Le temps des clowns qui font des chiens avec des ballons et arrosent les enfants avec une fleur en plastique est fini, place à la folie, à l’acide sulfurique et au trash. Emmanuel Gil et son double Typhus Bronx étaient de passage à l’Avant-Seine de Colombes pour présenter deux spectacles, « Le délirium du papillon » et « Trop près du mur ». Décapant, décadent et délirant, retour sur une soirée ahurissante en compagnie d’un nez rouge sang et de gags au vitriol.

S’ENFANTER SOI-MÊME
En guise de préambule, Emmanuel Gil apparaît simplement sur scène, expliquant qu’il est devenu papa, et que l’autre papa de ce marmot est son double, Typhus Bronx, un clown quelque peu irresponsable. Fruit de son imagination et de sa procréation artistique, cet enfant et ce personnage prennent progressivement vie dans une transformation monstrueuse. Très vite, l’interprète se dédouble et fait dialoguer son personnage avec lui-même tout en se métamorphosant, transposant progressivement la réalité dans un univers imaginaire où à peu près tout est permis. Et le public est mis en garde, une fois Typhus sur scène, c’est l’audience qui doit faire attention à l’enfant et le protéger des frasques du clown.
Trash, trash et trash Typhus Bronx
Une fois le clown en scène, les valeurs sont renversées et l’amoralisme est de mise. Oscillant entre une voix nasillarde et un cri guttural, Typhus Bronx harangue les spectateurices sans concession. Cruel, violent et cynique sont trop peu d’adjectifs pour décrire ce personnage outrancier et sidérant. Les blagues sont choquantes, noires et intrusives. Pas de place au tabou, avec Typhus, être parent signifie aussi parler de contraception, de fausse-couche, de regrets, de mort – le tout sans aucun retour en arrière possible. Certains gags laissent de marbre tant ils pèsent lourd dans la conscience : « Qui dans le public a fait un enfant ? Très bien, deux enfants ? D’accord, et qui ici a fait un nombre négatif d’enfant ? Qui a fait des petits anges ? ». Ouf.

CLOWN TUEUR Typhus Bronx
Les curseurs de l’humour noir sont à une teinte rarement égalée, plus sombre que le néant. L’absence d’avertissement de la part du théâtre est d’ailleurs étonnante. Les thèmes de l’inceste et de la pédocriminalité sont à plusieurs reprises évoqués ou joués par ce personnage hors de toute convention morale. Personne n’échappe à ce rire armé de dérision. Dans ses nombreuses interactions avec le public, vieux.vieilles, enfants, étudiant.e.s, gauchistes et amateur.trice.s de théâtre s’en prennent plein la gueule. Et ce ne sont pas des tartes à la crème, juste des mots intrusifs et déroutants, gênants et obsédants. Puis sur scène, le pauvre poupon de plastique est malmené, cogné, brûlé, lavé à la machine, presque découpé à la tronçonneuse, soit un peu plus que bercé « trop près du mur ». Mais derrière toute cette violence il y a une réflexion poétique extrêmement percutante sur l’imagination, les traumatismes et la parentalité.

imaginer la violence et la réparation
Dans la séquence finale, Emmanuel Gil fait le procès du public qui n’a pas réagi aux agissements de Typhus et a laissé mourir son enfant. Pourquoi des centaines de spectateurices ont aimé rire devant ces atrocités sans moufter ? Pourquoi vouloir faire un enfant quand on a peur de le casser et de reproduire les schémas traumatiques ? Car il y en a eu des blagues qui semblent aller trop loin, des gestes ou des mots qui ont l’air de trop, mais devant lesquels personne ne réagit. Dans cet épilogue, l’interprète ouvre une porte suggérant que l’imagination est le lieu pour accueillir les pensées les plus noires mais aussi pour créer un nouveau soi, un nouveau personnage émancipé et libéré de la violence. Son clown, Typhus Bronx, n’est ni plus ni moins que ce lieu de l’imagination à mi-chemin entre les fantasmes et les désirs, sombres ou légers, où l’on peut casser les enfants et les réparer. « Trop près du mur » est un spectacle dénotant des programmations habituelles, inouïe et rare, à voir par un public (absolument) averti.
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