Dans la lignée de La vie invisible, Un Sacre et Léviathan, la metteuse en scène Lorraine de Sagazan continue d’explorer les lacunes de nos sociétés et systèmes politiques contemporains dans des formes où le documentaire et la fiction se rencontrent. Créé en janvier 2026 au Bouffes du Nord, Chiens touche à la question de la pornographie en partant du procès à venir de l’affaire « French Bukkake ». Remontant à 2020, cette enquête met en cause le site du même nom pour « viol, proxénétisme et traite d’être-humains ». Le spectacle qui intègre deux cantates de Bach adaptées par Othman Louati prend une forme esthétique chiadée dans le but d’interroger « l’histoire de notre regard par le prisme de l’industrie pornographique ».

UN DISPOSITIF SPECTACULAIRE
Sur scène, une scénographie imposante faite de résine et de vêtements empilés donne l’impression d’un monticule gluant, obscène et somptueux. Les comédien.ne.s et musicien.ne.s évoluent sur ce champ de bataille visqueux, la plupart du temps masqués de collants ou de têtes de chien. Projeté sur un écran suspendu au centre, le verbatim d’une des ignobles vidéos disponibles sur le site French Bukkake (aujourd’hui fermé) défile tout au long du spectacle. Ce « film porno » n’est ni plus ni moins qu’un viol collectif organisé, fruit de mensonges, d’abus et de pressions psychologiques auprès de la victime, « Daphné ». Au jeu et aux projections s’ajoute donc la musique, qui a par ailleurs davantage de place que le théâtre dans cette mise en scène à l’esthétique prolixe.
UNE FORME CONFUSE
Les procédés mis à l’œuvre par la metteuse en scène sont donc nombreux pour aborder cet objet brûlant qu’est l’affaire du French Bukkake. Néanmoins, la proposition est largement confuse et ne répond pas à la promesse de « remettre au centre les victimes inaudibles d’un système de représentations et d’opérer des points de bascule. » Les formes peinent à dialoguer entre elles et ne font qu’esquisser des réflexions pourtant passionnantes. En effet, si le spectacle souhaite questionner la lisière entre fiction et réalité – quand le constat est qu’un film porno prétend être fictionnel dès l’instant où il pose une caméra – il ne répond pas à tous ces enjeux dessinés. La réalité et la fiction se confondent parallèlement à l’entremêlement de la trivialité et la sublimation, le tout ne produisant pas vraiment d’échange avec les questions amorcées. Devant le constat clair d’une horreur taboue autour de la pornographie et de la culture du viol, la proposition formulée par Chiens manque de précision et de lisibilité.

QUELLE FIGURATION DE LA VIOLENCE ?
Bien des pistes sont évoquées mais pas explorées. Les questions de dominations racistes annoncées sont tout bonnement absentes, celles sur la place de la religion arrivent comme un cheveu sur la soupe, et celles sur les masculinités sont ambiguës. Lorraine de Sagazan souhaite faire sortir les hommes impliqués dans l’affaire du French Bukkake de la figure du monstre, soit un processus largement appuyé dernièrement par le cas de Gisèle Pélicot, rappelant que les violeurs et agresseurs sont des hommes lambda. Pour autant, les hommes sur scène sont la plupart du temps masqués, armés ou costumés en chiens. Quand ils ne le sont pas, ils sont des caricatures de performative male. Ces deux extrêmes ne permettent pas d’en faire des figures nuancées. Ils occupent par ailleurs la majorité des scènes jouées, laissant très peu de place aux interprètes féminines.

parole et fiction
Ainsi, même si le geste d’apporter la question de la pornographie sur scène est nouveau et nécessaire, il n’est pas abouti. La parole est à peine laissée aux victimes – les principales concernées – sauf dans un monologue conclusif posant question. Dans ce monologue prononcé par la metteuse en scène après qu’elle a fait la critique de son propre spectacle, cette-dernière présente un entretien qu’elle a eu avec Daphné, entretien qu’elle va peut-être retranscrire car elle l’annonce comme pouvant être « vrai ou faux ». Ce jeu sur ce qui est fiction ou non pose problème dans une situation où de vraies personnes sont en jeu, où donc de vraies paroles ne peuvent pas être un jeu.

des ambitions confuses
Lorraine de Sagazan débroussaille donc un chantier monstre et ambitieux sans parvenir à formuler une proposition claire. Si les réflexions entreprises sont profondément intéressantes, elles buttent contre un geste spectaculaire dont les intentions sont vagues et le résultat flottant. La maîtrise des interprètes et celle de l’esthétique musicale et visuelle n’est pas en cause, c’est la construction dramaturgique globale qui peine à convaincre. Devant un sujet horrifiant ne pouvant pas laisser indifférent, l’émotion globale demeure confuse. Le tout pose question à bien des endroits de la mise en scène et échoue à interroger le regard des spectateur(ice)s pourtant au centre de ce système de domination patriarcale dont la pornographie est une continuation.
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