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Tyler, The Creator

IGOR : Intelligent, Généreux, Original et Rythmé. Voilà de quelle manière nous pouvons résumer le nouveau projet de Tyler Okonma, plus connu sous le nom de Tyler, The Creator. Deux ans après le percutant Flower Boy, le jeune rappeur américain revient avec un nouvel album des plus aboutis, s’éloignant fortement du rap, mais restant tout de même fidèle à la patte créatrice à laquelle il nous a habitués depuis quelques années.

Clair et rapide, le teasing d’IGOR s’est fait de manière efficace. A base de tweets et de courts extraits postés sur Youtube, l’artiste a fait patienter ses fans seulement deux petites semaines, et non plusieurs mois comme beaucoup ont l’habitude de le faire (aucun genre musical n’est visé particulièrement), dévoilant parfois près d’un tiers d’un projet à venir, ce qui, ne nous le cachons pas, est bien trop lorsque nous sommes attachés à la découverte d’un album dans sa globalité. Mais chacun à sa manière de faire, et vous aurez raison de dire que personne ne nous oblige à écouter les singles avant la sortie de l’album. Cependant, vous nous permettrez de répondre que la tentation est parfois trop forte pour ne pas se laisser tenter, surtout quand les réseaux ne cessent de vous pousser à écouter ce dit single. Bref, Tyler a préféré misé sur le mystère, et nous l’en félicitons pour ça.

IGOR n’avait donc presque rien dévoilé de lui avant sa sortie, et la première écoute, sans être forcément déconcertante (quoiqu’un peu tout de même), eut quelque chose de magique. Ce fut clair dès le début, Igor n’allait pas ressembler aux précédents projets de l’artiste, ouvrant dès les premières minutes une porte vers quelque chose de nouveau. « Ce n’est pas un album de rap. Ce n’est pas Goblin. Ce n’est pas Wolf. Ce n’est pas Cherry Bomb. Ce n’est pas Flower Boy. C’est IGOR » a écrit l’artiste lui-même dans un tweet posté une heure avant la sortie de l’album. Les consignes étaient données : ne vous attendez à rien, mais préparez-vous à tout. Et nous avons eu beau nous préparer, cette première écoute eut l’effet d’un coup de poing. Nous retrouvions bel et bien Tyler, ses sonorités, son ton, son atmosphère musicale, mais nous avions affaire en même temps à un autre personnage.
Tout d’abord, nous l’entendons assez peu, lui, Tyler. Sa voix unique, omniprésente sur ses anciens projets, nous échappe d’une certaine manière ici. Elle se dissimule plusieurs fois sous des effets, sans que nous arrivions à nous en emparer. Elle semble jouer avec nous, nous prendre par surprise, pour notamment laisser place à d’autres timbres, tout aussi pertinents vis à vis du projet global. Tyler est donc moins présent qu’avant, et la voix à laquelle il nous as habitués n’hésite pas à s’adoucir ou parfois même se retirer. Le nombre d’invités est d’ailleurs impressionnant (Kanye West, ASAP Rocky, Charlie Winston, King Krule, Pharrell Williams…), et participe à la création d’une certaine pluralité sonore et musicale, où aucun des morceaux ne se laisse directement apprivoiser. Chacun nécessite un temps, pour en comprendre l’impact. L’enchainement est d’ailleurs judicieux, mettant en avant les morceaux les plus accessibles (mais non moins géniaux, comme « Earfquake » et « I Think ») pour ensuite s’enfoncer à travers des constructions plus expérimentales (« What’s Good » par exemple), et moins faciles à la première écoute.
Nous comprenons alors que le musicien essaye de construire quelque chose à travers cet enchaînement non fortuit. Peut-être une histoire ? Il semblerait que ce soit en effet le cas ! Tyler raconte son rapport au sentiment amoureux dans cet album. Pas très original, vous me direz. Il est vrai.

Mais le résultat donne IGOR, donc autant dire que ça ne nous dérange pas.

Et le thème de l’amour reste celui le plus courant dans l’art, pourquoi donc s’en priver si chacun trouve y trouve son compte ? Ses difficultés, sa complexité, sa haine mais également ses espérances vis-à-vis de ce sentiment indescriptible, voilà ce dont il est question dans ce nouvel album.
Tyler s’est ici concentré sur les sonorités, certaines nous rappelant d’ailleurs ses projets précédents, à base de synthés saturés et de constructions mélodiques dont il a lui seul le pouvoir, mais les amenant ici vers un nouveau terrain de jeu. Le créateur avait envie de changement. Il n’a attendu personne pour le faire.

Tyler, The Creator

L’ensemble d’IGOR est relativement doux et léger, avec certaines touches davantage agressives et tout aussi bien menées (« New Magic Wand » par exemple). Il se laisse écouter sans interruptions. La part de mystère, notamment dû à l’annonce tardive du projet et à la non-mention des artistes invités sur celui-ci (du moins sur les plateformes de streaming), participe à créer un engouement autour d’une œuvre que nous avons encore du mal à cerner. « Igor’s Theme », la première chanson, met d’ailleurs bien en relief cette sensation de mystère : une note de synthé saturée pour démarrer, adoucie ensuite par une voix sucrée répétant une seule et même phrase. Ce mélange, représentatif de l’ensemble de l’album, annonce d’ores et déjà la couleur. IGOR ne cesse de jongler entre quelque chose et son opposé, probablement pour mieux mettre au jour le sentiment amoureux, fait de tout et son contraire à la fois. Rempli de secrets, l’album a donc encore de quoi nous surprendre.

La pochette, disponible en plusieurs versions comme Tyler a l’habitude de le faire, et sur laquelle son visage n’est pas sans rappeler le look unique de Grace Jones sur les photographies de Jean-Paul Goude, est percutante. Faite de noir et de rose, elle met au centre l’artiste à travers un gros plan. Tyler n’a jamais été autant à nu. Et c’est bien ça dont il est question avec IGOR. Tyler se dévoile, se met à nu, laisse tomber la carapace de rappeur, sans pour autant la renier. Il s’agit d’ouverture et de liberté, d’une prise de conscience mature, de l’accomplissement d’un artiste en perpétuelle recherche qui, depuis maintenant dix ans, ne cesse de se présenter comme un outsider de talent, dont le génie le pousse à sans cesse innover. Tyler innove, pour notre plus grand plaisir. Et une fois de plus, nous l’en remercions.

IGOR se hisse directement dans la liste des meilleurs albums de l’année, et donnera certainement du fil à retordre à ses compères et ses concurrents. Mais pas de panique ! Nous ne sommes qu’en mai. D’autres pépites feront leur apparition d’ici 2020. Nous croisons les doigts.

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