Mr Morale and the Big Steppers (évidemment inclus) représentent un travail d’orfèvre, mais celui qui joue le jeu du rap game à fond en sortant les crocs. De fil en aiguille, il s’est imposé comme la tête de proue de ce jeu, ne cessant de montrer à quel point il était fort, et au-dessus des autres. Mais un tel insigne ne reste pas indéfiniment collé à la veste et il est indispensable dans ce milieu de le tenir fermement pour ne pas se le faire arracher, et de régulièrement revenir au-devant de la scène pour écarter les vautours. 2024 était la parfaite occasion pour lui.

 

L’impact du beef avec Drake

Grâce au beef qui l’opposait avec Drake en avril/mai dernier, duquel Kendrick Lamar a unanimement été déclaré vainqueur par l’opinion populaire, ce dernier est revenu au-devant de la scène d’une manière pour le moins inattendue. Morceaux rappés écrits en quelques jours (« Euphoria » – la plus grande réussite de ce clash selon nous -, « Meet the Grahams », « Not Like Us »), punchlines assassines envers son adversaire, on le retrouvait en très grande forme dans un cadre non conventionnel. Nous ne reviendrons pas en détails sur toutes les étapes de ce clash par morceaux interposés, ayant commencé, si notre mémoire ne nous fait pas défaut, après que Kendrick ait déclaré sur le morceau « Like That » de Future et Metro Boomin (récemment accusé d’agressions sexuelles) où il figure en featuring : « Motherfuck the big three, n****, it’s just big me », en référence à Drake et J. Cole souvent considérés aux côtés de Kendrick comme les trois rappeurs au sommet du rap USA. Kendrick, non du même avis, a souhaité le faire savoir. J. Cole s’en est mêlé avant de se retirer (à raison), puis Drake également, sans se retirer (ouille). De ce dernier, on retiendra seulement le morceau « Family Matters », avec ses trois parties distinctes qui, il faut le dire, fonctionnent très bien. Mais rien comparé aux succès des morceaux de son rival, surtout « Not Like Us », où Kendrick traite Drake de pédophile, qui a fait le tour du monde et qui a engrangé des centaines de millions d’écoutes, au point d’être clippé quelques semaines plus tard, pour tourner encore davantage et humilier définitivement son rival.

Ce clash a joué un rôle essentiel pour la suite, et ce nouvel album GNX en est quelque sorte le prolongement, même s’il n’est plus question de Drake. Non,  comme toujours avec Kendrick, c’est la culture hip-hop qui prime, et le voilà bien décidé à lui rendre ses lettres de noblesse. Il y a fort à parier que la ferveur récoltée en réponse de ses missiles envers Drake lui ait ouvert les yeux sur un point : le fait de pouvoir respecter le hip-hop tout en s’amusant. En ce sens, cet album surprise est un opus beaucoup plus spontané que les précédents, et il est presque sûr que son contenu a été composé dans les quelques mois voire semaines précédant sa sortie. Une photo de la cover postée vendredi dernier 22/11 sur les réseaux comme seule annonce. Même son label le matin même n’était pas au courant. Kendrick a mijoté dans son coin, prêt à reconquérir son public, avec ce que l’on appellera non pas un retour aux sources, car il n’est jamais vraiment question de ça avec Kendrick, mais un retour au kickage pur, ce qui manquait terriblement à Mr Morale and the Big Steppers à notre sens.

 

Old but new 

Aucun de ses albums jusque-là ne se ressemblait, et celui là ne déroge pas à la règle. Peut-être qu’en terme de promotion et d’état d’esprit, on pourrait davantage le rapprocher du projet untitled unmastered, auquel il empreinte d’ailleurs les lettres tout en minuscules pour le noms des morceaux. Rien de très jazzy sur GNX, mais le même aspect marginal disons.

Revoilà le Kendrick acerbe, méticuleux dans ses flows, qui ne cesse de prendre par surprise, de taper là où il faut, capable de changer constamment de voix, de ton et de forme. Tantôt sombre et mystérieux, tantôt en colère, tantôt doux comme un agneau, toujours habité. Tellement de facettes maitrisées aujourd’hui à la perfection.

Kendrick et ses 1000 identités. Véritable caméléon. Ça a toujours été et ça n’est pas près de bouger. GNX fait varier autant les innombrables manières différentes de rapper, passant subtilement d’une humeur à une autre, d’une émotion à une autre. Mais le ton de l’album lui, reste cohérent de bout en bout. Il y a une grande unité, comme sur tous les précédents, mise au service des variations desquelles finalement surgit le génial. Car GNX l’est, génial, par sa liberté à être ce qu’il a envie d’être, et de répondre à une certaine demande de la part de son public (non formulée mais sous entendue par les chiffres de « Not Like Us »). Du fan service en quelque sorte, mais de qualité. Sans foutage de gueule. Une remise en question qui permet au rappeur de déployer sa meilleure arme : son rap sensationnel, sans artifices, avec minimalisme. Il serait difficile de comparer ce nouvel album aux précédents, car la démarche est tout à fait différente, et qu’il n’a pas leur « grandeur » du fait de sa nature même. Mais fait est qu’il en dit beaucoup sur la position et sur l’ambition de Kendrick Lamar aujourd’hui. Quoi de mieux pour garder le trône que de mettre tout le monde à l’amende ? Et si vous voulez notre avis, GNX n’est qu’un apéritif, et il annonce certainement quelque chose de plus gros à venir, qui bénéficiera sans doute de moyens de communication toutes autres. Mais ça n’est pour l’instant que supposition.

 

Un rappeur sachant rapper ne le fait jamais sans sa bande de producteurs

GNX est coproduit par Jack Antonoff, du groupe Bleachers, également producteur de Lana Del Ray et Taylor Swift, montrant un désir de la part de Kendrick d’aller vers quelque chose d’assez consensuel niveau sonore. On retrouve également en tant que producteurs des gars comme Sounwave, Kamasi Washington ou encore le fameux DJ Mustard, à qui l’on doit le titre « Not Like Us ». Même destin pour cette nouvelle collaboration sur « tv off », le septième titre de GNX ? La chanson est déjà virale sur les réseaux avec l’extrait où Kendrick hurle Mustaaaaaard sur le changement de prod (annonçant l’arrivée de celle du DJ en question).

GNX se démarque en tout cas par ses prods assez condensées purement répétitives aux boucles courtes. Le premier titre « wacced out murals »  nous prend de suite à la gorge, de par son côté mystérieux et tendu, appuyé par des notes de basse électronique puissantes et grasses que l’on se met à adorer automatiquement. On se croirait carrément dans le film Tron version West Coast ! Puis directement après, l’album enchaine sur un tube à sa manière, « squabble up », où Kendrick se la joue bien plus fun et dynamique, et dont les premières secondes avaient justement été teasés il y a quelques mois dans le clip de « Not Like Us ». Les deux morceaux semblent être des jumeaux dans leur vibe commune.

La suite de l’album ne cesse de surprendre à chaque morceaux, avec son lot de morceaux kickés taillés comme il faut (« reincarnated »,  « tv off « ), et d’autres plus en douceur. « man in the garden », faisant partie de ceux-là, nous rappelle d’ailleurs « Auntie Diaries » (présent sur Mr Morale and the Big Steppers) dans sa construction. Ailleurs encore, on surfe sur une vague plus soul avec « heart pt. 6 », dont l’instru pourrait très bien convenir à Nas, une des idoles de Kendrick Lamar, le seul d’ailleurs à l’avoir félicité à l’annonce de sa présence à la mi-temps du Superbowl 2025, contrairement à Lil Wayne. Ne pouvant sortir le morceau à part avant l’album (sinon, adieu la surprise) – le principe des morceaux « the heart » étant jusque-là d’annoncer la sortie d’un nouvel album, sans jamais figurer dessus – cette partie 6 est à l’opposé de la 5e, qui venait préparer le terrain pour l’arrivée  Mr Morale and the Big Steppers en 2022. En effet, la partie 5 était la chose la plus pêchue au sein (presque) d’un album trop mou, tandis que la 6 est probablement la chose la plus chill au sein d’un album bien plus frontal que son précédent. Nous adorons en tout cas cette nouvelle partie, autant que l’autre, et toutes celles d’avant !

Côté featurings, ils sont assez nombreux et surprenants sur ce nouvel album. SZA en grande star sur deux morceaux : « luther » et « gloria » – elle n’arrête plus de faire entendre parler d’elle – et d’autres rappeurs moins célèbres que nous vous laissons la joie de découvrir. Tous collent particulièrement bien mais notre cœur va au couplet de Dody6 sur « hey now ».

 

Une affaire de famille

Dans l’ambiance générale de GNX, on sent à quel point l’influence du premier album de Baby Keem (cousin de Kendrick Lamar), The Melodic Blue, est importante. Depuis « Family ties » (2021), morceau avec Kendrick Lamar en feat, qui avait rencontré un succès phénoménal, on retrouve des sonorités et un état d’esprit similaire dans nombreux morceaux de Kendrick Lamar sortis postérieurement à ce grandiose album qu’est The Melodic Blue, dont la trace est surement bien plus grande qu’on ne pourrait le penser. Baby Keem joue un rôle dans le renouvellement actuel de son cousin.

Déclaration d’amour à la Californie et à la West Coast, GNX est surtout là pour faire taire les critiques sur la légitimité de Kendrick Lamar au sommet du rap game. Il a rarement été aussi en forme et si GNX n’est pas fait pour être l’album du siècle – le but semble ici de s’éclater dans les règles de l’art – il pourrait bien être annonciateur d’une œuvre à venir bien plus majeure dans la carrière de K-Dot. Affaire à suivre…

Cover de « GNX » – Kendrick Lamar. Disponible !

Jeune Lion : « Je fais du rap francophone spirituel » (interview au MaMA Festival)

Il est franco-ivoirien et enchaine les EPs : trois depuis 2022, et un qui s’apprête…

Il est franco-ivoirien et enchaine les EPs : trois depuis 2022, et un qui s’apprête à sortir. Il est l’un des espoirs du rap francophone et se produisait vendredi 18 octobre 2024 à la Machine du Moulin Rouge dans le cadre du MaMA Festival. A cette occasion, Jeune Lion, celui qui définit son rap comme spirituel, à base d’influences variées allant de la trap au reggae, et qui n’a jusqu’alors presque jamais donné d’interviews,  a accepté de répondre à nos questions !

Pop & Shot : Pour commencer, est-ce que tu pourrais nous dire d’où vient ce nom de scène, Jeune Lion ? 

Jeune Lion : Le lion représente la loyauté, la majesté. J’ai toujours été le plus jeune de tous les groupes dans lequel je me trouvais, du coup, on m’appelait tout le temps « le jeune ». « Young » en anglais, qu’ils ont juste traduits en français. Et vu que j’ai des dreadlocks, représentation de la crinière du lion, ça a donné Jeune Lion.

 

Pop & Shot : Qu’est ce qui t’a donné envie de te lancer dans le rap à la base ? 

Jeune Lion : J’appelle ça une inspiration divine, un don. Quelque chose qui m’est tombé dessus. C’est pas en mode je faisais du son depuis que je suis petit tu vois ? Un matin, je me suis levé et j’ai écrit un texte sur une prod qu’on m’avait envoyé. Ca a commencé comme ça.

 

Pop & Shot : C’était il y a combien de temps ?

Jeune Lion : Il y a trois ans à peu près.

 

Pop & Shot : Tu viens de Côté d’Ivoire. Est-ce que tu pourrais nous dire ce qui se passe musicalement parlant là-bas ?

Jeune Lion : En Côte d’Ivoire, il y a différents styles de musique : le coupé décalé, le zouglou – c’est local -, le rap que l’on appelle Ivoire, qui est beaucoup fait d’argot, de jargons propres au pays… Il y a une langue chez nous qu’on appelle « le nouchi », c’est comme un patois. On le comprend tous. Le rap Ivoire prend une grande place dans la musique en Côte d’Ivoire. Sinon à part ça, on écoute beaucoup de musique internationale : rap américain, rap français… Beaucoup d’afrobeat aussi.

Jeune Lion - MaMA Festival 2024 - Photo : Louis Comar
Jeune Lion – MaMA Festival 2024 – Photo : Louis Comar

Pop & Shot : Et toi, tu as essayé de ramener tout ça dans ta musique ?

Jeune Lion : Ma musique, c’est plus du rap francophone je dirais.

 

Pop & Shot : Comment tu qualifierais ton style ?

Jeune Lion : Rap francophone spirituel.

 

Pop & Shot : tu as ton flow bien à toi, comment tu l’as travaillé et qui t’a inspiré en la matière ?

Jeune Lion : J’écoute beaucoup de reggae. Et dans les artistes rap qui m’ont inspiré, il y a Lil Wayne, ASAP Rocky. J’ai beaucoup écouté Travis Scott même si on ne sent pas trop son emprunte dans ce que je fais. Mais le rappeur qui m’inspire le plus, ouais, c’est Lil Wayne.

 

Pop & Shot : Justement, dans l’intro de ton dernier projet  » S/O Dieu », on entend Lil Wayne si je ne me trompe pas ?

Jeune Lion : Exactement, c’est la même intro que « Mr Carter » dans « Tha Carter III ».

 

Pop & Shot : Tu es l’une des étoiles montantes du rap français, comme le prouve ta présence dans les « 11 à suivre » de Booska P et aujourd’hui ici au MaMA, qu’est-ce que ça représente pour toi de jouer à ce festival ?

Jeune Lion : Ca prouve que je suis considéré et respecté. Ca me permet d’avoir des bons contacts avec les médias et les professionnels de la musique, les gens qui me connaissent pas, qui ne m’ont jamais vu sur scène et qui n’ont jamais écouté ma musique. Que j’arrive à leur servir quelque chose de bien. Il y a des artistes qui ont des bonnes chansons mais sans forcément avoir une bonne présence scénique, et inversement… Ca veut dire que des gens qui ont déjà écouté mes chansons sans forcément les aimer les apprécieront peut-être plus sur scène en live.

Jeune Lion - MaMA Festival 2024 - Photo : Louis Comar
Jeune Lion – MaMA Festival 2024 – Photo : Louis Comar

Pop & Shot : J’ai l’impression que tout est allé assez vite pour toi. Tu enchaines les EPs, trois en trois ans à peine. Ton dernier date de mars 2024 et tu as déjà annoncé un nouveau à venir. C’est quoi ton rythme de composition et d’enregistrement ?

Jeune Lion : Tout se fait naturellement. Je me dis jamais : ouais cette semaine je dois faire dix sons. Quand j’ai une instru qui me parle et que j’ai envie de poser dessus, je le fais.

 

Pop & Shot : Et tu peux nous dire deux trois mots sur le projet qui arrive ?

Jeune Lion : Ca sera une version premium de ce que j’ai pu sortir, en termes de sonorités, de paroles. C’est de plus en plus mature et sérieux. La qualité sonore est meilleure, aussi la cover. C’est vraiment très travaillé, et c’est la suite logique de tout que j’ai déjà fait.

 

Pop & Shot : Ca sera un EP ?

Jeune Lion : Oui, neuf titres, comme je fais d’habitude.

Jeune Lion - MaMA Festival 2024 - Photo : Louis Comar
Jeune Lion – MaMA Festival 2024 – Photo : Louis Comar

Pop & Shot : Tu travailles avec qui au niveau des prods ?

Jeune Lion : Je bosse avec beaucoup de beatmakers d’origines différentes : un norvégien, un vietnamien, un libanais, des beatmakers aux Etats-Unis aussi. Le reste ils sont Ivoiriens, ils sont de Paris. Mais ceux avec lesquels j’ai le plus bossé, c’est le beatmaker Norvégien, et celui vietnamien, qui a fait les prods de « Pas Râ », « Molly Dolly », et le dernier single qu’est sorti « Rozin ».

 

Pop & Shot : Tu as sorti beaucoup de clips, c’est lequel dont tu es le plus fier ?

Jeune Lion : C’est pas facile *réfléchit*. Je dirais celui de « Pas Râ ». Parce que ça s’est fait simplement. C’était fluide. C’était carré. Ca matchait bien avec le son qu’était sorti quelques jours avant. J’avais fait le son en exclu sur scène et ça s’était super bien passé.

Pop & Shot : Il a été tourné où ce clip ?

Jeune Lion : A Paris. A la Défense.

Pop & Shot : Si tu devais conseiller deux sons à nos lecteurs/lectrices qui ne te connaissent pas, tu choisirais lesquels ?

Jeune Lion : Bon déjà avant de répondre, je tiens à dire que les goûts et les couleurs ça se discute pas. Donc si je dois donner une réponse, c’est vraiment par rapport à moi. Je dirais « Big Mission » et « Pas Râ ». Le premier est plus une ambiance chantée, évasive, cloudy tandis que « Pas Râ » est plus dans une ambiance concert.

 

Pop & Shot : Merci beaucoup ! Bon concert tout à l’heure. 

Jeune Lion : Merci à toi.


King, au masculin. Hannah, au féminin. Le duo britannique composé d’Hannah Merrick et Craig Whittle était de passage à La Maroquinerie jeudi 12 septembre dernier. Une occasion de présenter leur dernier album Big Swimmer, nuage électrique hypnotisant, successeur du non moins génial I’m not sorry, I was just being me sorti deux ans auparavant (2022). Un moment de pur délice et d’intense légèreté. On vous raconte.

King Hannah - La Maroquinerie - Photo : Théophile Le Maitre
King Hannah – La Maroquinerie – Photo : Théophile Le Maitre

Pina Paula

En première partie : Pina Paula, une chanteuse et musicienne suisse contactée quelques jours plus tôt par King Hannah sur Instagram : « je n’y croyais pas ». Pourtant, la jeune chanteuse a déjà fait les premières parties de Courtney Barnett. Avec sa guitare et son harmonica, elle envoûte déjà la salle avec des morceaux doux et simples, inspirés de ses modèles Julia Jacklin, Phoebe Bridgers, Joan Baez… Elle est émue d’être ici. « J’ai aussi un groupe mais il n’y avait plus qu’une place dans la voiture de King Hannah » dit-elle en rigolant.

A vos marques…

On trépigne d’impatience pour King Hannah, tant on connait le dernier album sur le bout des doigts. Les musiciens arrivent sur scène à 21h05 : Craig Whittle accompagnés d’un bassiste et d’un batteur. Hannah Merrick se fait attendre sur une introduction atmosphérique, lente, en suspension. Lorsqu’elle apparait dans sa sublime robe rouge, élégante dans ses mouvements volontairement timides, on devine quelle va être la chanson qui s’apprête à ouvrir le concert. Et tout de suite l’étonnement, puisque c’est la plus intense du dernier album. Celle qui prend le plus de temps à se construire, et qui se termine en apothéose électrique. « Somewhere Near El Paso » est le sixième morceau de Big Swimmer et, déjà en studio, c’est celui qui intrigue et déflagre le plus. Véritable bijou de composition. Commencer sur ça, c’est confronter tout de suite le public à l’essence de la musique de King Hannah, là où elle se dresse petit à petit pour finir par s’imposer dans une sorte d’évidence absolue. Et quand on sait qu’en début de concert parfois, le son n’est pas encore parfaitement calibré, on craignait un peu que l’effet de ce grand morceau soit estompé. Et bien heureusement pas du tout ! Quelle claque ! Quel sommet ! On sent directement que le son sera fidèle à la précision du groupe et à ses subtilités de compositions. Hannah Merrick est déjà au maximum de son envoutement. Elle ne bouge que très peu, attarde son regard sur des points d’horizons précis, chante/parle de sa manière si particulière comme si elle voulait se noyer dans les accords de guitare. Puis quand vient l’explosion, annoncée quelques secondes auparavant par la chanteuse qui enfile sa guitare, on reste bouche bée. Voilà en dix minutes tout ce qui fait King Hannah : une sublime montée en pression, lente, longue, amenant jusqu’au point de non-retour, celui d’un même riff joué par empilement de guitares/basse, et qui, par sa lourdeur, son intensité, sa répétition, finit par asphyxier toute la salle. Le son est puissant, fort. La plupart des morceaux sont composés selon ce modèle. Et pourtant, on ne s’ennuiera jamais de la suite.

… Prêt…

Le set se concentre sur l’album sorti en mai dernier uniquement. Le duo ne jouera aucun morceau du précédent album et même si on adore celui-ci, on ne trouve pas ça dommage de ne pas l’entendre ce soir-là, car la musique de King Hannah est tellement une ligne continue, une œuvre cohérente, qu’on ne parvient même plus à distinguer ce qui vient de l’un ou l’autre. Le nouvel opus est peut-être plus doux et un peu moins énergique que celui d’il y a 2 ans, mais sur scène, cet aspect s’oublie vite. Les morceaux naviguent bien entre une certaine légèreté, « Davey Says », « the Matress » « Suddenly your hand », et quelque chose de plus dur et tranchant, « Milk Boy », « Lily Pad ».  Mention spéciale à « New York, let’s do nothing » qui, après un départ un peu brouillon, se termine en apothéose dans une liberté totale par rapport à la version studio. Le côté un peu plus rythmé apporte en plus une vague de fraicheur bienvenue.

… Partez !

Hannah Merrick ne cesse d’exprimer sa joie d’être là, à Paris, devant un public ultra chaleureux. Elle dit d’abord, au bout du 3e morceau, que ce concert est déjà « le meilleur de la tournée », pour se corriger elle-même un peu plus tard en affirmant que c’est « en réalité le meilleur concert de King Hannah depuis le début ». Son émotion se transmet dans toute la salle pour finalement être personnifié par deux personnes particulières présentes ce soir-là : ses parents, qu’elle désigne de sa main. Le public est conquis du début à la fin. Les applaudissements se font progressivement de plus en plus vigoureux, jusqu’au rappel final, se faisant sur le morceau titre du nouvel album, pièce manquante jusque-là et qu’on est très heureux de pouvoir écouter en live. Car « Big Swimmer » est de ces chansons qui restent en tête, devenant pierre angulaire d’un style, et nouveau trésor du marchand de sommeil (tant elle nous berce).

Quelle nage en tout cas ce soir-là à la Maroquinerie !


L’une des particularités du Champs Elysées Film Festival a toujours été celle de mettre à l’honneur des formats en marge, moins exposés que celui du long, omniprésent. Cette année comme les précédentes, en parallèle de la programmation des films de longue durée, on retrouvait de nombreux films de formats court et moyen, répartis dans plusieurs programmes. Eux aussi fidèles à la thématique du festival, il y en avait donc des français, et des américains, tous indépendants. En tout, 24 courts et 6 moyens métrages. Parmi eux, certains ont particulièrement retenu notre attention. On vous parle du court et du moyen métrage qui nous ont le plus touchés.

 

Merman (2023, Sterling Hampton, 11’, US)

Courte claque, dont l’effet subsiste. Merman, c’est le surnom d’Andre Chambers, un grand gaillard noir queer, arborant à longueur de temps un large et généreux sourire. Mini documentaire original signé Sterling Hampton, un jeune réalisateur afro-américain, qui parvient là à créer un objet bizarre, très impactant par sa forme semi burlesque et psychédélique, et ultra pertinent dans son propos. Ce merman, personnage principal de sa propre histoire qu’il nous raconte face caméra, avec comme seule tenue toujours celle de son corps quasiment nu, ficelé dans du cuir.

Tout est extravagant chez lui, en commençant par ses cheveux bleus, qui renforcent son côté personnage de bande-dessiné. Le film utilise d’ailleurs quelques images en dessin animé pour raconter l’histoire du merman, aux côtés de nombreux effets de style qui tentent de saisir son caractère fort et en mouvement. Car le film ne cesse d’être en position active, soucieux de rendre hommage de la plus fidèle des manières à cet homme extraordinaire. En 11 minutes, on se prend d’attache pour lui comme rarement. On aimerait le voir en vrai, serrer ce grand nounours dans nos bras, le remercier de son combat pour la défense des droits civiques et de la communauté queer, mais également de son travail en tant qu’infirmier, le tout dans une Amérique dont on sait à quel point elle peut-être violente et conservatrice et dans une époque plus que jamais fragile sur les questions progressistes (on voit bien en ce moment que la France n’y échappe pas : coucou les 12 millions de racistes en France qu’on emmerde fort).

Merman est donc un court métrage fait pour faire taire les vieux cons, rempli de bonnes ondes, d’empathie et de gentillesse. On en veut plus, car on en a besoin, plus que jamais ! Le cinéma est un moyen de lutte, comme il l’a toujours été. Vive la communauté queer, vive la communauté afro-américaine, vive le cuir et les corps hors du commun, vive merman.

Le film est disponible en entier juste ici

INCIDENT  (2023, BILL MORRISON, 30′, US)

Il faut parfois se prendre une claque pour mieux prendre conscience. Incident de Bill Morrison en est une. En utilisant des images de caméra portatives de policiers et de surveillance de la ville, le moyen-métrage retrace l’arrestation suivi de la mort de Harith Augustus, barbier noir de 37 ans. D’abord arrêté sans raison valable pour le port d’une arme qu’il avait le droit de détenir, il est tué quelques instants plus tard. Les faits se passent en 2018, deux ans avant la mort de George Floyd et la montée en puissance du mouvement Black Lives Matter.  

Témoignage choc sur les violences policières, Incident est un plaidoyer nécessaire contre les crimes racistes aux États-Unis. En utilisant ces images d’archives en split screen – les points de vue s’enchainent. L’indignation des uns fait face à la justification raciste des autres. La richesse de ce moyen-métrage réside avant tout dans ses non-dits : comme l’Histoire peut-être différent en fonction de qui la raconte.

Intention est un moyen-métrage dur mais nécessaire de voir.

co-écrit par Léonard Pottier et Pénélope Bonneau Rouis