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octobre 2020

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 “By the Fire” – Thurston Moore

 La prévisibilité dans les milieux artistiques n’est jamais vu d’un très bon œil. Être imprévisible, c’est savoir se renouveler, pouvoir surprendre, détenir les ressources nécessaires pour évoluer sans se répéter. L’inverse est généralement signe de panne d’inspiration. Paradoxalement, le développement d’un style, que chaque artiste s’efforce à façonner puisqu’indissociable de son identité créatrice, peut-il se faire sans un minimum de prévisibilité ? Ne pourrait-on pas trouver goût dans la répétition ? Une œuvre a-t-elle forcément besoin de se réinventer pour prétendre à une appréciation positive ?

  Si cela trouve sens chez certains, comme Idles par exemple, dont le nouvel album “Ultra Mono” manque cruellement d’excentricité et de fraicheur, ou encore Tricky, chez qui les mêmes albums relativement bons mais vite lassants semblent se répéter depuis quelques années, il n’en est pas de même pour tout le monde. En guise de contre-exemple, nous avons trouvé le parfait témoin. Vous l’aurez compris, il s’agit de celui qui vient tout juste de sortir « By the Fire », énième album venant donner suite à l’excellent « Rock N Roll Consciousness » sorti en 2017. Thurston Moore est l’artiste de la situation. L’ex leader de Sonic Youth vient nous prouver que le fait de rester génial n’est pas forcément lié à la notion de renouvellement.

 

Une durée record

   Depuis les années 2010, Thurston Moore enchaine les projets intéressants. Marqués par le sublimissime « Demolished Thoughts » en 2011 puis par le très bon « Best Day » trois ans plus tard, sans compter l’album « Rock N Roll Consciousness » envers lequel nous avons d’ores et déjà exprimé notre amour, nous attendions ce nouvel album de pied ferme. Neuf morceaux étaient annoncés, ce qui, pour Moore, est costaud, connaissant son attache particulière aux compositions progressives qui atteignent facilement les dix minutes. En plein dans le mille, « By the Fire » dure environ 1h20. Le temps d’un film. Mais la longueur n’est pas un problème. Au contraire, elle est ici une pièce centrale de l’album, pour qui elle œuvre à la manière d’une colonne vertébrale. « By the Fire » s’écoute comme un film et se lit comme une fresque. Plus question de limites. En transgressant le concept d’album, il se vit de manière allongée, presque infinie, avec la sensation qu’il ne s’agit plus seulement de musique mais d’autre chose.

 

Thurston Moore elu maitre de la guitare

    Profitant de son savoir-faire acquis au fil de sa carrière et désormais maitrisé à la perfection, Thurston Moore fait danser les guitares au travers de compositions que l’on pense avoir déjà entendues mille fois par le passé mais qui, au bout de plusieurs écoutes, changent de visages pour nous laisser pénétrer l’ailleurs. L’artiste se répète inlassablement et parvient tout de même à nous tenir en haleine sur chaque morceau. Si cela s’apparente au premier abord comme une tendance un peu facile, chez Moore, il en est tout autre. La répétition fait partie intégrante de son style. Il s’agit moins pour lui de vouloir se démarquer à tout prix que d’utiliser systématiquement les mêmes procédés de composition. Et le plus impressionnant est de voir à quel point cela fait son effet. Plus les années passent, plus l’envoûtement se renforce.

    Si bien qu’aujourd’hui, avec l’enchainement des quatre premiers morceaux de ce nouvel album, pure magie auditive, le chanteur/compositeur semble avoir passé un nouveau cap : celui de l’épanouissement artistique. Son style si unique est transcendé, avec l’impression qu’il peut être désormais reproduit à l’infini. Le simple nécessaire y est entendu. La guitare pour seule guide, au travers d’un son mi mielleux mi ravageur, les nappes qui en surgissent nous entrelacent tout du long. Tantôt légères (Siren, Calligraphy), tantôt chahuteuses (Hashish, Cantaloupe), tantôt les deux à la fois (Breath), les guitares œuvrent à la manière d’un conteur qui viendrait nous faire part de son histoire. C’est un voyage cinématographique auquel elles nous convient chaleureusement. Sous forme de vagues inarrêtables, comme un tissu soyeux qui parfois se déchire, et dont seul le guitariste maitrise la recette, elles délivrent en un rien de temps leur pouvoir magnétique. Reposante mais pas trop quand même, la musique de Moore use de ces perpétuels changements de rythmes et de mélodies pour nous surprendre. Également comme à chaque fois, et peut-être encore plus aujourd’hui, l’âme de Sonic Youth renait dans nos oreilles pour notre plus grand plaisir.

 

Une œuvre musicale non identifiée et bien dosée

   La voix de Thurston Moore, toujours aussi juste et harmonieuse, aux allures parfois divines, se prête à plusieurs usages selon les différentes chansons. Si elle n’est qu’un simple souffle d’air sur le sublime Siren, ou encore sur Dreamers Works, elle devient plus éperdue et déterminée que jamais sur les puissants Cantaloupe, Breath et Calligraphy. Cette constante balance procure à l’œuvre globale une cohérence de fond, dans un système de stop and go revisité, si bien réfléchi et réalisé (et qui atteint son paroxysme sur le géant Breath) qu’il procure des effets remarquables sans que l’on le devine naturellement. Aussi, la manière dont est construit l’album, avec quatre morceaux avoisinant les cinq minutes (une durée que l’on qualifiera ici de conventionnelle) et quatre autres dépassant les dix (le plus long, le dernier, atteint même seize minutes), où chacun se mélange les uns dans les autres, au point de former une danse de plus d’une heure finement orchestrée, n’est pas un hasard et répond à une logique d’éparpillement et de dissolution. En ce sens, « By the Fire » s’éloigne de l’idée que l’on peut se faire d’un album et devient alors une OMNI (œuvre musicale non identifiée) dans laquelle se côtoie expérimentations (principalement incarnées par Locomotives et Venus) et compositions plus académiques (même si, entendons-nous bien, ce que fait Moore n’a rien d’académique) sur la base d’un style ayant aujourd’hui trouvé parfaitement sens au travers d’une utilisation artistique pensée ainsi qu’une exécution irréprochable.

Quelle sera la suite ? Le même, en mieux. Comme à chaque fois.

by Léonard Pottier


ratched netflixA chaque que Ryan Murphy dévoile l’une de ses créations, la sphère des séries-addict est en émoi. Il faut dire qu’il y a de quoi, le papa de Glee, Nip/Tuck, American Horror Story ou encore Hollywood a su placer la barre très haut. Sa dernière création, Ratched diffusée par le géant du streaming Netflix ne fait pas exception à la règle et fait beaucoup parler d’elle. Elle profite en outre d’un sujet ambitieux : raconter les débuts de Mildred Ratched, la nurse implacable du chef d’oeuvre de Milos Forman “Vol au dessus d’un nid de coucou”.  L’agitation est-elle justifiée ? Verdict.

 

Ratched de quoi ça parle ?

En 1947, l’infirmière Mildred Ratched arrive à Lucia en Californie du Nord. Ancienne infirmière de guerre, Mildred souhaite rejoindre l’équipe de l’hôpital psychiatrique du Dr Richard Hanover. Au premier abord, elle semble être froide mais tout à fait normale. En réalité, elle cache des secrets, une face très sombre ainsi qu’un lien avec Edmund Tolleson, un homme arrêté pour avoir violemment assassiné un groupe de prêtres. Arrivée à l’hôpital, elle va être témoin de pratiques proche de la torture comme la lobotomie. Sa rencontre avec Gwendolyn Briggs, la responsable de campagne du gouverneur de Californie, va également bousculer sa vie. La série explore alors ce qui va la conduire aux événements de Vol au-dessus d’un nid de coucou et qui vont faire d’elle l’un des monstres les plus célèbres de la littérature et du cinéma.

 

Ratched est-ce que c’est bien ?

ratched affiche netflix ryan murphy

Pour qui suit les nouveautés du catalogue Netflix, Ryan Murphy est sans nul doute devenu un incontournable. Ces deux derniers bijoux venaient d’ailleurs confirmer la capacité à créer des shows novateurs du scénariste et réalisateur. Hollywood retraçait avec optimiste l’âge d’or de la célèbre ville abordant l’homophobie, le racisme et l’abus de pouvoir tout en offrant une palette de personnages riches en couleurs, une histoire d’une beauté folle et apportant bienveillance et douceur à des problématiques pourtant violentes. Son traitement et son image valaient le détour. The Politician était également une belle réussite, moquant les jeux de la politique actuelle, dépeignant avec modernisme une société plurielle, abordant pluralité du couple et écologie par la même occasion.

Féministe et gay friendly

ratched cynthia nixonAvec Ratched, certaines cartes sont changées et pour autant pas toutes. Comme attendu avec le scénariste féminisme et homosexualité y sont traités d’un oeil actuel et bienveillant. Celle qui dans le livre et le film qui l’ont vu naître pouvait être considéré comme une grande méchante – pourtant l’était-elle vraiment ? non, elle était juste une femme faisant son travail avec une certaine position de pouvoir face à un protaginiste masculin- devient aujourd’hui un personnage de prime abord froid et énigmatique. Comme attendu, sous les traits de l’incroyable Sarah Paulson, Mildred Ratched devient un personnage complexe, au passé douloureux, portée par une mission qu’elle compte accomplir coûte que coûte en se laissant guider par son coeur. Une femme forte d’apparence mais en réalité fragile et blessée par la vie est ici joliement mise en scène. Puisque Ryan Murphy a une touche indéniable de talent lorsqu’il s’agit de la réalisation, il offre un décors très léché et une esthétique reconnaissable à son récit. Il prend par ailleurs le partie de donner un nouveau visage aux couples lesbiens. Si ces dernières années, nombreuses ont été les séries et les films a créer des couples de femmes forts, souvent adulés par les fans et tentant de casser les clichés, ce qui n’a pas toujours été le cas. En se replaçant à l’époque de “Vol au dessus d’un nid de coucou” , être lesbienne au cinéma était bien souvent synonyme d’être la méchante de l’histoire. “Monster” avec Chalise Theron avait d’ailleurs cassé cette dynamique tout en offrant à un personnage de tueuse une telle palette de nuances que la méchante de l’histoire en devenait la victime. C’est un peu cette inversion que proposer ici le réalisateur de “Ratched” offrant à son personnage de “grande méchante” du cinéma un statut de victime révoltée qui a appris à se battre mais reste meurtrie par ses traumas. Elle est d’ailleurs accompagnée d’une foule de femmes bien plus fortes que ne le sont les personnages masculins présent dans le show. Cynthia Nixon prête ses traits à Gwendoline, communicante politique, lesbienne s’assumant malgré son époque, ayant permis l’épanouissement profesionnel de son mari, lui aussi homosexuel. Elle est le personnage le plus droit de la série. Betsy, l’infirmière en chef de la série pourrait être la caricature de la harpie acariatre mais se révèle avoir bien plus d’un seul visage. Sans oublier Sharone Stone en mère poule richissime et vénimeuse , personnage hypnotisants, l’infirmière Dolly la poupée dangereuse ou encore Charlotte Wells en patiente battante. Le show n’oublie d’ailleurs pas de mentionner que l’homosexualité fut à une époque, vu comme une déviance psychiatrique que l’on soigne à coup de lobotomies et de faire de la plupart de ses personnages masculins des victimes à sauver. C’est le cas du docteur Hanover ( Jon Jon Briones) d’abord dépeint comme un éminent savent prêt à tout pour exercé et fervent praticien de la lobotomie. Finalement le médecin s’avère être influençable, obsédé par son besoin de reconnaissance et surtout très lâche. Un rôle bien plus nuancé que celui observé dans le pilot du show. Pour l’anecdote, l’acteur qui interprète le jeune Peter, lui même patient du docteur est à la vie réelle le fils de Jon Jon Briones. Certains hommes  échappent  à ce traitement à l’instar d’Huck, infirmier au visage brûlé qui ne manque pas de piquant rappelant l’amour de Murphy pour ses freaks qu’il juge avec plus de compassion que ses personnages pseudo normés.

Comme dans American Horror Story, point trop n’en faut

ratched capture d'écranLe problème de Ryan Murphy lorsqu’il se met à taper dans l’horreur reste pourtant toujours le même : sa démesure. Son amour du genre est un véritable plaisir tant il a réussi à l’emmener vers une capacité à toucher le grand public sans se corrompre et sans s’édulcolorer oui mais… Et c’est bien le mais qui est important puisque dans Ratched comme dès la saison 2 d’American Horror Story, le cinéaste semble perdre pied et se lancer dans une suite d’énumérations farfelues au risque de rendre le tout plus indégiste et brouillon que glauque. Dans Asylium aliens, nazis, démons, expériences scientifiques se mélaient, il faut dire avec un certain charme mais une aussi une certaine impression de ne plus vraiment pouvoir suivre le récit. Si cette première fois était touchante, cette envie de trop en donner, de chercher à créer le crime le plus dérangeant possible finit souvent par ôter toute touche de réalisme à ses créations. Au fur et mesure des saisons la première née horrifique du show runner donnait la sensation d’avoir commander un burger aux lasagnes avec quelques nems à l’intérieur, des frittes, du cheesecake, des donuts et une petite pizza avant de refermer le bun. Individuellement tout pourrait être bon, ensemble on manque de s’etouffer. La saison 3 de la série restait alors encore fondamentalement bien ficelée avant que dès la quatrième seul le pilote de chaque saison était sauvable. L’horreur il faut la doser si on veut qu’elle reste sérieuse. On peut partir dans les tous les sens, faire du gore pour du gore mais dans ce cas il faut accepter qu’on entre dans un nouveau registre qui s’étend du narnard au torture porn lui-même fait pour faire marrer les accros aux sensations fortes. Il est possible d’aller loin dans l’horreur et les violences en gardant son sérieux mais pour ça il faut savoir rester réaliste, ce qui manque à l’angouement du showrunner de “Ratched”.

Cette caractéristique va ici se resentir par une multitude d’histoires finalement traitées trop rapidement et ne laissant pas assez de place à l’intrigue primaire du show. Le clin d’oeil au personnage d’Hannibal Lecter via l’incarcération d’Edmund (Finn Wittrock) va dans ce sens. Sa présentation réellement glaçante en introduction du show fonctionnait pourtant parfaitement mais cette corde narrative usée ne fait justice à la série.  En outre l’histoire d’Edmund ( , déjà vu dans un rôle très similaire dans AHS) et le douloureux passé de Miss Ratched  sont autant d’éléments qui perdent complétement en réalisme et en dramaturgie tant ils sont poussés dans leurs retranchements. C’est bien cet aspect qui constitue le point noir d’un récit autrement bien mené, intéressant et très bien interprété.

Et la suite ?

Défaults ou pas le réalisateur espère bien donné une suite à l’histoire de la célèbre infirmière et ce sous forme de 4 saisons. On lui souhaite d’y arriver et de continuer à tracer la route de cette série hors-normes. En attendant d’en avoir la confirmation Ryan Murphy réalisera une série sur le célèbre tueur en série Jeffrey Dahmer. en espérant qu’il ne tombera pas dans ses travers horrifiques.

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