
Le 22 mai, Ed O’Brien sort son nouvel album Blue Morpho. C’est dans l’atmosphère feutrée du Studio 28, le plus ancien cinéma de Montmartre, qu’Ed O’Brien est venu présenter Blue Morpho. À l’occasion d’une projection du film accompagnant l’album, le guitariste de Radiohead s’est livré lors d’une discussion animée par la journaliste Sophie Rosemont. Un échange intime où l’artiste est revenu sur la genèse d’un disque profondément personnel.
UN ALBUM DE GUÉRISON
Il y a des disques qui naissent d’une envie. D’autres d’une nécessité. Blue Morpho appartient sans hésitation à la seconde catégorie. Derrière ce projet, Ed O’Brien raconte une traversée intérieure. Plutôt que de parler de dépression, il préfère parler de « dark night of the soul« , une nuit sombre de l’âme donc, qu’il a fallu affronter plutôt que fuir.
« Quand on est en flamme, il faut traverser le feu« , confie-t-il lors de la présentation au Studio 28. Là où l’instinct pousse à éviter la douleur, lui choisit de s’y confronter. Car pour lui, le processus est essentiel : en période de crise, tout semble se désintégrer, mais c’est aussi là que quelque chose peut renaître. Cet album est donc un travail de reconstruction. Une plongée dans l’obscurité pour en extraire des fragments de lumière. Une idée qui fait écho à Leonard Cohen, pour qui la beauté naît précisément de ces fissures.
Une PRODUCTION signée PAUL EPWORTH
Dans cette démarche introspective, Ed O’Brien s’est entouré du producteur Paul Epworth, dont le rôle s’avère déterminant pour donner forme à cette matière brute. Le morceau Blue Morpho, qui donne son titre à l’album, en est l’exemple parfait. À l’origine, aucune structure, aucun plan, just une intuition. « Je n’y croyais pas au départ », raconte Ed O’Brien, « Paul a travaillé avec des artistes brillants comme Adele ou Arlo Parks, il a gagné un Oscar, je ne pensais pas qu’il voudrait travailler avec moi. » Mais dès la première rencontre, l’évidence est là et tous deux réalisent qu’ils ont capturé quelque chose d’unique : une énergie presque magique.
Musicalement, Blue Morpho est une réussite. Les arrangements sont délicats, mêlant textures électroniques et guitares aériennes. L’album révèle la source d’un souffle planant, ce même souffle qui fait la signature de Radiohead, dont on devine ici les racines et l’univers sous-jacent. Chaque morceau semble respirer, alternant moments de transe contemplative et envolées lumineuses. L’album réussit le pari de traduire en sons les émotions profondes de sa création : apaisement, renaissance, et émerveillement. C’est un voyage sonore où chaque écoute révèle de nouveaux détails, et où la musique papillonne véritablement, légère et magique, d’un instant à l’autre.
COMMENT TROUVER L’INSPIRATION
Chez Ed O’Brien, l’inspiration se capte, mais ne se force pas. « La musique, c’est comme un papillon, elle ne se pose jamais longtemps. » Pendant cette période de nuit noire, il accumule ainsi des dizaines d’enregistrements vocaux sur son téléphone, sans chercher à structurer. Chaque matin, il joue pendant des heures, dans un état proche de la transe. « Je n’essayais absolument pas de composer. C’était presque cérémoniel. C’est une fois que j’ai réécouté que je me suis rendu compte que je tenais vraiment quelque chose. » Mais cette ouverture s’accompagne de pratiques très concrètes, qu’il évoque également lors de la discussion avec Sophie Rosemont : marcher chaque jour, respirer, méditer, s’immerger dans l’eau froide. Des gestes simples pour traverser les périodes sombres.
Car cet album est aussi profondément lié à un lieu : une grande partie des images et des sons ont été enregistrés dans son jardin au Pays de Galles. Un refuge devenu espace de guérison, une « cathédrale » à ciel ouvert où la nature devient centrale. La nature joue un rôle fondamental. En s’y immergeant, il trouve une paix presque spirituelle, une réponse à un monde moderne qu’il juge déconnecté de ces expériences essentielles.
UNE MÉTAMORPHOSE EN TROIS ACTES
Le titre Blue Morpho — celui d’un papillon — symbolise la transformation. Une idée qui structure l’album comme une œuvre en trois actes, inspirée du théâtre antique et du « voyage du héros » de Joseph Campbell, pour définir le voyage initiatique en narratologie. Le papillon devient une métaphore centrale : en grec, « psyché » signifie à la fois l’âme et le papillon. Son cycle, chenille, chrysalide, papillon, incarne cette idée de renaissance et lui évoque le cycle humain de la jeunesse, l’age adulte et la vieillesse. Dans cette logique, la douleur devient nécessaire. Comme dans la nature, où chaque catastrophe prépare une nouvelle vie. « Tout doit se détruire pour que quelque chose recommence. »
Difficile, finalement, de parler de Blue Morpho sans évoquer le film qui l’accompagne, projeté ce soir-là au Studio 28. Un film naturaliste, poétique, composé en grande partie d’images captées dans son jardin gallois. Comme il le souligne : « Les sensations que j’évoque sur cet album dépassent les paroles alors un film me semblait nécessaire. » Pour le projet, il fait appel à Kit Monteith, réalisateur, monteur et musicien. Cette dimension visuelle devient essentielle pour comprendre l’album, dans la lignée de certaines œuvres de Radiohead où son et image sont intimement liés. On se souvient notamment de l’album de Thom Yorke sorti le 8 mai dernier, Tall Tales, sur lequel il mélangeait également l’image et le son dans un film expérimental.
CRÉER SANS SE FORCER
Au cœur de tout cela, une philosophie simple on disait : ne jamais forcer la création. « Ne crée pas si tu ne passes pas un bon moment. Quand ça vient, c’est un don et il faut le chérir. » dit-il à quelqu’un dans l’assemblée. Ed O’Brien revendique aussi une posture de débutant permanent. Une manière d’avancer sans se répéter, inspirée notamment par David Bowie : plonger dans l’inconnu, accepter l’inconfort, et continuer d’explorer.
Au fond, Blue Morpho est un passage. Une traversée de l’ombre vers la lumière, fragile et nécessaire, comme le battement d’ailes d’un papillon. Et peut-être, au détour d’un morceau ou d’une image, une invitation à faire de même.
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