Film Culte: décryptage du chef d’œuvre « Orange mécanique »

Malcolm Mac Dowell as Alex
Film de Stanley KUBRICK Malcolm MAC DOWELL

 

C’est en 1971 que Kubrick signe un de ses films phares: A Clockwork Orange. Le synopsis est simple: au XXIème siècle, où règnent la violence et le sexe, Alex, jeune chef de bande, exerce avec sadisme une terreur aveugle. Après son emprisonnement, des psychiatres l’emploient comme cobaye dans des expériences destinées à juguler la criminalité… Pourquoi tant de bruits pour ce film? Très certainement car le réalisateur ose, dans les années 1970, montrer ce qui est immontrable. Kubrick mène effectivement une grande réflexion sur la violence (mais pas que!) Violence qui peut être insupportable à voir pour les spectateurs. Le génie de Kubrick est tout simplement de rendre ce sadisme acceptable, nous verrons comment et pourquoi. Comment créer un film choc, tout aussi perturbant qu’hilarant?

Décryptage d’un film culte qu’il faut avoir vu. On vous dit pourquoi. Attention Spoilers!

 

Les émotions que Kubrick et Orange Mécanique suscitent chez les spectateurs

 

orange mécanique Alex et sa bande
                        cheers!

 

Nous pouvons être choqués, outrés devant les scènes les plus violentes à la première lecture du film, et rire à n’en plus pouvoir lors de la deuxième lecture. Pourquoi? Tout simplement car Orange Mécanique est l’incandescence d’un genre trop peu apprécié: le burlesque. Comment créer ce mélange d’ultra violence et d’humour? La réponse est simple: faire du grand cinéma. Cet ascenseur émotionnel est rendu possible par le décalage que Kubrick instaure entre la vue et l’ouïe. Les scènes sont choquantes, perturbantes mais la forme qu’utilise le réalisateur pour les traduire est hilarante, légère. Ce qui crée un décalage entre la forme et le contenu.

 

Le début du film n’est qu’une succession de scènes où l’on voit Alex et ses droogies malmener différents personnages. Avant les crises d’ultra violence, la drogue « le moloko plus », sorte de lait dopé qui stimule les pulsions sadiques des quatre personnages. Une fois le breuvage ingurgité, Alex et ses compères s’en donnent à cœur joie (viols, cambriolage, meurtre…)

 

La scène du viol de la jeune dévotchka est, dans le fond, insupportable à voir, comme celle de la femme de l’écrivain (« I’m singing in the rain »), ou de l’agression de l’adoratrice des chats. Cependant, le décor, la musique de fond, la forme rendent les scènes délectables et extrêmement drôles.

 

Kubrick, le Monde, la violence, la musique

 

scène culte de'Orange Mécanique les droogies vs le clochard

 

Tout comme a pu le faire un Heineken avec son « Funny Game », Kubrick signe un film alarmiste et prémonitoire: la violence bientôt ne nous choquera plus lorsque celle-ci apparaitra sous une forme nouvelle.

Ce burlesque que crée Kubrick n’est autre que la vision que le narrateur a sur la société et le monde: la violence n’est qu’un jeu. Dans le film, la musique (joyeuse) est en perpétuelle décalage avec le contenu. C’est cette même musique extatique qui engendre les pulsions et excès de violence d’Alex. « C’était splendeur et splendosité fait de chair. C’était comme un oiseau tissé en fil de paradis. Comme un nectar argenté coulant dans une cabine spatiale, et la pesanteur devenue une simple plaisanterie… Tout en slouchant, je voyais des images exquises… » Personnage névrosé, à la limite de la double personnalité. Et le génie de Kubrick est de montrer cela à travers sa caméra. Pour ce faire le réalisateur utilise les gros plans: un côté sombre et malsain, un côté lumineux et bienveillant. De son côté, MCDowell retranscrit à merveille toute la folie du personnage: politesse, bienséance d’un côté; folie, violence, démence d’un autre . Cette dualité d’Alex est également retranscrite par les dialogues. Anthony Burgess, écrivain dont Kubrick s’inspire pour créer le film, invente un langage, celui des « droogies »(proche du russe) qu’Alex et ses compères emploient quand ils sont dans une crise d’ultra violence.

 

La force d’un récit subjectif

 

les droogies cultes de Kubrick dans Orange Mécanique
les droogies

 

Si « Orange Mécanique » marque de façon indélébile son spectateur c’est aussi et surtout grâce à son point de vue. En effet, nous n’appréhendons les scènes qu’à travers les yeux du narrateur, du personnage principal. Si la violence lors de l’ouverture du film peut être hilarante et excitante, c’est parce que le spectateur voit les événements à travers les yeux d’Alex. Ce procédé permet de montrer des scènes d’une extrême cruauté en les rendant tolérables, il permet également de créer un lien avec le personnage central dont la morale pourrait repousser le spectateur.

De ce fait la caméra nous force à ressentir ce qu’Alex ressent. Voilà pourquoi dans la deuxième partie du film, le cinéaste change de registre. Le burlesque disparaît. Il disparaît tout simplement car Alex a changé, ainsi que sa vision du Monde. La violence ne l’excite plus, elle le répugne.

 

La thématique du pouvoir et de ses conséquences

 

 

Pourquoi Alex finit-il en prison? Tout simplement car il s’est octroyé un pouvoir qui n’était pas légitime. Être le chef a des avantages, mais surtout des inconvénients. A trop malmener ses droogies, il en fait les frais. Ce sont ses propres frères qui se retournent contre lui. Ce thème du pouvoir est présent tout au long du film. L’obtenir est peut-être simple, tout le problème est de le garder. Et c’est sur ce questionnement que nous pouvons faire un parallèle entre pouvoir “individuel”: celui qu’Alex avait, et pouvoir “national”: de quels moyens user pour faire tenir un gouvernement faussement légitime et démocratique? (nous y reviendrons)

 

Satire sociale: prison et religion

 

Une des scènes les plus drôles du film est très certainement l’épisode très théâtral où Alex imite le maton de la prison, personnage hilarant qui n’apparaît que trop peu de fois dans le film, que Kubrick tourne en dérision, laissant les spectateurs sourire en repensant à Full Metal Jacket. Ces scènes sont bien évidemment une magnifique et délectable parodie du système carcéral.

Le film montre à quel point la prison n’a aucun véritable impact sur les détenus. Deux ans plus tard, Alex s’est soit disant converti au christianisme. Mais encore une fois, ce n’est qu’une façade, une manière de jouer son bon rôle: il aime la bible car il fantasme sur la scène de la passion du christ, sa torture. Son obsession, ses fantasmes sexuels sur la violence ne se sont pas envolés. Kubrick profite de ce pied de nez pour critiquer la religion et nous laisser entendre ceci: lire la bible ne fait pas de nous des saints. C’est une entreprise hypocrite de blanchissage simplement.

C’est à ce moment là qu’une scène pourrait à elle seule résumer le film. Lorsque le pasteur de la prison mène une réflexion: « Mettre la bonté dans le cœur de l’homme, est-ce possible? » lui-même est sceptique. Effectivement le bien vient du « dedans », il est le résultat d’un choix, et celui qui ne peut faire ce choix n’est plus un homme.

 

Et c’est là où nous atteignons la réelle problématique du film: un totalitarisme futuriste, une société qui baigne dans la violence (et qui l’a créée), une société qui ne laisse pas le choix, qui met les opposants politiques en prison mais qui lave le cerveau des criminels et les rend libres. Pourquoi Alex, grand psychopathe (fruit de la société qui l’a crée) a la « chance » de pouvoir tester ce fameux protocole ? Tout simplement car il ne nuit pas au gouvernement et qu’il n’y a plus de place dans les prisons. Comment donc le « soigner »? Faire de lui une orange mécanique. Anagramme? Organe mécanique. A clockwork orange: une pure machine, une pure machine orange, tel l’habit d’un prisonnier. Le conditionner à haïr la violence. Et là est tout le génie de Kubrick: avant l’essor de la science fiction, le réalisateur nous parle de robots. Car c’est exactement ce que devient Alex, un robot conditionné par la société. Le personnage change: de bourreau il devient victime, le burlesque disparaît. Alex développe une aversion pour la 9ème symphonie, symphonie qui alors stimulait sa violence sexuelle et meurtrière. Alex, comme le dit le pasteur, cesse d’être un criminel mais il cesse en même temps de faire un choix moral. L’existentialisme sartrien est presque palpable: nos choix définissent nos actes et ce que nous sommes. C’est cela qui nous rend homme. Privé de son libre arbitre, Alex n’est plus qu’un automate.

 

scène du viol de la femme de l'écrivain

 

Vaut-il mieux être un homme violent qu’un robot consentant…?

 

La dernière partie du film est exceptionnelle car le réalisateur boucle la boucle, telle une horloge “clockwork”. Toutes les victimes d’Alex se retournent contre lui: le clochard, ses anciens amis (l’un devenu policier donc au service du gouvernement), l’écrivain (opposant politique). Les scènes de violence, à la fin du film, ne sont plus comiques, ni burlesques car cette fois-ci c’est Alex qui les subit. La caméra de Kubrick reste donc inchangée: ce que nous montre le cinéaste est toujours la vision qu’Alex a sur le monde. Conditionné par le protocole de la prison, toute violence devient pour lui insupportable.

Jusqu’à son final: séquestré par l’écrivain, Alex tente de se suicider. La presse fait un scandale et critique les expérimentations du gouvernement. Ce dernier décide alors d’effacer la procédure, de faire redevenir le personnage central tel qu’il était. Sa renaissance est palpable: Kubrick réemploie les même effets du début: langage, lumière… Alex redevient ce qu’il était, un homme.

 

Un chef d’œuvre intégral

 

Le film est un chef d’œuvre tant par le fond que par la forme. Ce n’est pas un chef d’œuvre car c’est « un Kubrick ». C’est un chef d’œuvre car le réalisateur tente de nous montrer que tous les systèmes (religion, justice, politique) que l’on pouvait penser « légitimes » peuvent surpasser leurs droits, abuser de leur pouvoir, brider nos libertés, nous conditionner sans que nous en ayons la moindre idée. La théâtralité du film (la scène du viol de la dévotchka se fait sur une scène de théâtre) n’est que l’allégorie de l’hypocrisie que constitue toute institution acceptée et défendue par l’opinion publique. Alex Delarge n’est pas un héros (aucun des personnages de Kubrick ne l’est). Il est simplement l’incarnation d’une société (qui a été, qui est, qui sera?). L’ironie et l’humour résident dans la morale même du film (morale intemporelle et universelle): une société qui essaie de corriger ce qu’elle a elle-même a crée. La fin est sans équivoque. Le ministre propose un marché à Alex: il lui rend sa liberté si celui-ci accepte d’étouffer l’affaire. Et qui se retrouve en prison? L’écrivain-opposant politique. Ce que dénonce magistralement Kubrick en 1971 : un nouveau totalitarisme, psychologique, moderne, subtil, pervers et malheureusement accepté par tous.

 

 

Plus de reviews de films cultes? Tu peux lire notre chronique  de « Rocky » ici   et de « Blade Runner » là.

 

 

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