Prince dans Under The Cherry Moon, 1986
Prince dans Under The Cherry Moon de lui-même, 1986

Le 21 avril 2016, Prince mourait à 57 ans. Comme pour David Bowie quelques mois plus tôt, on se rappelle à peu près tous où on était quand on l’a appris. Certain.e.s étaient en concert, d’autres au café, ou dans leur voiture, radio à fond. Car Prince dépassait le statut de simple musicien talentueux. Il représentait une force inépuisable de création. Un récit maîtrisé, patiemment façonné, où chaque geste, chaque silence, chaque apparition participait d’un contrôle quasi obsessionnel de son image. Peu d’artistes avaient compris à ce point que, dans l’industrie musicale, le pouvoir se joue autant dans la création que dans sa mise en scène et il en était précurseur. Mais à force de vouloir en être l’unique auteur, Prince a fini par se heurter à sa propre création. Dans les années 90, entre conflits avec Warner Bros. Records, changements de nom et sabotage méthodique des règles de promotion, les limites entre revendication et caprices se brouillent, jusqu’à devenir illisibles. Avant de devenir ce symbole insaisissable (et imprononçable) des années 90, Prince avait déjà commencé à écrire sa propre légende, dans la musique, comme à l’écran. Ses incursions au cinéma racontent, à elles seules, son rapport à l’image et à une forme de rupture avec les attentes de l’industrie.

Dix ans après sa disparition, revenir à ses films, c’est observer une autre facette de son œuvre. Une facette moins célébrée, parfois décriée, mais essentielle pour comprendre ce qui faisait de lui un artiste à part. Une œuvre où se dessinent les tensions qui traverseront toute sa carrière : entre maîtrise et débordement, entre lumière et opacité, entre désir de communion et tentation du repli.

Purple Rain d'Albert Magnoli, 1984
Prince sur sa grosse moto dans Purple Rain d’Albert Magnoli, 1984

LE succès fulgurant de PURPLE RAIN

En 1984, Prince a 26 ans et n’est pas encore l’icône que l’on connait aujourd’hui. Signé chez Warner Bros. Records depuis ses 17 ans, il a négocié un contrat particulièrement exigeant : il est le seul à diriger la production de sa musique, un pouvoir rare pour un artiste si jeune. À 18 ans, il sort son premier album For You, sur lequel on le crédite pour vingt-sept instruments, la production, la composition et l’écriture de tous les morceaux. Au début des années 80, ses premiers succès avec 1999 et Controversy le font remarquer, mais il reste encore cantonné au statut d’émergent de la scène funk de Minneapolis, marginalisé par une industrie et une chaîne MTV qui, à l’époque, donnent moins de visibilité aux artistes afro-américains qu’aux artistes blancs. Purple Rain sera son sixième album, mais le premier de son contrat renouvelé avec Warner Bros. Cette fois-ci, les conditions ont changé ; pour signer à nouveau, l’artiste exige que son nouvel album soit accompagné d’un film. Non négociable, cette demande dicte la suite de sa carrière : l’image comme outil narratif, où la personne réelle se confond avec l’être de fiction.

Purple Rain n’est pas le premier film semi-autobiographique porté par un musicien. Il y a déjà eu A Hard Day’s Night sur les Beatles en 1964, Head sur les Monkees en 1968 (écrit et produit par Jack Nicholson), Tommy en 1975 sur le rock opéra de The Who de Ken Russell, etc. Cependant, Purple Rain épouse en temps réel l’accession de Prince au statut de star. Il est également le premier artiste à avoir en simultané un album, un film et un single numéro 1 des ventes. Le film est un succès absolu et propulse Prince au rang des plus grands, dépassant ainsi Michael Jackson au sommet du phénomène « Thriller ». Il obtient même l’Oscar de la meilleur chanson originale, ainsi que trois American Music Awards et deux Grammy Awards.

Alors, on pourrait se dire qu’avec un tel succès, Purple Rain est forcément un excellent film… et c’est déjà plus contrasté. Si la quarantaine est un âge noble, où on a encore plein de vitalité et d’ambitions, le film, lui, a vraiment mal vieilli et son âge se fait ressentir dans chaque jointure de son montage. Le mélodrame boursouflé se mêle à la misogynie la plus éhontée, la performance des acteurs laisse franchement à désirer et le rythme est légèrement boiteux. Les personnages féminins sont traités comme des moins que rien. Violentées, frappées, insultées et humiliées tout au long du film, elles ne servent que de blason décoratif pour embellir le petit minois de Prince. Une femme est carrément jetée dans une poubelle pour un effet comique, dans un film qui, le reste du temps, ne se veut jamais drôle…

Non non, vraiment, il n’y a pas grand chose à garder de Purple Rain d’un point de vue concret, mais il serait bien vain de jeter à la poubelle (sans mauvais jeu de mot) son héritage sur le cinéma indépendant. Car au-delà de ses failles, le film ouvre des brèches : en exposant un environnement familial violent, il participe à montrer une réalité rarement mise en avant dans la culture mainstream américaine d’alors. Cette frontalité influencera, entre autres, des cinéastes comme Spike Lee dont le film Do The Right Thing est l’une des œuvres cinématographiques les plus importantes des années 80.

Surtout, Purple Rain agit comme une extension directe de la musique de Prince, comme une vitrine, mais aussi un manifeste. Son accoutrement violet devient signature et un symbole de la pop culture et de la mode au cinéma. Il ne s’agit pas non plus seulement de raconter une histoire, mais de créer un espace où son univers peut exister pleinement, quitte à en montrer ses failles et contradictions…

UNDER THE CHERRY MOON : SCREWBALL COMEDY and wrecka stow

En 1986 sort Parade et celui-ci aura également droit à un film, Under The Cherry Moon. Chose que Around The World In A Day, sorti l’année précédente, non. Ne cherchons pas à comprendre pourquoi, concentrons-nous sur ce qui a été fait. Si Purple Rain représentait une (idée de la) réalité sombre et sordide, Under The Cherry Moon est aux antipodes de ça. L’intrigue, cette fois en noir et blanc, se déroule dans  des villas luxueuses de la Côte d’Azur, dans un espace temporel anachronique à la croisée des années 30 et 80. Prince y joue un gigolo de Miami qui arnaque les riches dames vieillissantes et rencontre l’excellent partie qu’est Mary, campée par Kristin Scott Thomas dans son premier rôle. Dans un jeu du chat et de la souris, ils se tournent autour, s’antagonisent, tombent amoureux, se détestent à nouveau et tout le tralala.

Attention, ce film là n’est pas très bon non plus. Il pêche là où il est censé pêcher. Initialement confié à Mary Lambert, le projet change de cap en cours de route, laissant Prince reprendre lui-même les rênes. Il tombe évidemment dans les pièges du rythme maladroit d’une première réalisation (contrainte dans ce cas-ci) avec des scènes mal ajustées et des blagues prévisibles, MAIS là où Purple Rain servait d’auto-apitoiement et de, pardon, semi-plaidoirie misogyne, Under The Cherry Moon se veut léger, visuellement beau et soyeux et laisse Prince explorer son talent comique sans entrave. Il y est drôle, rapide, excessif, charmant et mauvais acteur. Ce dernier couac lui étant pardonné, car on vient voir Prince, pas la performance d’une vie. Sinon, on aurait lancé un film de Daniel Day-Lewis. Ou de Nicolas Cage.

Son duo avec Jerome Benton, également à l’affiche de Purple Rain, nous évoque les duos des screwball comedies des années 30. Imaginez Cary Grant et Katharine Hepburn ou Laurel et Hardy, ou encore Fred Astaire et Ginger Rogers dirigés cette fois par la Warhol Factory ou Federico Fellini. Les gags s’enchainent, c’est du mauvais Buster Keaton qui aurait miraculeusement trouvé l’usage de la parole, mais ne fait que crier, étrangement armé d’un… Ghetto Blaster…!? Ridicule, un peu, mais divertissant en diable.

En fait, la balle est entre les mains des spectateur.rice.s. C’est à nous de choisir si on achète ou pas ce vanity project aux mille défauts et mille autres tentatives. C’est un film qu’on ne voit pas si on ne s’intéresse pas spécialement à Prince, et c’est à nous de choisir de passer un moment absolument misérable ou d’y voir l’effort. Je suis de la deuxième catégorie. Il faut voir ça comme un bonus, un film avec prétention, qui se regarde sans prétention.

GRAFFITI BRIDGE ou l’AUTO-INDULGENCE de trop

Ouhla. Avec Graffiti Bridge, Prince commet cette fois-ci le péché d’orgueil de trop.

Mais avant d’en venir là, une précision s’impose : Graffiti Bridge n’est pas son troisième film, mais son quatrième. En 1987, le musicien fait un choix singulier : plutôt que de prolonger le succès de son album Sign o’ the Times par une tournée américaine classique, il décide de filmer sa tournée européenne et d’en faire un long-métrage, diffusé directement en salles… Jusqu’en 1990. Un geste révélateur. Encore, Prince cherche à détourner les circuits traditionnels, à transformer la performance musicale en objet cinématographique, et à contrôler non seulement ce qu’il produit, mais aussi la manière dont le public y accède. Une logique qui, poussée quelques années plus tard avec Graffiti Bridge, finira par atteindre ses limites.

Prince dans Graffiti Bridge, 1990
Prince dans Graffiti Bridge, 1990

Ce qu’il y a de cocasse dans la filmographie de Prince, c’est qu’on a l’impression qu’il n’a jamais vu un film de sa vie avant d’en réaliser quatre. Il n’y a pas grand chose à sauver de Graffiti Bridge, si ce n’est l’album qui comporte quelques petits bijoux, comme « Question of U » et « Joy In Repetition ». Mais, si Prince nous a appris très tôt dans sa carrière qu’il avait horreur de se répéter, le tournant des années 90 semble le prendre par les sentiments et le voilà qu’il s’essaye à… Purple Rain, la suite. Graffiti Bridge en est une suite officieuse, où Prince reprend le rôle du Kid, désormais gérant du Glam Slam à Minneapolis, aux côtés de Morris Day, antagoniste déjà redoutable dans le film original. Mais là où Purple Rain trouvait un équilibre fragile entre récit et musique, Graffiti Bridge s’enferme dans une démonstration. La foi grandissante de Prince imprègne chaque scène, transformant le film en parabole appuyée, presque didactique, alourdie encore par les dérives que l’artiste allait suivre par la suite de sa carrière. Prince se donne ici une posture christique presque mutique, quasi-messie, venu rétablir l’ordre moral et artistique de ce triste monde corrompu. Aura, interprétée par Ingrid Chavez, est présentée comme le pendant de Prince. Elle est la médiatrice, la lumière.

Face à eux, Morris Day agit comme un contrepoint essentiel. Déjà rival dans Purple Rain, il prend ici des allures de trickster. Plus ancré dans le matérialisme, il incarne une forme de corruption, de ce monde où la musique et ses artistes deviennent produit et perdent leur sens originel. Et ça pourrait être une belle allégorie, le problème c’est que cette ambition écrase le film. Le.a spectateur.rice n’est plus invité.e à se laisser séduire ou non par ce nouveau vanity project, cette fois-ci, il nous est demandé d’adhérer inconditionnellement.

LOVE SYMBOL Et SLAVE ERA : THE ARTIST FORMERLY KNOWN AS PRINCE

Après l’échec de Graffiti Bridge, Prince ne renonce pas pour autant à l’image. Avec 3 Chains o’ Gold, puis The Undertaker, il pousse encore plus loin cette logique : des objets hybrides, expérimentaux et de moins en moins accessibles à mi-chemin entre clip étendu, performance filmée et manifeste artistique. Des œuvres difficilement classables, peu diffusées, pensées moins pour un large public que pour prolonger son univers de manière quasi autonome. Le tout produit par sa propre boite de production Paisley Park. 

Mais en parallèle, une autre bataille se joue. Bien réelle, celle-ci. En 1993, après près de vingt ans passés chez Warner Bros. Records, le conflit éclate au grand jour. Prince dénonce un système qui ralentit sa production, verrouille ses créations et, surtout, lui échappe. En réponse, il change de nom, adopte le Love Symbol, et inscrit le mot « slave » (« esclave » en français) sur son visage. Le geste est radical, spectaculaire, et complètement inédit dans l’Histoire de la musique.

The Artist Formerly Known As Prince par Brian Rasic
The Artist Formerly Known As Prince par Brian Rasic

Mais comme souvent chez lui, la mise en scène brouille le message. Là où Prince cherche à dénoncer l’exploitation des artistes, son combat se heurte à sa propre image : celle d’un génie insaisissable, mais aussi d’un artiste de plus en plus opaque, parfois contradictoire. Malheureusement, la forme a court-circuité le fond et son combat fut amoindri par sa réputation d’intransigeant. Si bien qu’une partie de l’opinion générale est passée à côté du propos. La revendication devenant performance, la performance devenant confusion.

Son engagement spirituel, de plus en plus visible, participe aussi à cette transformation. Ce qui, dans Graffiti Bridge, relevait encore de la métaphore devient peu à peu une grille de lecture du réel. Et pourtant, avec le recul, difficile de ne pas y voir une position profondément en avance sur son temps. Avec cet engagement, Prince a incontestablement ouvert la voie à une réflexion pionnière sur la liberté des artistes. Derrière la mise en scène, le message est limpide : dénoncer un système où les artistes, malgré leur succès, ne possèdent ni leur nom, ni leur musique, ni leur rythme de création. Bien avant l’ère du streaming et des débats sur les droits des artistes, Prince pose une question centrale : à qui appartient une œuvre ? À celui qui la crée, ou à celui qui la distribue ? La réponse est évidemment tacite.

Prince était un créateur novateur, profondément original, dont l’héritage musical dépasse largement les cadres habituels. Malgré une popularité parfois plus discrète en France et une personnalité très complexe, il s’impose comme l’une des figures essentielles de la musique du XXe siècle en ayant contribué notamment à la mise en avant de jeunes artistes féminines et/ou issu.es de minorités. Alors, merci encore l’Artiste, on ne t’oublie pas.


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