Lors d’un concert donné à Barcelone le 9 mai dernier, Olivia Rodrigo a été au cœur d’une polémique visant sa tenue. La chanteuse portait en effet une robe à froufrous type “ baby doll”, assez enfantine et qui a été critiquée par les internautes car jugée trop bébé. Cette apparition a beaucoup fait réagir, principalement sur les réseaux sociaux, où certain.es ont relevé le fait qu’Olivia Rodrigo sexualiserait la figure de la “petite fille” et véhiculerait le stéréotype de la femme enfant, objet de désir.
Une polémique qui dépasse Olivia Rodrigo
Des journalistes des Inrocks ou encore de FranceInfo se sont par la suite emparés de la polémique en dénonçant une focalisation maladive sur les tenues des chanteuses féminines en général. Il est indéniable que le physique des femmes est davantage critiqué que celui des hommes. Cependant, cette polémique, d’apparence assez anodine et peu intéressante, soulève un débat plus profond : celui de la mise en avant et de la sexualisation systématique des corps des chanteuses pop ; car Olivia Rodrigo n’est pas un cas isolé.
Des chanteuses comme Sabrina Carpenter sont aussi critiquées et étudiées sous le prisme de la sexualisation. Ce débat soulève ainsi différents points de vue et arguments : certains voient la sexualisation féminine, dans la pop, comme une libération de la femme qui est maîtresse de son corps et assume ses désirs. D’autres y voient une emprise face aux désirs masculins et une dépendance au male gaze ( le traitement de la femme à travers un regard masculin). Enfin, certains qualifient la sexualité d’argument marketing. S’arrêter au premier argument serait nier le schéma répétitif de cette mise en avant du corps féminin. Dans la pop culture, le corps féminin est souvent mis en avant de la même manière : la danse, les justaucorps, le maquillage, la coiffure, les paillettes… Or, toutes les chanteuses pop ne peuvent pas avoir les mêmes goûts, ni les mêmes désirs. Ce serait réduire les femmes à une entité « femme » en masquant la variété des existences féminines. Nous avons associé la maturité de leur carrière à une métamorphose physique universelle orientée vers le désir. Une femme doit être belle et donner envie. Par conséquent, le talent des chanteuses de pop s’accompagne obligatoirement d’une focalisation sur les tenues et suit un schéma spécifique. Finalement, est-ce que même en tant que femme, nous attendons cela d’une popstar ? C’est ce que nous allons analyser dans cet article.

Des pop stars internationales en chemise de bûcheron ?
Avez-vous déjà vu une pop star féminine internationale en jean et chemise de bûcheron ? Connaissez-vous véritablement une version féminine d’Ed Sheeran ? Avec les exemples que nous avons autour de nous, nous pouvons affirmer de manière générale que non ; c’est très rare, voire introuvable.
Pour aller plus loin, il paraît assez intéressant de mettre en parallèle les carrières de deux artistes, qui ont par ailleurs beaucoup collaboré : Taylor Swift et Ed Sheeran. Si Taylor Swift était connue aux Etats-Unis bien avant Ed Sheeran, ce dernier a réellement franchi le cap des tournées mondiales de grandes envergures (en faisant une tournée internationale des stades) avant Taylor Swift, avec son album Divide (2017). Lors de son concert au Stade de France pour cet album en 2018, Ed Sheeran était habillé en chemise, t-shirt, jean et jouait ses chansons en s’accompagnant uniquement de sa guitare qu’il samplait. On peut alors se demander si on accorderait l’opportunité à une femme de faire ça, si en tant que femme on pouvait aspirer à une carrière comme celle d’Ed Sheeran et être connue pour sa musique sans focalisation particulière sur son style. La première chanteuse qui vient à l’esprit, est Taylor Swift, étant elle-même une talentueuse auteure, compositrice et interprète au style également pop/country à l’époque. Cependant, les gens la connaissaient encore peu à l’international notamment en France. La réponse était donc non : aucun exemple ne venait à l’esprit. De fait, quand Taylor Swift a voulu passer un cap dans sa carrière et se placer à la hauteur d’un Ed Sheeran par exemple, elle a effectué un “rebranding” , terme qu’on entend en ce moment à propos de la chanteuse Zara Larsson, qui malgré sa voix extraordinaire est longtemps restée dans l’ombre. Ce terme qui désigne la modification de l’identité d’une marque pour la rendre plus attractive (par ailleurs utilisé pour des marchandises et non des humains à l’origine), est très peu utilisé pour les hommes. Taylor Swift a donc procédé à un “rebranding” tant dans son style que dans sa musique en abandonnant, dans un premier temps, tout ce qui restait de folk et country dans sa musique. Elle est ainsi entrée dans ce qu’on va nommer ici le “moule popstar” : des chansons très codifiées, de la danse, des justaucorps pailletés et une attitude sexy. La question ici n’est donc pas la remise en cause de la liberté des chanteuses pop à disposer de leur corps mais le processus répétitif et l’inégalité entre les genres. L’industrie met en avant la même image en boucle pour qu’elle vienne toucher le grand public. Le succès se génère par les moyens déployés.

Un schéma intériorisé par les femmes elles-mêmes ?
Pendant longtemps, des hommes étaient à la tête des maisons de disques et des labels. On pouvait dire que la mise en scène des popstars était traversée par le male gaze. Or, aujourd’hui, les popstars ont sûrement davantage la liberté de choisir. Pourtant, le résultat est le même : une focalisation sur le corps de la femme et des schémas qui se répètent comme si le “moule popstar” avait été intégré et normalisé. Britney Spears et Olivia Rodrigo, à des périodes différentes, reproduisent toutes les deux des schémas stéréotypés et emplis de male gaze : celui de la femme-enfant en baby doll pour Olivia Rodrigo dans son clip Drop Dead, et du fantasme de l’écolière dans Baby One More Time, pour Britney Spears. Ce qui reste assez étonnant cependant c’est que leur public ne sont pas des hommes. Le fait que leur public soit principalement des femmes voir des jeunes filles, montrent que ces schémas ont été intériorisés par les femmes au point qu’ils ne choquent plus. On soutiendrait ainsi moins une popstar si elle ne se dévoilait pas, ce qui est d’autant plus étrange qu’elle vise un public féminin assez jeune. La véritable question est pourquoi a -t-on besoin de faire du “rebranding” sur des chanteuses talentueuses comme celles que nous avons cité précédemment. Olivia Rodrigo se distingue à la fois par son écriture sensible et universelle, par son talent de compositrice et sa puissance vocale. Sabrina Carpenter est également une chanteuse très douée et dispose d’une vraie présence scénique. Il en va de même pour la technique vocale phénoménale de Zara Larsson. Pourquoi chercher à les uniformiser et ne pas se recentrer autour de leur talent ?
Quand les chanteuses prennent le contrepied
Bien entendu, il y’a des exceptions qui sont par ailleurs récentes et vont à l’encontre de cette tendance. On peut par exemple citer Billie Eilish qui sur scène opte pour un look jogging et t-shirts larges. Certaines popstars comme Lorde également, s’affichent en jean et remettent la dimension artistique et musicale au cœur du sujet. Certains défendent également le fait que les femmes se positionnent davantage en portant par exemple beaucoup de maquillage, des paillettes … dans une dimension performative du genre ce qui signifie tourner en dérision les stéréotypes de genre pour se les réapproprier. Le genre devient alors une performance. Le look de Sabrina Carpenter avait par ailleurs été rapproché de celui d’une drag queen. Les “défenseurs” d’Olivia Rodrigo au moment de la polémique ont fait référence à Courtney Love , du mouvement rock punk féministe riot grrrl dans les années 90 qui se développe en parallèle de Nirvana et s’emparent du babydoll pour le détourner avec des Doc Martens et du rouge à lèvres et s’approprier le stéréotype subi. Or, ce qui est étrange avec Olivia Rodrigo, c’est qu’elle ne laisse pas entrevoir de dimension satirique ou provocante dans la manière dont elle porte la tenue. Par ailleurs, cela ne s’inscrit pas dans une continuité stylistique. Dans son nouveau clip, elle sort totalement de l’esthétique babydoll de son clip Drop Dead, et porte une tenue d’infirmière sexy pour illustrer sa chanson The Cure. Ce clip publié à la suite de la polémique vient perturber le message d’affirmation et de liberté en tant qu’elle reproduit encore une fois un fantasme masculin. Le message derrière reste ainsi assez nébuleux.

“Faut-il se mettre à poil pour faire carrière ?” Cette question soulevée par l’émission journalistique Quotidien est trop réductrice. Cependant, ce qui est évident, c’est qu’on demande beaucoup plus d’efforts physiques et à une chanteuse de pop qui souhaite passer un cap dans sa carrière. Une fois passé, cet effort ne s’atténue par ailleurs pas. Exemple frappant : la différence entre le set de Sabrina Carpenter et Justin Bieber à Coachella. Justin Bieber est arrivé en jogging et capuche sur scène et a littéralement lancé des vidéos Youtube sur lesquelles il a chanté. Une question m’est venue à l’esprit : une femme pourrait-elle faire ça sans être jugée ? La preuve étant que Sabrina Carpenter a mobilisé des danseurs, des chorégraphes, des graphistes, des stylistes, des musiciens… : un travail énorme a été réalisé pour son spectacle à Coachella. Un exemple qui montre encore une fois que les injustices de genre persistent même si on pourrait se demander si ce modèle ne gagne pas désormais les hommes. Comme si au lieu de détruire ce moule, on le généralisait aux hommes comme Harry Styles, Sombr ou encore Benson Boone pour le rendre plus « égalitaire ».
La sexualisation et la mise en scène des corps tend ainsi à considérer les artistes comme des marchandises qui doivent se vendre dans une industrie particulière, parfois au détriment de leur talent et de leur identité artistique. Les artistes pop sont ainsi érigés en modèle pour le grand public ce qui contribue à la répétition du schéma à travers les générations et à perpétuer les inégalités de genre.
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