
Aller à un concert c’est pour se détendre, doit-on vraiment nous parler de politique ? Cette question, loin d’être la nôtre, on y a été particulièrement confronté.es ces derniers temps. En cause, une vidéo que l’équipe de Pop&Shot réalisait à Rock en Seine suite au concert de Lambrini Girls. Le groupe de punk anglais y arborait un fond de scène avec écrit « Fuck Marine Lepen » et profitait de son show pour balancer ses messages engagés contre l’extrême droit et pour les droits des personnes trans. Un set important, en plus d’avoir été un live bouillant à vivre. Toujours est-il que les défenseurs de l’extrême droite française ont profité de ce post sur Facebook pour nous lâcher quelques 1500 commentaires plein de haine. Au milieu d’un tissus auquel il serait impossible de répondre (parce que les termes « elles puent la pisse » et » buveuses 8.6 chaude » ne constituent pas un avis assez intéressant pour faire le charme d’un débat intelligent), cette question a donc surgi à de nombreuses reprises. Un concert peut-il être un simple lieu d’amusement ? La musique ne pourrait-elle pas simplement être de la musique et se détacher de tout propos sur la société qui l’entoure ? Et l’affaire de Mackelmore, exclu des premières parties d’Ed Sheeran en raison de son soutien à la Palestine, n’a fait qu’enflammer le débat. Une occasion pour nous d’explorer ce vaste sujet et d’y apporter un début de réponse. De Billie Holliday à Dolly Parton en passant par Lady Gaga, Madonna, Thom Yorke, Elvis Presley, Oasis, les Sex Pistols ou encore Mackelmore, on fait un petit tours du sujet. Pardon, mais du coup les termes « pue la pisse » ne feront donc plus partie du débat. Mais merci à vous aussi les sniffeurs d’écrans pour votre contribution.
L’art est-il politique ? concert et politique

On vit une époque où on nous dit que tout est politique. Un terme repris avec tant de force qu’il finit parfois par perdre celles et ceux qui le lisent. Peut-être donne-t-il aussi le tournis. La prise de conscience est souvent douloureuse. Pourtant les faits sont là : le contexte est primordial. L’existence même d’un projet musical dépend de son environnement politique. Le simple fait de pouvoir se produire sur scène et d’en faire un espace libre d’expression n’est pas anodin. Les dictatures brûlent les œuvres, en font des moyens de propagande, font taire celle et ceux qui les critiquent. L’art est toujours le miroir de son environnement. Il en est la réponse, l’analyse, la critique, porteur de révoltes et de messages. Il est, pour le plus grand nombre, notre éducateur sentimental et intellectuel. Et dans ce tourbillon, la musique est son émissaire le plus efficace et certainement le plus direct.
Littérature, musique, politique

On aura vite fait de balayer l’idée que le punk puisse avoir mot au chapitre en terme de politique. Qu’en savent ses représentant.es ? Et puis où serait donc la musicalité dans un courant incompris ? Le mépris de classe veut qu’on catalogue les arts et registres. Certains mériteraient donc plus d’attention et de respect que d’autres. Au risque de surprendre (non), la contre-culture punk n’est pas la seule à dénoncer. Au contraire, toute l’histoire de l’art regorge d’exemples en ce sens. Chères élites, votre ami Jean de La Fontaine, utilisait déjà son art pour moquer le roi Louis XIV à travers une satire qui utilisait le masque des animaux pour mieux donner sens à son propos. Victor Hugo parlait de la peine de mort dans « Journal d’un condamné » pour ne pas citer l’évident « Les Misérables ». On pourra aisément ajouter « Germinal » de Zola à cette courte énumération. L’idée n’étant pas de perdre de vue notre thématique, on évitera de fouiller dans l’immense terreau littéraire qui grouille d’exemples en la matière. Le questionnement sur l’art est l’une des grandes thématiques en philosophie. Il n’a pas vocation à être beau et à s’accrocher dans son salon. Evidemment, il peut être beau – parfois sublime mais ce n’est pas sa raison d’exister. Si tout est politique qu’en est-il d’artistes qui refuseraient de prendre position sur scène ? Nous reviendrons plus tard sur le cas Ed Sheeran pour mieux parler de Thom Yorke. Le monde actuel exige une transparence constante. Le meneur de Radiohead en a payé les frais après avoir refusé d’offrir son soutien à la Palestine pendant un concert. Un membre de l’audience l’avait interpellé en lui demandant de s’engager aux cotés de Gaza. Le chanteur qui a pourtant pour habitude de se tenir du côté des opprimés avait alors choisi de ne pas répondre à cette demande. Ce n’était selon lui pas le bon moment. Une absence de prise de position qui avait été vécue comme une trahison envers la cause et qui a été reprise en boucle sur les réseaux sociaux. Le monde actuel laisse finalement peu de place aux opinions mitigés et c’est aussi parce que les thématiques que nous rencontrons sont de toute gravité et requièrent une profonde urgence. La crise écologique et les guerres ne sauraient attendre.
Oasis, les Beatles, la représentation des classes sociales
Il n’empêche qu’il n’y a pas toujours nécessité à parler pour être l’émissaire d’une idée. Même sans rien dire, la notoriété de certains artistes ne sont pas sans sens. Oasis et les Beatles partagent une aura commune. Les deux groupes viennent des couches populaires de villes industrielles d’Angleterre, respectivement Manchester et Liverpool. Aujourd’hui, malgré les millions, le franc-parlé des frères Gallagher et leur refus de jouer le jeu d’une certaine manière bourgeoise d’afficher sa fortune font échos pour des millions de fans. Ils s’identifient à une attitude, une éducation, un espoir de chances. Il y a une véritable défiance, une lutte des classes qui se joue en l’attachement à des groupe. Et leur capacité à remplir des stades en quelques secondes sont l’héritage de cette attitude. Liam est le représentant d’un Manchester ouvrier et, lorsqu’il refuse de jouer la carte du media training pour rouler des mécaniques, le charme opère. Et ce malgré les 400 millions de bénéfices engendrés par la tournée de réunion d’Oasis. Les prix actuels des billets de leur tournée 2027 et l’utilisation des prix dynamiques en 2025 vont à contre-sens de ce qui fait leur célébrité. Peut-on représenter une classe sociale et l’exclure en même temps d’un accès à la culture ? L’augmentation actuelle démesurée des prix des concerts est politique. Certes une tournée paye un immense nombre d’intervenant.es et de lieux et ces profits ne vont pas uniquement dans les poches de l’artiste. Il n’empêche que la musique doit rester populaire et accessible au plus grand nombre.

La regrettée Dolly Parton, qui nous a quitté cet été avait elle aussi une image de première importance. Certes, la musicienne était ouvertement engagée sur de nombreuses causes (santé, éducation, soutien aux démunis …) mais son look à lui seul en disait long. En choisissant un style extravagant, perruque blonde et franc parler qui sent le chewing-gum, en refusant le « bon goût » de la bourgeoisie, en gardant « l’attitude » de la fille issue de la pauvreté qu’elle était, Dolly a acquis un statut d’idole. Sa façon d’être, elle ne l’a jamais tronquée. Ce refus des codes et conventions, c’est aussi une façon de faire rêver – un exemple inclusif. Ce naturel, elle était connu pour l’amener avec elle sur scène où elle prenait plaisir à beaucoup échanger avec le public, notamment sur son enfance dans la pauvreté au Tennessee. Elle aimait à plaisanter sur son apparence en disant : » Ça coûte beaucoup d’argent pour avoir l’air aussi bon marché. » Une façon de rappeler qu’on doit être fier.es de nos origines.
Une longue histoire de musique, de luttes et de révoltes concert et politique

Cette histoire de lutte sociale ne date pas d’hier. Elle habite l’histoire de la musique et en est le cœur. Lorsque Billie Holliday chantait « Strange fruit », elle ne parlait pas – spoiler alert – d’un fruit. Elle parlait du lynchage de la communauté afro-américaine dans le Sud des États-Unis. Cet étrange fruit, c’est la métaphore d’un homme pendu à un arbre. Le titre est d’ailleurs, à sa sortie en 1939, perçu comme une déclaration de guerre en plein mouvement pour les droits civiques. Il est interprété pour la première fois au Café Society à New-York, un jazz club particulièrement progressiste. À cette occasion les lumières s’y sont éteintes, le service s’est arrêté, et c’est dans le plus grand des silences qu’elle entamait son titre. Une histoire abominable de racisme abjecte hante, comme on le sait, les racines du blues. Ce crie de libération est issu des chants de travail des esclaves afro-américains. D’abord chanté pendant le labeur pour exprimer une douleur collective, il devient post abolition une façon de raconter et de commémorer la misère, l’errance. Tous les courants qui en découlent, le rock parmi eux, ne pourront jamais se revendiquer d’être entièrement apolitiques.
Autre légende, autre positionnement. Elvis Presley a toujours refusé de s’engager sur le terrain de la politique, se voyant comme une « simple » chanteur. Il refusait de prendre position sur les sujets qui touchaient son époque. La guerre au Viêtnam en tête de liste. Il expliquait ne pas vouloir diviser son public et pour autant… sa petite histoire inscrite dans une bien plus grande histoire disait toute autre chose. Dans une Amérique conservatrice et ségrégationniste, il popularisait le blues et le gospel. Sa gestuelle sexualisée lors de ses concerts bousculait la morale des années 50. Et tout cela a impacté la société Américaine à grande échelle.
Et le punk dans tout ça ?

L’histoire même du punk est intimement liée aux luttes contestataires. Sans nécessairement incarner un courant politique particulier, le genre est né de l’opposition à l’establishment anglais. Au programme donc, nihilisme et anarchie. Existant comme une contre-culture, il crée un sous-genre à la fin des années 70 au Royaume-Unis. : le Oi!. C’est une réponse à la commercialisation du punk originel qui à force de se vendre devient, aux yeux de certain.es, trop bourgeois. Les jeunes des quartiers populaires s’y retrouvent comme les skinheads – à l’époque non politisés- . Puis les différences explosent. Là où les Sex Pistols prônaient l’anarchie au UK, défiaient la reine d’Angleterre sur « God Save the Queen », l’accusant même d’être la source de la crise économique du pays, le Oi! se divise. Certains groupes se plongent dans l’idéologie néo-nazie. En réponses d’autres groupes du même courant mais de gauche comme The Burial affichent fièrement leur position anti-raciste. D’autres groupes de punk créent ensemble des rassemblement contre le fachisme. Ils prennent d’assaut les scènes et se retrouvent en concerts pour dénoncer le racisme. Parmi ceux qui y participent on retrouve The Clash, Buzzcocks, Steel Pulse, The Ruts … Lambrini Girls sont donc les dignes héritières d’une histoire qui ne demande qu’à être entendue.

La lutte pour l’équité durant les concerts est une arme essentielle. Le meilleur moyen de transmettre un message est évidemment d’en parler, beaucoup, tout le temps. Ils sont l’occasion de parler au plus grand nombre et de créer des consciences. Vitalic l’expliquait à juste titre dans une interview qu’il nous accordait en rapprochant concerts et raves : « Le disco des années 70, les chants des esclaves noirs dans les champs de coton. La musique est politique. La rave, ce n’est plus très nouveau, mais c’est un peu la nouvelle forme de prise de liberté sans demander l’autorisation. »
Free Palestine !

Aujourd’hui, tous les yeux sont tournés vers Ed Sheeran. Pour rappeler les faits, Mackelmore, qui ouvrait sur la tournée du célèbre musicien, s’en est fait exclure. En cause, ses déclarations de soutien à la Palestine et à la population de Gaza pendant le spectacle. Tout en rappelant que dénoncer Israël n’était pas attaquer la communauté juive, le musicien s’est attaqué au génocide en court. Des propos qui n’étaient pas au goût de Pink. Après que cette dernière s’en est plainte sur les réseaux sociaux, la sanction est tombée. De son côté Ed Sheeran a vu tous les artistes qui devaient assurer ses premières parties se désister et sa prise de position très molle sur le sujet n’a fait que renforcer l’indignation du public. Mackelmore a choisi de son côté de reverser tous les cachets de cette tournée à des association venant en aide à la Palestine. Le sujet est de prime importance et rappelle que la liberté de parole, même sur des espaces scéniques, n’est pas sans conséquence. Et si cette parole dérange, si elle agite, c’est parce qu’elle est vitale. Kneecap ne dira pas le contraire. Le groupe irlandais a lui aussi soutenu la Palestine lors de chacune de ses représentations scéniques. Accusée d’apologie du terrorisme pour avoir brandi lors d’un concert un drapeau du Hezbollah, la formation a vécu de nombreux procès. Mais elle est surtout à l’origine de la perte de subvention de l’Ile-de-France pour Rock en Seine. La région a en effet fait pression sur le festival pour qu’il déprogramme le groupe en 2025. Une demande refusée et un acte fort de la part de l’évènement dont les conséquences s’inscrivent dans le long terme. Les artistes profitant de la scène pour parler de la situation palestinienne sont nombreux. Fontaines D.C, les potes de Kneecap affichent le drapeau à chacun de leurs lives, Hayley Williams scande des « Free Palestine » pendant ses représentations…
La pop popularise la sensibilisation
La défense des minorités et des opprimés est omniprésente. En la matière, la pop n’est pas en reste. Et c’est d’autant plus pertinent qu’elle vient toucher un public varié et souvent dès le plus jeune âge. Les Spice Girls en sortant le Girl Power ont permis à toute une génération de jeune-fille de se confronter pour la première fois au féminisme. Et ce sur album comme sur les planches. Impossible d’oublier leur concert à Paris-Bercy en 1998 et leur interprétation de « Two become one », qui traitait de rapports protégés.

Autre époque, autre histoire. Nous sommes en 1986, l’épidémie de SIDA bat son plein à New-York. Les morts sont nombreux, la stigmatisation d’une violence sans nom. Le Pyramid Club, célèbre salle artistique de la Grosse Pomme, organise un gala de soutient à Martin Burgoyne, ami, colocataire et premier manager de Madonna. Il est atteint du VIH, les frais médicaux aux États-Unis sont hors de prix, impossibles à financer. Andy Warhol et Madonna participent activement à cette soirée et en profitent pour briser un mythe alors tenace : on peut partager la même pièce qu’une personne malade sans risque. C’est l’une des nombreuses actions qu’a eu Madonna pour lutter contre l’épidémie et l’ostracisation des personnes qui en étaient victimes.
La scène pour les droits LGBTQIA+ concert et politique

Elle est également et a toujours été une alliée de taille pour la communauté LGBTQIA+. En 2012, elle se produit en Russie alors que la répression y est au plus fort. Elle profite de son concert pour défendre ouvertement les droits de la communauté. Une action qui lui vaudra des poursuites et des menaces de sanctions de la part des autorités locales. Mais qu’importe, le message est passé et est entendu.
Elle est loin d’être la seule à avoir profité de ses concerts pour donner de la voix à ce sujet. En 2023, le groupe The 1975, de passage à un festival en Malaisie, critique ouvertement la criminalisation des relations homosexuelles dans le pays. En guise de protestation, Matt Healy embrasse son bassiste Ross MacDonald face au public. Les autorités locales arrêtent alors immédiatement le concert et annulent le reste du festival. Plus tard, elles attentent un procès contre les musiciens et mettent même en place de nouvelles lois pour éviter que ce type d’évènement ne se reproduisent. Pour les personnes sur places, victimes d’un gouvernement criminel en leur égard, ces voix qui s’élèvent pour les représenter et leur offrir un autre réalité sont de première nécessité.

Impossible évidemment d’aborder le sujet sans évoquer Lady Gaga. Alliée depuis ses débuts, elle n’a de cesse de défendre la communauté à chacune de ses apparitions. Sur son Mayhem Ball Tour, elle arborait notamment une traîne arc-en-ciel géante. Au moment de la sortie de l’album « Born this Way » et toujours en Malaisie, Les paroles « gay, straight, or bi, lesbian, transgender » sont supprimées sur les radios. Gaga répond plus fort et demande à son public sur place de s’affirmer, de se battre pour ses droits. Côté média, elle sera également la première personne à utiliser le mot « transgenre » à la télévision à l’occasion de son invitation au SuperBowl en 2017. Une autre scène, visible elle sur les écrans du monde entier.
Et le féminisme concert et politique
Si le sujet est si vaste qu’il mériterait un véritable ouvrage pour le traiter entièrement il faut bien lui donner une fin. Difficile en cette rentrer 2026 de le clore sans évoquer le Daisy Chain Fields. Le festival créé à l’initiative d’Olivia Rodrigo se tenait en Californie le 29 août. Sa particularité ? Une programmation 100 % féminine. Un évènement qui s’inscrit dans la continuité du Lilith Fair créé par Sarah McLachlan en 1997. Il était une réponse à une industrie musicale sexiste et aux promoteurs qui affirmaient alors qu’un festival uniquement composé de femmes serait un flop. Sheryl Crow, Tracy Chapman, Jewel, Fiona Apple, Erykah Badu ou encore Missy Elliott avaient alors prouvé que ces aprioris étaient aberrants. L’évènement fut une succès critique et commercial. Aujourd’hui Olivia Rodrigo vient ajouter sa pierre à l’édifice. Elle invite Chappell Roan, Doechii, Garbage, The Breeders, Mitski, Bikini Kill, Santigold, Stevie Nicks, Rachel Chinourir pour ce qui est sans nul doute, l’un des évènements les plus importants de l’année. Pour aller plus loin, elle rend le festival entièrement caritatif. Les artistes s’y produisent gratuitement, les fonds sont reversés à dix associations venant en aide aux femmes et aux jeunes-filles.

Certes, le concert reste un lieu de plaisir, un moment pour s’échapper, pour s’aérer et pour se laisser aller. Mais il est impossible de mettre culture, art et politique dans des paniers différents. La politique d’un pays permet ou non à un artiste de se produire sur scène. Le simple fait qu’il soit possible de voir des femmes jouer sur scène est le résultat de luttes et de révoltes. Le fait de pouvoir s’y exprimer sans censure, de pouvoir chanter sur tout sujet est une prise de liberté et de droits. Celui de se rassembler, de faire la fête. Le budget alloué à la culture qui permet la création d’évènements est un enjeu de taille chaque année. Il faudra toujours des artistes pour parler au nom des plus démuni.es et pour rappeler la chance que nous avons de vivre en un lieu et une époque qui permet simplement de pouvoir aller les voir se produire. Une chance dont la fragilité est tangible. Une notion à garder en tête à l’approche de chaque élection.
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