Premier opus de sa trilogie de la mort, « VUDÙ (3318) Blixen » d’Angélica Liddell est un spectacle fleuve autour du sacrifice, de la rupture amoureuse et du pacte faustien. Présenté à l’Odéon pour sa reprise, les 5h30 de spectacle n’ont pas démotivé les nombreux.euses spectateurices adeptes de l’art sulfureux de la performeuse espagnole. Connue pour des formes radicales ne correspondant à rien de consensuel, Liddell ne dément pas sa réputation avec ce spectacle en cinq parties. Verdict.

VUDÙ (3318) Blixen – @Luca del Pia

LIDDELL ET LE DIABLE

Le spectacle est protéiforme, parfois moins simple qu’il ne paraît et moins complexe qu’il ne s’en donne l’air. Il oscille entre sophistications érudites et frontalité absolue. Ainsi, aux sublimes monologues vomis jusqu’à l’essoufflement se confrontent des images-tableaux muettes, souvent soutenues par des musiques éclectiques. Les liens thématiques sont ceux de la mort et du désir de tuer par les mots, de faire de l’écriture un meurtre et une vengeance contre un homme particulièrement vile et manipulateur ayant brisé le cœur de Liddell. Le tout se produit grâce à un pacte fait par l’artiste avec le diable, sous l’augure de la baronne Karen Blixen, autrice qui aurait conclu un pacte avec le diable pour faire « de sa vie un récit digne d’être écrit ».

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VUDÙ (3818) Blixen – @Luca del Pia

C’est une rupture amoureuse, déchirure que Liddell identifie à sa propre mort, qui est à l’origine de l’écriture du spectacle. Avec une première partie extrêmement violente et touchante, l’artiste percute et agite les cordes sensibles de l’auditoire. Mais sa logorrhée devient vite une psychanalyse parsemée de références culturelles obscures et élitistes que seul.e.s les initié.e.s peuvent saisir. En dépit du fait qu’elle conte un récit auquel bien des personnes pourraient s’identifier et qu’elle propose une réaction totalement inédite et fascinante face à cette situation, le texte ne trouve pas de portée large. Liddell ne s’adresse qu’à elle-même et transforme sa douleur en une idéalisation romantique qui l’habite profondément, mais qui ne vient pas à contaminer l’imaginaire de l’audience.

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VUDÙ (3818) Blixen – @Luca del Pia

ROMANTISATION DES VIOLENCES

Si le texte est fascinant et son interprétation assez inouïe, bien des choses interrogent dans « VUDÙ ». La violence, la manipulation et les logiques de domination d’une relation amoureuse sont idéalisées et jamais questionnées dans le spectacle, si ce n’est par l’évocation de la douleur qu’elles ont infligé à l’interprète. Non pas que toute œuvre doit être politique (et bien qu’elle le soit malgré elle), cette sublimation de la violence et de la domination pose question autant dans son traitement que dans sa reproduction sur scène.

DOMINATIONS RACIALES

Deuxièmement, et pas des moindres, la place de ce qui ressemble à un blackface. Alors que Liddell affirme vouloir vendre son âme au diable et répète à plusieurs reprises « Je veux être noire ! », un figurant noir entre sur scène et grime partiellement le visage de la comédienne d’un maquillage noir profond. Sans que ce geste ait un sens évident et important au propos, il représente un acte particulièrement insultant dans un spectacle qui n’aborde pas à une seule reprise les questions de dominations raciales.

Bande-annonce de Vudù d'Angélica Liddell

QUELLE PLACE AUX ENFANTS ?

Encore, la place des figurant.e.s enfants sur le plateau est profondément malaisante. Très souvent, ils et elles ont les yeux bandés pour ne pas apercevoir les autres figurant.e.s majeurs sur scène, la plupart du temps nu.e.s, et avec lesquel.le.s ils et elles entrent en interaction. Sans connaître l’accompagnement et la médiation faite autour du spectacle par l’équipe artistique avec les mineurs présents sur scène, cette cohabitation est dans tous les cas dérangeante et le fait de bander les yeux n’est qu’un leurre signifiant bien que leur présence n’est pas une évidence.

jusqu’où va le théâtre

Ce que des spectacles comme celui-ci provoquent, ce sont bien des émotions inhabituelles, loin de la satisfaction d’un divertissement conventionnel. Au-delà de ses diverses provocations, Liddell propose une forme théâtrale rare mais pas inévitable. Très vite, la performeuse ne s’adresse qu’à elle-même, le public la regardant tel un poisson dans son bocal. Outre un talent d’écriture indéniable, le spectacle se transforme vite en un soliloque érudit et confondant, sous forme de psychanalyse ésotérique. Quant à la dimension extrême et radicale des tableaux, sans qu’elle soit particulièrement irrévérencieuse, fait montre d’un droit que s’octroie l’artiste à tout faire, sans concession – c’est d’ailleurs en cela qu’elle revendique son écriture d’un don divin, d’un sacrifice de sa personne qu’elle  nous offre. « VUDÙ », fort d’un parti pris sans concession, crée de la discussion sur ce que peut se permettre une œuvre d’art sous couvert d’être une œuvre d’art. Toutefois, il ne nous semble pas aujourd’hui que l’art soit assez suffisant pour se croire hors d’un groupe et de la communauté à laquelle il s’adresse, ce n’est pas le choix d’Angélica Liddell, ni celui de l’Odéon, debout à la fin de la représentation.


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